I
Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours sa
récompense, et que le premier devoir d'un Français est de
venir au secours de la beauté.
En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs de la place du Panthéon,
un jeune peintre d'un laideur si rare, que ses camarades l'avaient
surnommé Quasimodo. Il avait le nez long et gros, les cheveux crépus,
les yeux petits et enfoncés sous l'arcade sourcilière, la bouche
fendue jusqu'aux oreilles, et le menton pointu. Sa taille était
droite, ses bras longs et nerveux, ses mains larges et fortes, et ses
pieds d'une longueur excessive.
_Le beau n'est pas toujours camarade du bon._ Quasidomo était la
douceur même. Il était instruit, habile dans son art, plein d'esprit,
de courage, et amoureux de la gloire. Un seul défaut déparait ses
belles qualités et le rendait insupportable à lui-même. C'était une
tristesse incurable dont il ne disait le secret à personne. Il aimait
la beauté avec une passion que Phidias, Raphaël et Titien seuls ont
connue, et il ne pouvait se regarder dans une glace sans frémir.
Presque tous les hommes sont laids, il faut l'avouer; mais l'habitude,
la vanité, l'ignorance des vrais principes de la beauté physique,
le plaisir qu'on éprouve à se tromper soi même, leur cachent
ordinairement cette cruelle infirmité. Malheureusement, le pauvre
Quasimodo avait trop étudié son art, et il était trop sincère avec
lui-même pour se faire illusion. Il n'était que laid, et il se croyait
effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les railleries de ses camarades,
qu'il supportait sans se plaindre, mettaient le comble à sa douleur.
Vingt fois il avait songé à se tuer; mais il avait ving-deux ans, et à
cet âge, peut-on désespérer de tout? On veut vivre, ne fût-ce que
par curiosité. Il n'espérait pas être aimé. Il pouvait aspirer à la
gloire; et qu'y a-t-il de plus désirable sur la terre?
Un soir, ces réflexions l'ayant occupé plus que de coutume, il
s'accorda un sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente ans: à cet
âge, pensa-t-il, si je n'ai ni amour ni gloire, je me tuerai. Ayant
pris cette sage résolution, il vit que le temps était beau, que la
lune éclairait Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées.
Il avait à peine fait cent pas dans la grande avenue, lorsqu'il
aperçut une jeune fille, simplement vêtue et d'une tournure gracieuse,
qui marchait devant lui. Un gros homme, orné de breloques, d'une canne
et d'épais favoris, la suivait de près, en marmottant à voix basse
quelques paroles que le peintre n'entendit pas, mais dont il devina le
sens. La jeune fille, sans répondre, traversa la chaussée et continua
sa route sur le trottoir opposé. Le gros homme la suivit et recommença
son discours. Pendant ce temps, le peintre réfléchissait.
«Que fait là cette femme? il est minuit. Ce n'est pas l'heure où les
pensionnaires courent les rues. Cherche-telle les aventures? Mais elle
fuit ce gros homme. Peut-être est-il trop gros. A quoi tient la vertu
des femmes? Peut-être est-ce une femme vertueuse qui aime le clair de
lune. Cela se voit quelquefois. Dans tous les cas, il est clair que ce
gros homme la gêne fort. Qu'importe qu'elle soit vertueuse ou non?»
Il traversa la chaussée à son tour.
«Voilà, se dit-il, une belle occasion de faire le chevalier errant.
Bayard, sans peur et sans reproche, ne l'eût pas laissée échapper. Si
j'allais au secours de la beauté en danger! C'est une de ces occasions
où, si l'on n'est pas sublime, ou est tout à fait ridicule. Sublime ou
ridicule, il y a de quoi réfléchir. Attendons encore.... Décidément,
ce gros homme est insupportable. Quelle parole grossière a-t-il pu
lui dire? La jeune fille marche comme si elle courait. Elle regarde
de tous côtés. Que cherche-t-elle? un sergent de ville, sans doute.
Hélas! Le sergent de ville est aujourd'hui le successeur de Roland
et de Bayard, et le défenseur de la belle Angélique. O temps! ô
moeurs!... Puisque le sergent de ville n'est pas à son poste, faisons
ce qu'il aurait dû faire.»
Il boutonna son paletot, hâta le pas, et joignit bientôt le couple
qu'il suivait. Au même instant, le gros homme terminait son discours
par cette péroraison décisive:
«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle. La chaumière vaut un
million.»
Tout en parlant, il prenait la jeune fille par le bras et cherchait à
l'entraîner. Celle-ci poussa un cri de frayeur. Tout à coup, le gros
homme, saisi à son tour par deux mains vigoureuses, tourna brusquement
sur lui-même, et se trouva face à face avec le peintre.
«Qui êtes-vous? que me voulez-vous? s'écria-t-il.
--Je suis le cousin de mademoiselle, répondit le peintre d'un ton
ferme, et je vous prie de chercher fortune ailleurs.
--Le cousin! ah! ah! la plaisanterie est bonne. Vous êtes bien jeune
pour un cousin, monsieur le défenseur des belles.
--Cousin ou non, dit le peintre, je vous défends de la suivre.
--Et de quel droit, mon brave?
--Du droit du plus fort.»
A ce mot, le gros homme leva sa canne sur son adversaire: celui-ci
l'arracha de ses mains et la jeta au loin.
«Monsieur, s'écria le gros homme, vous me payerez cher cette injure.
Donnez-moi votre adresse.
--Volontiers je m'appelle Jean Claude, et je demeure place du
Panthéon, 5.
--Eh bien, Jean Claude, demain je vous enverrai mes témoins.
--C'est bon, brave homme. Je te conseille de tenir mieux ton épée que
ta canne.»
Le gros homme s'éloigna en grommelant, et Jean Claude, sans
s'inquiéter de ses menaces, se retourna vers sa protégée pour la
rassurer.
C'était la plus rare et la plus naïve beauté qu'on pût voir; à quoi
puis-je la comparer? Il y a des figures plus délicates, des nez
mieux dessinés, des bouches plus fines. On aurait peine à trouver une
physionomie plus douce et plus attrayante. Ce n'était pourtant qu'une
lingère.
«Qu'elle est belle! pensa le peintre. Dieux immortels! je vous
remercie de m'avoir préservé du suicide!... mais quelle idée
singulière de courir seule, la nuit, dans les Champs-Élysées!»
Claude fut bientôt interrompu dans ses réflexions.
«Monsieur, lui dit la jeune fille avec une grâce charmante, je vous
remercie de m'avoir protégée contre ce méchant homme, et je vous prie
de me pardonner la fâcheuse querelle où vous vous êtes engagé à cause
de moi.
--Ne parlons pas de cette querelle, répondit-il avec émotion. Je
voudrais, mademoiselle, vous donner ma vie tout entière.»
Elle fit un mouvement d'inquiétude. Il s'en aperçut.
«Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il tristement. Je mourrais de douleur
si j'avais pu vous offenser, et je vois que vous vous défiez de moi.
Que faut-il que je fasse pour vous rassurer?»
Elle garda le silence.
«Je vous entends, mademoiselle. Vous voulez que je vous quitte.
J'obéis. Peut-être avez-vous un frère ou un père que vous craignez
d'inquiéter? Hélas! regardez-moi: qui pourrait prendre ombrage d'une
si effroyable laideur? Quelle femme n'est pas en sûreté près de moi?
Souffrez que je vous accompagne, ou tout au moins que je vous suive.
Tout à l'heure, vous avez pu voir à quel danger vous étiez exposée.
--Monsieur, dit-elle en souriant, je ne puis accepter votre offre
généreuse. Il y a loin d'ici à Passy.
--Quoi! vous allez seule à Passy, et vous ne craignez pas les rôdeurs
de barrières?
--Hélas! monsieur, je crains tout; mais que puis-je faire? Je suis
ouvrière, seule à Paris depuis trois semaines, et je travaille dans
un magasin de lingerie. Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui est
fruitière à Passy, et qui m'a élevée. Ce soir, elle m'écrit qu'elle
est malade, et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y manquais, elle
croirait que je la néglige et que je l'aime moins, elle qui a pour moi
toute la tendresse d'une mère. On n'a voulu me laisser sortir qu'après
dix heures et la fermeture du magasin.
--Voilà, pensa Claude, une histoire bien naturelle. Ai-je affaire
à une Agnès ou à une femme trop habile? Mais quel intérêt peut-elle
avoir à me tromper?--Mademoiselle, dit-il tout haut, la nuit est
belle, le clair de lune est magnifique. Peu importe que j'aille à
Passy ou à Saint-Mandé. Permettez-moi de vous accompagner; la route
n'est pas sûre. Ayez confiance en moi. Je vous jure qu'au premier
signe je serai prêt à vous quitter.»
La jeune fille hésita quelque temps et prit le bras de son compagnon.
C'est une chose singulière que l'imagination. Claude avait vivement
désiré que son offre fût acceptée, et tout à coup il se repentit de
l'avoir faite.
«Ce ne sont pas mes paroles qui la rassurent, pensa-t-il, c'est ma
difformité.»
Cette idée troubla sa joie, et il garda quelque temps le silence.
«Monsieur, lui dit la jeune fille, pourquoi êtes-vous triste?
Avez-vous perdu quelqu'un de vos parents ou de vos amis?
--J'ai tout perdu, dit Claude en soupirant. Mon père, vieux capitaine
en retraite, qui vivait de sa pension et qui ne connaissait rien de
plus beau que l'épaulette, me fit élever comme un savant. Il rêvait de
me voir prendre des villes et succéder à Vauban?
--Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle naïvement.
--C'est un caporal qui s'ennuya de tuer les hommes et qui voulut
enseigner l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde.
--Et votre père voulait que vous fussiez caporal?
--Caporal.... ou général, c'est tout un. Malheureusement, j'avais
quelques dispositions pour le dessin. Un grand peintre me prit en
affection, et m'apprit à aimer l'art et l'éternelle beauté. Je laissai
la géométrie à ceux qui en vivent, et je me fis peintre.
--En bâtiments?
--Non; peintre de paysages.
--De paysages? Qu'est-ce que cela? Excusez mon ignorance, monsieur,
j'en suis toute honteuse; mais je n'ai jamais appris qu'à lire, à
écrire, à faire les comptes de ma tante et à coudre des chemises.
--Vous savez coudre, dit Claude avec enthousiasme, et vous parlez
de votre ignorance! Allez, vous êtes trop modeste! Combien de
demoiselles, élevées à grand frais loin des yeux de leurs mères,
devraient aller à votre école! Pieuse et sainte ignorance! Plût à Dieu
que toutes les filles de France fussent aussi ignorantes que vous,
elles trouveraient plus aisément des maris.
--Je vous crois, monsieur, sans savoir pourquoi; mais vous ne répondez
pas à ma question. Qu'est-ce qu'un peintre de paysages?
--Pas grand'chose, ma chère enfant. C'est un pauvre homme qui ne sait
ni semer le blé, ni le moissonner, ni le moudre, ni le faire cuire,
ni bâtir une maison, ni raboter des planches, ni tracer un chemin, ni
ferrer un cheval, ni forger, ni faire aucun métier qui serve à qui que
ce soit.
--C'est donc un fainéant?
--Point du tout. C'est un des êtres les plus occupés de la création.
Ce que Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait assez fidèlement
le portrait d'un pré, d'une étable et de deux cochons, on dit qu'il a
du génie. C'est un Poussin, un Claude Lorrain, un Ruysdaël.
--Pardonnez-moi, monsieur, de vous interrompre sans cesse. Vous disiez
donc que vous vous étiez fait peintre de paysages?
--Oui, et j'eus le malheur de réussir. Mon père mourut peu de temps
après, désespéré de voir que je renonçais pour toujours aux demi-lunes
et aux contrescarpes, et aux épaulettes qui en sont la suite
naturelle. Depuis sa mort, je vis seul. Le grand peintre dont
j'étais l'élève est mort lui-même, et je n'ai point d'amis parmi mes
camarades.
--Pourquoi, monsieur? Vous paraissez si bon et si obligeant!
--Que sais-je? Dans les arts, on n'aime pas celui qui réussit. On
le trouve orgueilleux; il veut se distinguer de la foule. C'est d'un
mauvais exemple. Je souffre d'ailleurs d'une infirmité.
--Vous êtes malade?
--Oui, d'une maladie morale; la plus cruelle de toutes. Regardez-moi.
Ne remarquez-vous rien?
--Non.
--Quoi! ma laideur effroyable ne vous étonne pas?
--Pourquoi m'étonnerait-elle? Tous les hommes me semblent laids. Je ne
suis pas assez habile pour juger du plus ou du moins.
--Eh bien, elle étonne tellement mes camarades, qui se disent mes
amis, qu'ils m'ont surnommé Quasimodo.
--Quasimodo! quel est ce nom-là?
--C'est celui d'un sonneur de cloches, bossu, boiteux et borgne, qui
devint amoureux d'une duchesse, et qui se pendit par amour pour elle.
--Y a-t-il longtemps?
--Au temps de Napoléon.
--N'était-ce pas un dimanche?
--Précisément.
--Et n'est-ce pas depuis ce temps que le dimanche d'après Pâques a
pris son nom?
--Comme vous dites. Vous ne lisez donc pas de romans?
--Jamais. Ma tante me l'a défendu.
--Quel âge avez-vous?
--Dix-sept ans.
--Et comment vous appelez-vous?
--Juliette.
--Juliette! Juliette! que ce beau nom est doux!»
Les deux promeneurs approchaient de Passy. Claude était ravi de
l'extraordinaire naïveté de la jeune fille. La naïveté n'est pas le
défaut des Parisiennes ni peut-être des femmes de France, à quelque
degré de l'échelle qu'on les prenne. Il offrit à Juliette de faire son
portrait secrètement, et de l'offrir à la vieille tante le jour de
sa fête; il prit l'intérêt le plus vif au récit de tous les petits
chagrins de la jeune fille, et des persécutions de ses camarades, qui
se moquaient de sa simplicité; enfin, il obtint la promesse qu'elle
viendrait le voir dans son atelier le dimanche suivant, et qu'il
pourrait commencer son portrait ce jour-là.
Il était temps, car ils arrivaient à la porte de la fruitière. Claude,
le coeur pénétré d'une joie inconnue, offrit d'attendre la jeune
fille; mais elle le remercia de son offre obligeante.
«Demain matin, dit-elle, je retournerai à Paris en omnibus.»
Claude partit comme un trait et courut jusqu'au matin dans les bois
de Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait, il chantait, il
bondissait, il se livrait à toutes les folies que connaissent les
jeunes gens qui ont le bonheur d'aimer.
«Dieux immortels! s'écriait-il, je ne suis plus le laid, le difforme,
le triste Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine. J'aime, et l'amour
m'a fait ton égal, ô puissant Jupiter!
L'amour est le plus puissant des dieux! O resplendissantes étoiles,
mondes lointains qui roulez à travers les espaces, parmi les êtres
innombrables qui vous habitent, y eut-il jamais un être vivant plus
heureux que moi? Que me manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime à son
tour, que j'enseigne l'amour à cette jeune âme ignorante et vierge! Y
réussirai-je?»
En rentrant chez lui, il esquissa de mémoire le portrait delà jeune
fille et la représenta donnant le bras à un homme qui tournait le dos
au spectateur. Comme il terminait cette esquisse, un de ses anciens
camarades d'atelier entra.
«Bonjour, Claude.
--Bonjour, Buridan.»
Le nouveau venu était un grand garçon bien fait, robuste, content
de lui-même et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse de Claude
par-dessus son épaule.
«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il.
--C'est une cousine.
--Je t'en fais mon compliment. Les cousines sont très présentables
dans ta famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi?
--Non. Je fais son portrait de mémoire.
--Quelle mémoire? celle du coeur?
--Buridan, tu m'ennuies.
--Tu fais le mystérieux avec un ami; c'est mal.
--Il n'y a pas de mystère. Hier, je me promenais. J'ai rencontré
une jeune fille charmante qui se débattait contre un gros homme à
breloques. J'ai envoyé promener les breloques, et j'ai offert mon bras
à Juliette.
--Ah! elle s'appelle Juliette. Joli nom, ma foi!.. Qu'ont dit les
breloques?
--Qu'elles m'enverraient des témoins, ce matin.
--A la bonne heure. Voilà une affaire crânement engagée. La fille
est-elle belle?
--Comme Vénus.
--Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y paraît guère dans ton dessin.
--Mon cher, tu es insupportable avec tes plaisanteries.
--Et toi, avec tes réticences. N'ai-je pas le droit de m'informer
si elle est maigre? Moi, je pense sur ce point comme le magnifique
sultan. Je n'aime que les femmes cylindriques.
--Laissons-la le sultan. Veux-tu être mon témoin?
--Accordé; mais tu me feras voir l'original de ton esquisse.
--Viens dimanche, à neuf heures du matin; tu la verras.
--En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de cet innocent Quasimodo? A qui se
fier, grand Dieu! La nature vous pétrit un homme le plus mal qu'elle
peut; elle élève son nez comme la bosse d'un chameau, elle enfonce ses
yeux comme des trous de vrille, elle termine son menton en pointe, et
ce gaillard, ainsi fait, séduit à première vue une jeune vierge trop
peu callipyge, qui résiste à des breloques de similor?»
Claude haussa les épaules sans répondre; il pouvait, d'un mot, faire
cesser cette plaisanterie, si cruelle pour lui; mais il n'oserait
avouer sa souffrance et la plaie secrète dont son coeur était dévoré.
Il se remit au travail.