_Du cardage._
L'opération du cardage est presque entièrement supprimée; elle n'a
lieu que lorsqu'il se trouve un paquet de mélange, pour des
chapeaux communs ou fonds de poil et oursons. Les poils propres à
la fabrication des chapeaux, façon flamande, sont seulement passés
au violon, afin de les mélanger de manière à ce que la qualité soit
86 bien égale. Cependant, afin de rendre notre ouvrage plus complet,
nous allons décrire le travail du cardeur.
L'on commence par bien étirer la charge et lui donner ensuite un ou
deux _tours de cardes_, afin qu'étant bien divisée ou ouverte, elle
puisse se distribuer plus aisément dans le mélange; on bat ensuite
à la baguette et séparément chaque espèce de poil. Après cela on
réunit toutes les matières. L'on y mêle bien les cardées de charge,
et l'on bat le tout à la baguette. C'est un commencement de
mélange, que l'on rend plus parfait au moyen du _violon_. Cette
opération a été fort bien décrite par M. Morel; nous allons la lui
emprunter en grande partie.
Par le nom de _violon_, on entend un assemblage de seize à dix-huit
cordes de fouet, d'environ huit pieds de longueur, lesquelles sont
retenues par leurs extrémités dans deux tasseaux percés d'un nombre
suffisant de trous distant de deux à trois pouces les uns des
autres. Les cordes ainsi disposées fouettent aisément quand l'un
des tasseaux étant fixé au plancher, le cardeur frappe à coups
redoublés devant lui avec l'autre tasseau qui est muni d'un manche
d'un pied et demi de longueur. L'ouvrier doit avoir soin de remuer
de temps en temps le tas avec deux baguettes afin que le travail ou
le mélange s'opère également; il continue à fouetter jusqu'à ce que
les diverses matières soient bien mélangées, ce qu'en termes de
l'art on nomme _effacées_. Pour les mélanges les plus fins, le
travail du cardeur est souvent terminé là; mais quand ils doivent
ensuite être cardés, il réunit le mélange, qui porte alors le nom
d'étoffe, en un tas; brise l'étoffe à la carde et la repasse
ensuite sur la carde doucement, afin de peigner les poils et les
étendre sans les rompre. Il continue cette opération s'il
s'aperçoit qu'il existe encore de petites agglomérations ou pelotes
de poil connues sous le nom de bourgeons. L'étoffe est alors portée
dans une salle nommée _pesage_, pour de là être soumise
87 immédiatement à l'opération de l'_arçon_. Dans le cas qu'on veuille
la garder quelque temps, on doit, pour la garantir de l'humidité,
de la poussière, de la fermentation et des teignes, enfermer les
poils, soit séparés, soit mélangés dans des tonneaux bien fermés
sans les tasser ou presser. Ceux qui sont sécrétés portent leur
préservatif contre les teignes; mais ils sont disposés à se
bourgeonner ou _peloter_, de même que la garenne et le castor
veules.
Dans l'intérêt du fabricant, il convient donc de laisser écouler le
moins de temps possible entre le mélange des matières premières et
leur feutrage.
_De l'arçon._
Le contre-maître distribue au fouleur, dit compagnon, le poids
nécessaire pour le genre de feutre qu'il lui demande, et dont il
lui indique en même temps les dimensions. Celui-ci divise l'étoffe
en deux ou quatre parties, suivant que le feutre qu'il doit
confectionner doit être composé de deux à quatre pieds, et qu'il
doit être de forme régulière ou irrégulière. Jadis on faisait
quatre pièces pour les chapeaux jockeys. Il est plus commode de
n'en faire que deux; c'est une imitation flamande. Mais lorsqu'on
fabrique des chapeaux à cornes, il vaut mieux; nous dirons même
qu'il est nécessaire de faire quatre pièces, à cause de la grande
quantité de matières et de la petitesse de la table de l'arçon. Il
est aussi important de former de quatre pièces le feutre qui doit
avoir quelque épaisseur, enfin on doit ne se borner à deux que pour
ceux qui sont doués de beaucoup de légèreté. Voici maintenant la
manière dont M. Robiquet décrit l'opération de l'arçonnage. Loin de
chercher à nous approprier les travaux d'autrui, en torturant leurs
phrases pour nous rendre propres leurs pensées, nous préférons les
transcrire en indiquant les sources où nous avons puisé.
L'arçon est une espèce d'archet d'une grande dimension, qu'on
88 suspend au plancher vers son milieu, afin de pouvoir le placer dans
toutes les directions possibles. Cet archet est situé au-dessus
d'une table recouverte d'une claie d'osier fin, et assez serrée
pour ne laisser passer que les ordures. On place le poil sur cette
claie; on fait entrer la corde de l'arçon dans le tas, et, sans
qu'elle en sorte, on la met en jeu à l'aide d'une _coche_, sorte de
fuseau en bois dur, terminé à chaque extrémité par un bouton en
forme de champignon. C'est en accrochant la corde avec ce bouton,
et la tirant fortement, qu'elle finit par glisser sur le bouton, et
qu'elle entre en vibrations d'autant plus accélérées, que le
mouvement de l'arçonneur a été plus brusque. L'ouvrier a soin
d'élever ou d'abaisser l'arçon, de le porter en avant et en
arrière, suivant qu'il le juge nécessaire; il continue ainsi
jusqu'à ce que le mélange soit intime et qu'on ne puisse y
distinguer aucune nuance. On termine cette manipulation par ce
qu'on nomme _voguer l'étoffe_, c'est-à-dire par l'arçonner de
manière que ses moindres parties, pincées successivement par la
corde, soient enlevées et transportées de gauche à droite, en
faisant en l'air un trajet de plus de deux pieds. Le duvet retombe
très légèrement et finit par former un tas d'une raréfaction telle,
que le moindre souffle pourrait tout dissiper en un instant.
L'ouvrier, à l'aide d'un clayon, repousse le tas vers sa gauche et
donne une seconde vogue, mais avec une telle dextérité, qu'il le
fait tomber dans un espace d'une figure déterminée, et de manière à
ce que les couches varient d'épaisseur en telles ou telles parties
suivant le besoin. Arrivé à ce point, on enlève la claie, on
nettoie la table, puis on la mouille, afin de faciliter l'adhérence
des poils; c'est alors qu'on passe au premier degré de feutrage,
dit bastissage.
L'arçonnage est bien loin d'être parvenu au point de perfection
auquel il est susceptible d'atteindre: il faudrait en effet qu'on
pût tirer les pièces d'un seul trait sans que, lorsque le _voguage_
89 est commencé, l'action de la corde éprouvât la moindre
interruption. On pourrait alors espérer obtenir une liaison égale
de toutes les parties d'une pièce et un entrecroisement complet de
toutes les matières. On ne peut se dissimuler qu'il faut beaucoup
d'adresse de la part de l'ouvrier et un coup d'oeil le plus exercé
pour former sur la claie, d'un seul trait et seulement au moyen du
jeu bien dirigé de l'arçon, une figure projetée ou mieux donnée.
L'ouvrier, quelle que soit son adresse, n'y parvient
qu'approximativement; il a un autre obstacle qui s'y oppose, c'est
l'interruption du _voguage_, tant pour battre et rouvrir de temps
en temps l'étoffe non voguée, qui s'affaisse sous le poids de la
perche de l'arçon, que pour enlever les ordures qui passent[21].
[Note 21: Morel, _loco citato_.]
La perfection de l'arçonnage, dit M. Morel, dépend de l'observation
des cinq règles fondamentales suivantes:
1º Ne voguer l'étoffe qu'après qu'elle a été parfaitement battue et
ouverte dans toutes ses partie:
2º Ne pincer que très peu d'étoffe à la fois, en voguant, et ne
point faire _peloter_ ni repasser la corde de l'arçon sur ce qui
est déjà vogué;
3º Composer les pièces suivant la figure et la dimension qu'elles
doivent avoir, et en combiner les divers degrés d'épaisseur;
4º Nettoyer l'étoffe, soit en l'arçonnant, soit en la marchant, et
la purger des galles, chiquettes, pointes et autres ordures;
5º Enfin, s'opposer autant qu'on le peut au déchet, en soignant son
étoffe, empêchant qu'elle ne tombe à terre, etc.
Les pièces après le voguage, n'ont, bien s'en faut, ni la
consistance, ni la fermeté nécessaire; elles acquièrent en partie
l'une et l'autre par l'opération suivante:
90
_Du bassin et du bâtissage_.
Cette opération est une des principales de la chapellerie; elle
doit se faire dans un local particulier, afin que l'ouvrier ne
continue point à être exposé aux exhalaisons produites pendant
l'arçonnage. Avant de la décrire nous dirons qu'on donne le nom de
_bassin_ à un établi en bois dur et bien uni; et celui de
_feutrière_, à une forte toile d'Alençon, qui a environ une aune de
largeur sur une aune et demie de longueur, et dont une moitié est
étendue sur le bassin, et l'autre reste pendante. On mouille alors
la feutrière soit avec une brosse, soit avec une poignée de brin
d'osier, de bruyère ou bien avec un petit balai de riz; quand elle
est suffisamment humide, on y place quelques carrés de papier épais
et souples, on les recouvre de la partie pendante, et on roule le
tout afin que la moiteur se distribue également. En cet état,
l'ouvrier déroule la feutrière, et, après en avoir tiré les
papiers, il l'arrange, comme nous l'avons déjà dit, c'est-à-dire
une moitié sur le bassin, et l'autre pendante sur le devant. Tout
étant ainsi préparé, l'ouvrier étend sur la feutrière les pièces
les unes sur les autres, en ayant grand soin de les bien étendre,
et surtout qu'il n'y existe ni plis ni ridures, sur chaque pièce,
et, après l'avoir légèrement arrosée, il place une feuille du
papier précité; enfin la dernière pièce est couverte par la moitié
de la feutrière restée pendante.
Les poils nécessaires pour l'étoffe sont, comme on voit, divisés en
plusieurs lots dits _capades_. M. Guichardière recommande de n'en
faire que deux. Ainsi, la feutrière ne contiendrait que deux
capades entre lesquelles serait interposée une feuille de papier
épais; à cette époque de l'opération, l'ouvrier plie et replie, ou,
en termes de l'art, marche et remarche en tous sens, en continuant
d'arroser de temps en temps, et très légèrement, afin que les
capades ne contractent point d'adhérence avec la feutrière. On
91 continue le travail jusqu'à ce qu'on reconnaisse 1º qu'elles sont
devenues assez consistantes et assez fermes pour ne point s'ouvrir
ou s'étendre; 2º qu'elles sont en même temps assez molles pour que,
lorsqu'on les assemble, elles s'unissent et se lient de manière à
ne plus former qu'un seul et même feutre. C'est ce qu'on nomme
_bâtir un feutre_. Voici comme M. Morel décrit cette opération:
l'ouvrier étend sur la feutrière, le plus exactement possible, une
pièce ou capade; sur le milieu de cette pièce, il place le
_lambeau_[22], et replie sur lui les _ailes_ de la pièce, sur
laquelle il en met une seconde qui adhère avec les bords repliés de
la première. Il est bon de faire observer que l'ouvrier doit
ménager l'ouverture d'un des grands côtés pour retirer le lambeau
qui se trouve placé entre les deux pièces. Cela fait, il retourne
le feutre de manière que la seconde pièce se trouve dessous; il
prend alors les ailes de celle-ci, et les replie sur celle de
dessus en ayant bien soin de bien étendre et bien unir les capades
l'une sur l'autre, afin qu'il n'y ait ni plis, ni rides, ni air
interposé. Après cela, il recouvre de la partie de la feutrière
pendante, forme les plis nécessaires pour maintenir et arrêter les
pièces dans leur position. Ensuite, par d'autres plis faits sur un
même sens, il réduit le tout en un paquet long et étroit, et marche
sur toute la longueur, en portant ses mains alternativement sur le
milieu et à chacune des extrémités; il change de nouveau tous les
plis pour les former successivement sur tous les sens, et marcher
également. On appelle une _croisée_ (ou bassin), l'ensemble de tous
92 les plis et de tous les mouvemens que l'ouvrier est obligé de faire
chaque fois qu'il marche en bastissant. Après la première croisée,
l'ouvrier déplie, retire le lambeau qui se trouve entre les deux
pièces, et _décroise_, c'est-à-dire qu'il donne d'autres plis à
l'assemblage des deux premières pièces, lequel est toujours double
par l'effet de l'interposition du lambeau. Celui-ci est replacé,
après qu'on a fait disparaître les traces des anciens plis, et
c'est alors qu'on applique les travers, si l'ouvrage en comporte,
et qu'on double ce premier assemblage avec les deux autres pièces,
si la composition du feutre en exige quatre. La manière de procéder
relativement à ces deux dernières est la même que pour les autres,
avec cette différence que, comme elles doivent s'appliquer sur les
premières, et faire corps avec elles, on ne doit point interposer
de papier ou lambeau entre elles. Nous devons ajouter avec l'auteur
précité, que pour la plus grande perfection des feutres à quatre
pièces, on mettra en contact les surfaces des pièces qui à
l'arçonnage se trouvaient immédiatement sur la table de l'arçon ou
sur la claie. Aussitôt que toutes les pièces ont été réunies ou
assemblées, on les place dans la feutrière humide, et l'ouvrier
donne une autre croisée laquelle est suivie de deux ou trois
autres.
[Note 22: Le lambeau est un modèle en papier, représentant la
figure que doit avoir le bâtissage; le lambeau est moins grand que
la pièce ou capade; et les parties de la pièce qui le dépassent
sont nommées _ailes_ de la pièce; elles doivent être moins épaisses
que les autres parties de la capade.]
Si le feutre offre quelques endroits plus faibles ou plus minces
qu'ils ne devraient l'être, on y applique des morceaux d'une autre
capade, mise à part pour cet effet, et qu'on nomme _pièce
d'étoupage_, et l'on y incorpore et lie ces morceaux par ces trois
dernières croisées, et en marchant fortement sur ces parties.
Enfin, quand l'étoffe est bien étoupée, ou que les poils sont bien
tissus, et adhérens entre eux, il ne reste plus qu'à rendre le
bâtissage assez feutré pour pouvoir brasser le plus tôt possible à
la foule. Lorsqu'on est parvenu à ce point, l'ouvrier _simousse_ le
bâtissage, le retourne pour mettre le dehors en dedans, et le plie
pour le descendre à la foule[23].
[Note 23: Dans un feutre uni, c'est cette même surface qui se
trouve à l'extérieur, quand on le porte à la foule, qui doit en
former le dessus quand il est achevé. Morel, _loco citato_.]
93
Pour la manière actuelle, on compose ordinairement le chapeau très
grand, étroit et haut en même temps; l'assiette et le flanc doivent
être de forme mince, et la carre passablement forte, ainsi que le
lien, mais on a soin de tenir l'arête un peu déliée.
M. Morel donne de très judicieux conseils pour opérer un très bon
bâtissage; nous allons le rapporter. Il y a deux vices principaux à
éviter en bâtissant: l'un de faire _bourser_ l'étoffe, l'autre de
la rompre ou de la faire _écarter_. Le premier de ces défauts a
lieu quand les secondes pièces qu'on a fait prendre sur les
premières, ou, dans les feutres à deux pièces, lorsque les ailes
repliées n'adhèrent pas dans toute leur étendue, et qu'il y a des
places où elles forment des poches ou _bourses_. Cela vient, le
plus souvent, ou d'avoir trop marché les pièces avant de les
assembler, ou de les avoir trop mouillées ainsi que la feutrière.
Ceux qui bâtissent à deux pièces seulement, des feutres épais et
étoffés, sont sujets à cet accident, parce que les ailes des pièces
ayant trop d'épaisseur, ne peuvent prendre aisément pour peu
qu'elles aient été trop marchées, ou qu'il se soit introduit de
l'air entre les deux surfaces destinées à s'unir.
2º Le second défaut est quand l'étoffe se veine et se coupe en
plusieurs endroits, et notamment aux plis des croisées; ce qui a
lieu quand la feutrière est trop sèche, ou que l'ouvrier marche
trop long-temps sur le même pli.
Nous devons ajouter, d'après le même auteur, 1º que les feutres qui
contiennent plus de charge qu'il ne faut sont plus susceptibles de
se bourser que les autres; 2º que lorsqu'il y a trop de lapin
sécrété, surtout de celui de garenne, elle est sujette à se couper
94 aux plis des croisées; 3º enfin, si elle est trop veule, elle a
de la disposition à s'écarter.
C. Mackensie[24] a vu deux bâtissages faits à la mécanique que l'on
apportait des États-Unis; mais, ne connaissant pas la machine qu'on
emploie, il n'a pu donner aucune notion sur ce travail.
[Note 24: _One thousand experiments in chemistry._]
_De la foule._
Le feutre, après l'opération du bâtissage, est bien loin d'avoir la
consistance, la force et la solidité convenables pour lui assurer
quelque durée; on lui donne ces qualités au moyen de la _foule_,
qui fait rentrer en tous sens les poils sur eux-mêmes et resserre
ainsi le tissu en le rendant plus consistant, beaucoup plus fort,
ou, en termes de l'art, plus étoffé. Les poils, en prenant ce
nouvel arrangement, occupent un espace moindre qu'auparavant; aussi
l'étoffe se rétrécit-elle en tous sens; aussi le feutre, en sortant
du bâtissage, doit avoir un tiers ou double de l'étendue qu'il aura
après la foule. Ce nouveau feutrage s'opère toujours à chaud au
moyen de quelques agens qui augmentent la qualité feutrante des
matières sans qu'on ait encore déterminé chimiquement ce nouveau
mode d'action. Pour cela on prépare un bain qui contient par chaque
muid d'eau environ soixante-douze livres de lie de vin pressée.
L'eau est d'abord portée à l'ébullition; arrivée à ce point on y
délaie la lie au moyen d'un balai, et l'on enlève les écumes qui se
forment. On entretient la liqueur à une température voisine de
l'ébullition. Alors, dit M. Robiquet, les ouvriers apportent leur
bâtissage, et se placent autour de la chaudière ayant un banc
95 incliné devant eux, dit _banc de foule_[25]; chacun trempe son
bâtissage tout ployé dans le bain, le déploie ensuite pour
s'assurer s'il est bien imbibé; dans le cas contraire, il y supplée
par la _lustre_ ou brosse; alors il l'étend sur le banc de foule,
l'exprime au moyen du roulet[26], y jette un peu d'eau froide, et
foule à la main[27] en le reprenant successivement sur tous les
sens; il le visite fréquemment, pour s'assurer s'il rentre bien
également, et il travaille davantage les parties qui l'exigent.
Cette première croisée doit être légère. Quand le feutre est bien
formé, on recourt à la pression de la brosse, en ayant soin de bien
nettoyer auparavant le chapeau en le frottant avec la main nue. A
cette époque le feutre est encore assez tendre pour céder
facilement les jarres qui s'y trouvent contenus. Il est bon de
faire observer que lorsqu'on commence à faire usage de la brosse,
96 il faut que la pression qu'on exerce par son moyen ne soit pas
forte. On commence d'abord par la tête, on passe ensuite au bord,
et l'on continue cette opération pendant cinq à six croisées; les
roulemens des feutres se font en sens opposés. Ainsi, si le
roulement nº 1 est fait d'un côté, le nº 2 se fera de l'autre, et,
par suite, tous les numéros impairs seront dans le même sens du nº
1, et tous les pairs dans celui du nº 2. Nous devons ajouter
qu'avant de faire un nouveau roulement on doit retourner le feutre
sens dessus dessous. M. Morel, pour plus de clarté, joint à son
exposé des figures qui le rendent plus clair. Dans la figure 13, le
roulement nº 1 est bien directement opposé au roulement nº 2, mais
il ne lui est pas inverse; c'est la figure 14 qui nous représente
deux roulemens nº 1 et nº 2 à la fois opposés et inverses entre
eux. Or, on voit, par ce dernier exemple, qu'avant de procéder au
roulement nº 2, il faut au préalable, le roulement nº 1 étant de
fait, retourner le feutre bout à bout et sens dessus dessous.
[Note 25: Ce commencement de foulage exige de grandes précautions,
si l'on ne veut courir risque de faire ouvrir le feutre, on doit
donc fouler d'abord avec beaucoup de ménagement, et amener
insensiblement l'étoffe, convenablement disposée par la chaleur,
l'humidité et le tartre, à se mieux lier, à bien rentrer et à
acquérir une bonne consistance. Robiquet, _loco citato._]
[Note 26: C'est un rouleau bien uni en bois de frêne de dix-huit
pouces de long, ayant un pouce de diamètre dans son milieu et
décroissant graduellement en avançant vers les extrémités qui sont
arrondies.]
[Note 27: Fouler un feutre, c'est, après l'avoir roulé sur
lui-même, défaire et refaire alternativement le rouleau en le
faisant tour à tour descendre et remonter à plusieurs reprises sous
les mains, suivant l'inclinaison du banc de foule; une _croisée à
la foule_ est l'ensemble de tous les mouvemens qu'on est obligé de
faire pour rouler le feutre successivement sur tous les côtés que
présente sa figure et le fouler sur chacun de ces _roulemens_.
Ainsi, en supposant la figure du bâtissage un carré long, la
croisée se composera de quatre roulemens, dont deux sur la longueur
et deux sur la largeur. Avant de passer d'une croisée à l'autre, on
décroise, comme au bassin, mais de peu à la fois pour que le
travail soit plus égal. Morel, _l. c._]
En terme de l'art on nomme _avancer à la main_, ou _marcher à la
foule_, les deux ou trois premières croisées. La première
dénomination vient de ce que la majeure partie de ce travail se
fait avec les mains nues. Le fouleur doit avoir l'attention de ne
mouiller le feutre dans le bain qu'à chaque roulement qu'il va
opérer. Dans les premières croisées ce roulement ne doit pas être
serré, il convient même qu'il soit un peu lâche et qu'on foule
légèrement, afin de ne produire aucune déchirure dans le feutre qui
n'a pas encore acquis toute la consistance désirée. C'est à cette
époque de la foule que la surface du feutre prend un aspect
raboteux que les ouvriers nomment la _grigne_, et qui annonce que
le feutrage se resserre. Plus cette apparence grenue est égale et
apparente, dit M. Morel, mieux on doit augurer de la rentrée du
feutre, et se tenir prêt à la ralentir, s'il est nécessaire, en
menant à l'eau de bonne heure et fréquemment.
97
Quand le feutrage est avancé, on foule aux _manicles_[28], sorte
d'instrument composé de semelles de cuir, au moyen duquel il
plonge, sans se brûler, les feutres déroulés dans la chaudière à
chaque roulement, et même les feutres dont le roulement est
terminé; le feutre est alors très chaud. Il faut alors que
l'ouvrier pince, comme on dit vulgairement, de plus en plus le
premier tour qu'il donne aux roulemens, et cela au fur et à mesure
qu'il voit que le tissu en se feutrant davantage, devient plus
consistant, plus ferme et plus serré. C'est cette partie de travail
du bâtissage, la foule, qu'on nomme _rouler clos_ et _tremper
chaud_. La pression que l'ouvrier doit exercer sur les tours de ces
roulemens ne doit point être cependant forte, parce qu'il ne faut
point en exprimer ainsi la liqueur du bain interposée entre les
interstices du feutre, laquelle contribue puissamment à activer et,
comme on dit, à nourrir le feutrage. Il est une autre opération
qu'on exécute en même temps, c'est celle de l'_ébourrage_. Elle
98 s'opère en frottant doucement la surface externe du feutre au moyen
de la partie plane de l'instrument nommé _manicle_, afin d'en
détacher et enlever le jarre, qui étant resté mêlé au poil,
paraîtrait au dehors; ces derniers travaux durent ordinairement
deux heures: s'ils ont été exécutés avec soin et intelligence, et
si rien n'a dérangé l'opération, le feutre se trouve dans un état
voisin du _corps_ et des qualités qu'il doit avoir. Pour l'y porter
tout-à-fait, on lui donne quelques nouvelles croisées qu'on nomme
_serrer_, parce qu'on foule alors fortement et qu'on serre autant
que possible les roulemens. On emploie pour cela le roulet autour
duquel on roule avec force afin de serrer le tissu, de l'écraser en
quelque sorte et de le rendre moins épais. Par ce nouveau travail
l'étoffe se rétrécit encore, et on le continue jusqu'à ce qu'elle
soit réduite au point désiré. C'est l'époque du travail de la foule
le plus pénible pour les ouvriers, à cause de la plus grande force
qu'ils sont obligés d'employer. Ce travail est moins difficile et
donne des résultats plus certains, si l'étoffe est constamment
tenue à la plus haute température; il est inutile de dire que le
bain doit être alors le plus chaud possible.
[Note 28: M. Guichardière, auquel la chapellerie doit des travaux
si importans, suit une autre méthode plus pénible, il est vrai,
mais qui donne des produits bien supérieurs; la voici. Après les
cinq ou six premières croisées, on étend le chapeau à la planche:
on le retourne et on le frotte encore à la main pour extraire les
jarres qui pourraient y être restés. Ensuite, on emploie la brosse
seulement du côté du Bord, pour rentrer, feutrer et développer le
duvet, pendant cinq à six croisées: on l'étend de nouveau à la
planche, on le retourne, et l'on emploie une plus forte pression, à
mesure que le feutre prend de la consistance: on tourne, et on
brosse jusqu'à ce que le chapeau soit assez petit pour aller sur la
forme. S'il arrivait que le feutre ne fût pas égal, dit M.
Robiquet, il faudrait brosser davantage les places minces pour les
égaliser. Enfin, pour avoir du brillant il faut tremper souvent,
bien chaud et fouler pendant trois ou quatre heures. Nous
consacrerons un article spécial aux procédés de M. Guichardière.]
On reconnaît que le foulage est parfait quand les aspérités dont
nous avons parlé, sous le nom de grigne, ont disparu; alors on
_égoutte_ le feutre en promenant le roulet sur le feutre étendu
avec pression afin d'en exprimer l'eau de foulage qu'il contient.
Il est encore un autre moyen de se convaincre de la bonté de cette
opération, c'est lorsque le feutre égoutté a les dimension désirées
et qu'il n'est plus susceptible d'aucun nouveau retrait par un
autre foulage; en termes de l'art, on dit qu'alors le feutre a la
_taille prescrite_ et qu'il est _atteint de foule_.
Il arrive parfois que par suite de mélanges peu rationnels des
matières premières, ou par négligence ou inexpérience des ouvriers,
les feutres obtenus offrent quelques imperfections; les principales
sont la _grigne_ et l'_écaille._
99
_Feutres grigneux._
Nous avons déjà fait connaître ce qu'on doit entendre par grigne;
nous ajouterons ici qu'on nomme feutres grigneux ceux qui, après
avoir été écoulés et pressés entre les doigts, en les faisant
glisser horizontalement l'un sur l'autre, offrent encore ces
aspérités et ce grain qui constituent la grigne. Ce défaut
reconnaît pour cause: 1º un bâtissage trop court donné au feutre
par l'ouvrier, afin de le faire arriver plus promptement à la
dimension désirée; 2º un vice du mélange qui a produit une étoffe
trop tendre pour être bâtie plus grand.
_Feutres écaillés._
Ces feutres, après leur confection, et pressés entre les doigts
comme ci-dessus, offrent des points où l'étoffe a si peu de
consistance qu'elle est sur le point de se _défeutrer_, ou, si l'on
veut, de voir cesser l'adhérence et l'entrecroisement du duvet qui
est le résultat du bâtissage et du foulage. Suivant M. Morel, ce
défaut provient de ce que le feutre ayant été bâti trop grand, et
se trouvant atteint de foule avant que d'être réduit aux dimensions
demandées, l'ouvrier a continué de les fouler dans l'espoir de l'y
réduire; ou bien, lorsqu'ayant été bâti dans de justes proportions,
l'étoffe trop veule s'est écartée au bassin et écaillée vers la fin
du travail de la foule. Quand ce vice, ajoute l'auteur, est porté à
l'excès, il occasionne des gerçures et des trous. On dit alors que
l'étoffe a lâché.
On n'a point encore étudié ni reconnu l'action chimique qu'exerce
la lie de vin sur les poils pour activer leur adhérence; on sait
seulement que c'est la crème de tartre (sur-tartrate de potasse)
qui produit cet effet. On a cherché divers moyens pour la
remplacer. On avait même fait usage de l'acide sulfurique au lieu
de ce sel; mais ce mode a été abandonné, et l'on est revenu à la
100 lie de vin parce qu'il a été constaté que cet acide donnait une
plus grande activité au mercure de nitrate de ce métal employé pour
le sécrétage, et que les ouvriers en étaient plus grièvement
affectés. M. Guichardière, qui a porté ses investigations sur
toutes les branches qui se rattachent à la fabrication des
chapeaux, a conseillé d'ajouter au bain avec la lie de vin une
certaine quantité de tan. Cette addition facilite, suivant lui, le
feutrage, et dispose, par ses principes, le poil à acquérir un plus
beau noir.
Les préceptes et la marche que nous venons d'exposer sont
principalement applicables à la fabrication des chapeaux fins. Pour
celle des chapeaux de seconde qualité, on éprouve de bien plus
grandes difficultés parce que les poils qu'on y destine se feutrent
encore plus difficilement. Ces poils sont pour l'ordinaire ceux des
côtés et les plus beaux des gorges auxquels on ajoute environ un
gros de vigogne rouge. En outre on _dore_ le chapeau au bassin,
avec une once un quart de poil du dos sécrété[29]. Cette addition
fait rentrer plus énergiquement le fond, et lui donne de la
solidité et de la beauté en même temps.
[Note 29: En termes de chapellerie, _dorer_ c'est recouvrir le
feutre d'un poil qui a de la longueur, du brillant, et qu'on
n'incorpore que vers sa base, et du tiers tout au plus de sa
longueur.
_Dorer au bassin_, c'est faire cette opération sur le bâtissage qui
s'exécute quelquefois sur une plaque légèrement chauffée, qu'on
nomme _bassin_. La dorure avec le poil sécrété et arraché rend la
foule très pénible, parce que cette sorte de poil reste long-temps
crispé. Pour rendre lisse cette qualité de feutre, il faut tremper
chaud et souvent, brosser avec forte pression, et bâtir moins grand
que pour celui de première qualité.