6 liv. 14 onc., ci.....442 »

_Du cardage._

L'opération du cardage est presque entièrement supprimée; elle n'a

lieu que lorsqu'il se trouve un paquet de mélange, pour des

chapeaux communs ou fonds de poil et oursons. Les poils propres à

la fabrication des chapeaux, façon flamande, sont seulement passés

au violon, afin de les mélanger de manière à ce que la qualité soit

86 bien égale. Cependant, afin de rendre notre ouvrage plus complet,

nous allons décrire le travail du cardeur.

L'on commence par bien étirer la charge et lui donner ensuite un ou

deux _tours de cardes_, afin qu'étant bien divisée ou ouverte, elle

puisse se distribuer plus aisément dans le mélange; on bat ensuite

à la baguette et séparément chaque espèce de poil. Après cela on

réunit toutes les matières. L'on y mêle bien les cardées de charge,

et l'on bat le tout à la baguette. C'est un commencement de

mélange, que l'on rend plus parfait au moyen du _violon_. Cette

opération a été fort bien décrite par M. Morel; nous allons la lui

emprunter en grande partie.

Par le nom de _violon_, on entend un assemblage de seize à dix-huit

cordes de fouet, d'environ huit pieds de longueur, lesquelles sont

retenues par leurs extrémités dans deux tasseaux percés d'un nombre

suffisant de trous distant de deux à trois pouces les uns des

autres. Les cordes ainsi disposées fouettent aisément quand l'un

des tasseaux étant fixé au plancher, le cardeur frappe à coups

redoublés devant lui avec l'autre tasseau qui est muni d'un manche

d'un pied et demi de longueur. L'ouvrier doit avoir soin de remuer

de temps en temps le tas avec deux baguettes afin que le travail ou

le mélange s'opère également; il continue à fouetter jusqu'à ce que

les diverses matières soient bien mélangées, ce qu'en termes de

l'art on nomme _effacées_. Pour les mélanges les plus fins, le

travail du cardeur est souvent terminé là; mais quand ils doivent

ensuite être cardés, il réunit le mélange, qui porte alors le nom

d'étoffe, en un tas; brise l'étoffe à la carde et la repasse

ensuite sur la carde doucement, afin de peigner les poils et les

étendre sans les rompre. Il continue cette opération s'il

s'aperçoit qu'il existe encore de petites agglomérations ou pelotes

de poil connues sous le nom de bourgeons. L'étoffe est alors portée

dans une salle nommée _pesage_, pour de là être soumise

87 immédiatement à l'opération de l'_arçon_. Dans le cas qu'on veuille

la garder quelque temps, on doit, pour la garantir de l'humidité,

de la poussière, de la fermentation et des teignes, enfermer les

poils, soit séparés, soit mélangés dans des tonneaux bien fermés

sans les tasser ou presser. Ceux qui sont sécrétés portent leur

préservatif contre les teignes; mais ils sont disposés à se

bourgeonner ou _peloter_, de même que la garenne et le castor

veules.

Dans l'intérêt du fabricant, il convient donc de laisser écouler le

moins de temps possible entre le mélange des matières premières et

leur feutrage.

_De l'arçon._

Le contre-maître distribue au fouleur, dit compagnon, le poids

nécessaire pour le genre de feutre qu'il lui demande, et dont il

lui indique en même temps les dimensions. Celui-ci divise l'étoffe

en deux ou quatre parties, suivant que le feutre qu'il doit

confectionner doit être composé de deux à quatre pieds, et qu'il

doit être de forme régulière ou irrégulière. Jadis on faisait

quatre pièces pour les chapeaux jockeys. Il est plus commode de

n'en faire que deux; c'est une imitation flamande. Mais lorsqu'on

fabrique des chapeaux à cornes, il vaut mieux; nous dirons même

qu'il est nécessaire de faire quatre pièces, à cause de la grande

quantité de matières et de la petitesse de la table de l'arçon. Il

est aussi important de former de quatre pièces le feutre qui doit

avoir quelque épaisseur, enfin on doit ne se borner à deux que pour

ceux qui sont doués de beaucoup de légèreté. Voici maintenant la

manière dont M. Robiquet décrit l'opération de l'arçonnage. Loin de

chercher à nous approprier les travaux d'autrui, en torturant leurs

phrases pour nous rendre propres leurs pensées, nous préférons les

transcrire en indiquant les sources où nous avons puisé.

L'arçon est une espèce d'archet d'une grande dimension, qu'on

88 suspend au plancher vers son milieu, afin de pouvoir le placer dans

toutes les directions possibles. Cet archet est situé au-dessus

d'une table recouverte d'une claie d'osier fin, et assez serrée

pour ne laisser passer que les ordures. On place le poil sur cette

claie; on fait entrer la corde de l'arçon dans le tas, et, sans

qu'elle en sorte, on la met en jeu à l'aide d'une _coche_, sorte de

fuseau en bois dur, terminé à chaque extrémité par un bouton en

forme de champignon. C'est en accrochant la corde avec ce bouton,

et la tirant fortement, qu'elle finit par glisser sur le bouton, et

qu'elle entre en vibrations d'autant plus accélérées, que le

mouvement de l'arçonneur a été plus brusque. L'ouvrier a soin

d'élever ou d'abaisser l'arçon, de le porter en avant et en

arrière, suivant qu'il le juge nécessaire; il continue ainsi

jusqu'à ce que le mélange soit intime et qu'on ne puisse y

distinguer aucune nuance. On termine cette manipulation par ce

qu'on nomme _voguer l'étoffe_, c'est-à-dire par l'arçonner de

manière que ses moindres parties, pincées successivement par la

corde, soient enlevées et transportées de gauche à droite, en

faisant en l'air un trajet de plus de deux pieds. Le duvet retombe

très légèrement et finit par former un tas d'une raréfaction telle,

que le moindre souffle pourrait tout dissiper en un instant.

L'ouvrier, à l'aide d'un clayon, repousse le tas vers sa gauche et

donne une seconde vogue, mais avec une telle dextérité, qu'il le

fait tomber dans un espace d'une figure déterminée, et de manière à

ce que les couches varient d'épaisseur en telles ou telles parties

suivant le besoin. Arrivé à ce point, on enlève la claie, on

nettoie la table, puis on la mouille, afin de faciliter l'adhérence

des poils; c'est alors qu'on passe au premier degré de feutrage,

dit bastissage.

L'arçonnage est bien loin d'être parvenu au point de perfection

auquel il est susceptible d'atteindre: il faudrait en effet qu'on

pût tirer les pièces d'un seul trait sans que, lorsque le _voguage_

89 est commencé, l'action de la corde éprouvât la moindre

interruption. On pourrait alors espérer obtenir une liaison égale

de toutes les parties d'une pièce et un entrecroisement complet de

toutes les matières. On ne peut se dissimuler qu'il faut beaucoup

d'adresse de la part de l'ouvrier et un coup d'oeil le plus exercé

pour former sur la claie, d'un seul trait et seulement au moyen du

jeu bien dirigé de l'arçon, une figure projetée ou mieux donnée.

L'ouvrier, quelle que soit son adresse, n'y parvient

qu'approximativement; il a un autre obstacle qui s'y oppose, c'est

l'interruption du _voguage_, tant pour battre et rouvrir de temps

en temps l'étoffe non voguée, qui s'affaisse sous le poids de la

perche de l'arçon, que pour enlever les ordures qui passent[21].

[Note 21: Morel, _loco citato_.]

La perfection de l'arçonnage, dit M. Morel, dépend de l'observation

des cinq règles fondamentales suivantes:

1º Ne voguer l'étoffe qu'après qu'elle a été parfaitement battue et

ouverte dans toutes ses partie:

2º Ne pincer que très peu d'étoffe à la fois, en voguant, et ne

point faire _peloter_ ni repasser la corde de l'arçon sur ce qui

est déjà vogué;

3º Composer les pièces suivant la figure et la dimension qu'elles

doivent avoir, et en combiner les divers degrés d'épaisseur;

4º Nettoyer l'étoffe, soit en l'arçonnant, soit en la marchant, et

la purger des galles, chiquettes, pointes et autres ordures;

5º Enfin, s'opposer autant qu'on le peut au déchet, en soignant son

étoffe, empêchant qu'elle ne tombe à terre, etc.

Les pièces après le voguage, n'ont, bien s'en faut, ni la

consistance, ni la fermeté nécessaire; elles acquièrent en partie

l'une et l'autre par l'opération suivante:

90

_Du bassin et du bâtissage_.

Cette opération est une des principales de la chapellerie; elle

doit se faire dans un local particulier, afin que l'ouvrier ne

continue point à être exposé aux exhalaisons produites pendant

l'arçonnage. Avant de la décrire nous dirons qu'on donne le nom de

_bassin_ à un établi en bois dur et bien uni; et celui de

_feutrière_, à une forte toile d'Alençon, qui a environ une aune de

largeur sur une aune et demie de longueur, et dont une moitié est

étendue sur le bassin, et l'autre reste pendante. On mouille alors

la feutrière soit avec une brosse, soit avec une poignée de brin

d'osier, de bruyère ou bien avec un petit balai de riz; quand elle

est suffisamment humide, on y place quelques carrés de papier épais

et souples, on les recouvre de la partie pendante, et on roule le

tout afin que la moiteur se distribue également. En cet état,

l'ouvrier déroule la feutrière, et, après en avoir tiré les

papiers, il l'arrange, comme nous l'avons déjà dit, c'est-à-dire

une moitié sur le bassin, et l'autre pendante sur le devant. Tout

étant ainsi préparé, l'ouvrier étend sur la feutrière les pièces

les unes sur les autres, en ayant grand soin de les bien étendre,

et surtout qu'il n'y existe ni plis ni ridures, sur chaque pièce,

et, après l'avoir légèrement arrosée, il place une feuille du

papier précité; enfin la dernière pièce est couverte par la moitié

de la feutrière restée pendante.

Les poils nécessaires pour l'étoffe sont, comme on voit, divisés en

plusieurs lots dits _capades_. M. Guichardière recommande de n'en

faire que deux. Ainsi, la feutrière ne contiendrait que deux

capades entre lesquelles serait interposée une feuille de papier

épais; à cette époque de l'opération, l'ouvrier plie et replie, ou,

en termes de l'art, marche et remarche en tous sens, en continuant

d'arroser de temps en temps, et très légèrement, afin que les

capades ne contractent point d'adhérence avec la feutrière. On

91 continue le travail jusqu'à ce qu'on reconnaisse 1º qu'elles sont

devenues assez consistantes et assez fermes pour ne point s'ouvrir

ou s'étendre; 2º qu'elles sont en même temps assez molles pour que,

lorsqu'on les assemble, elles s'unissent et se lient de manière à

ne plus former qu'un seul et même feutre. C'est ce qu'on nomme

_bâtir un feutre_. Voici comme M. Morel décrit cette opération:

l'ouvrier étend sur la feutrière, le plus exactement possible, une

pièce ou capade; sur le milieu de cette pièce, il place le

_lambeau_[22], et replie sur lui les _ailes_ de la pièce, sur

laquelle il en met une seconde qui adhère avec les bords repliés de

la première. Il est bon de faire observer que l'ouvrier doit

ménager l'ouverture d'un des grands côtés pour retirer le lambeau

qui se trouve placé entre les deux pièces. Cela fait, il retourne

le feutre de manière que la seconde pièce se trouve dessous; il

prend alors les ailes de celle-ci, et les replie sur celle de

dessus en ayant bien soin de bien étendre et bien unir les capades

l'une sur l'autre, afin qu'il n'y ait ni plis, ni rides, ni air

interposé. Après cela, il recouvre de la partie de la feutrière

pendante, forme les plis nécessaires pour maintenir et arrêter les

pièces dans leur position. Ensuite, par d'autres plis faits sur un

même sens, il réduit le tout en un paquet long et étroit, et marche

sur toute la longueur, en portant ses mains alternativement sur le

milieu et à chacune des extrémités; il change de nouveau tous les

plis pour les former successivement sur tous les sens, et marcher

également. On appelle une _croisée_ (ou bassin), l'ensemble de tous

92 les plis et de tous les mouvemens que l'ouvrier est obligé de faire

chaque fois qu'il marche en bastissant. Après la première croisée,

l'ouvrier déplie, retire le lambeau qui se trouve entre les deux

pièces, et _décroise_, c'est-à-dire qu'il donne d'autres plis à

l'assemblage des deux premières pièces, lequel est toujours double

par l'effet de l'interposition du lambeau. Celui-ci est replacé,

après qu'on a fait disparaître les traces des anciens plis, et

c'est alors qu'on applique les travers, si l'ouvrage en comporte,

et qu'on double ce premier assemblage avec les deux autres pièces,

si la composition du feutre en exige quatre. La manière de procéder

relativement à ces deux dernières est la même que pour les autres,

avec cette différence que, comme elles doivent s'appliquer sur les

premières, et faire corps avec elles, on ne doit point interposer

de papier ou lambeau entre elles. Nous devons ajouter avec l'auteur

précité, que pour la plus grande perfection des feutres à quatre

pièces, on mettra en contact les surfaces des pièces qui à

l'arçonnage se trouvaient immédiatement sur la table de l'arçon ou

sur la claie. Aussitôt que toutes les pièces ont été réunies ou

assemblées, on les place dans la feutrière humide, et l'ouvrier

donne une autre croisée laquelle est suivie de deux ou trois

autres.

[Note 22: Le lambeau est un modèle en papier, représentant la

figure que doit avoir le bâtissage; le lambeau est moins grand que

la pièce ou capade; et les parties de la pièce qui le dépassent

sont nommées _ailes_ de la pièce; elles doivent être moins épaisses

que les autres parties de la capade.]

Si le feutre offre quelques endroits plus faibles ou plus minces

qu'ils ne devraient l'être, on y applique des morceaux d'une autre

capade, mise à part pour cet effet, et qu'on nomme _pièce

d'étoupage_, et l'on y incorpore et lie ces morceaux par ces trois

dernières croisées, et en marchant fortement sur ces parties.

Enfin, quand l'étoffe est bien étoupée, ou que les poils sont bien

tissus, et adhérens entre eux, il ne reste plus qu'à rendre le

bâtissage assez feutré pour pouvoir brasser le plus tôt possible à

la foule. Lorsqu'on est parvenu à ce point, l'ouvrier _simousse_ le

bâtissage, le retourne pour mettre le dehors en dedans, et le plie

pour le descendre à la foule[23].

[Note 23: Dans un feutre uni, c'est cette même surface qui se

trouve à l'extérieur, quand on le porte à la foule, qui doit en

former le dessus quand il est achevé. Morel, _loco citato_.]

93

Pour la manière actuelle, on compose ordinairement le chapeau très

grand, étroit et haut en même temps; l'assiette et le flanc doivent

être de forme mince, et la carre passablement forte, ainsi que le

lien, mais on a soin de tenir l'arête un peu déliée.

M. Morel donne de très judicieux conseils pour opérer un très bon

bâtissage; nous allons le rapporter. Il y a deux vices principaux à

éviter en bâtissant: l'un de faire _bourser_ l'étoffe, l'autre de

la rompre ou de la faire _écarter_. Le premier de ces défauts a

lieu quand les secondes pièces qu'on a fait prendre sur les

premières, ou, dans les feutres à deux pièces, lorsque les ailes

repliées n'adhèrent pas dans toute leur étendue, et qu'il y a des

places où elles forment des poches ou _bourses_. Cela vient, le

plus souvent, ou d'avoir trop marché les pièces avant de les

assembler, ou de les avoir trop mouillées ainsi que la feutrière.

Ceux qui bâtissent à deux pièces seulement, des feutres épais et

étoffés, sont sujets à cet accident, parce que les ailes des pièces

ayant trop d'épaisseur, ne peuvent prendre aisément pour peu

qu'elles aient été trop marchées, ou qu'il se soit introduit de

l'air entre les deux surfaces destinées à s'unir.

2º Le second défaut est quand l'étoffe se veine et se coupe en

plusieurs endroits, et notamment aux plis des croisées; ce qui a

lieu quand la feutrière est trop sèche, ou que l'ouvrier marche

trop long-temps sur le même pli.

Nous devons ajouter, d'après le même auteur, 1º que les feutres qui

contiennent plus de charge qu'il ne faut sont plus susceptibles de

se bourser que les autres; 2º que lorsqu'il y a trop de lapin

sécrété, surtout de celui de garenne, elle est sujette à se couper

94 aux plis des croisées; 3º enfin, si elle est trop veule, elle a

de la disposition à s'écarter.

C. Mackensie[24] a vu deux bâtissages faits à la mécanique que l'on

apportait des États-Unis; mais, ne connaissant pas la machine qu'on

emploie, il n'a pu donner aucune notion sur ce travail.

[Note 24: _One thousand experiments in chemistry._]

_De la foule._

Le feutre, après l'opération du bâtissage, est bien loin d'avoir la

consistance, la force et la solidité convenables pour lui assurer

quelque durée; on lui donne ces qualités au moyen de la _foule_,

qui fait rentrer en tous sens les poils sur eux-mêmes et resserre

ainsi le tissu en le rendant plus consistant, beaucoup plus fort,

ou, en termes de l'art, plus étoffé. Les poils, en prenant ce

nouvel arrangement, occupent un espace moindre qu'auparavant; aussi

l'étoffe se rétrécit-elle en tous sens; aussi le feutre, en sortant

du bâtissage, doit avoir un tiers ou double de l'étendue qu'il aura

après la foule. Ce nouveau feutrage s'opère toujours à chaud au

moyen de quelques agens qui augmentent la qualité feutrante des

matières sans qu'on ait encore déterminé chimiquement ce nouveau

mode d'action. Pour cela on prépare un bain qui contient par chaque

muid d'eau environ soixante-douze livres de lie de vin pressée.

L'eau est d'abord portée à l'ébullition; arrivée à ce point on y

délaie la lie au moyen d'un balai, et l'on enlève les écumes qui se

forment. On entretient la liqueur à une température voisine de

l'ébullition. Alors, dit M. Robiquet, les ouvriers apportent leur

bâtissage, et se placent autour de la chaudière ayant un banc

95 incliné devant eux, dit _banc de foule_[25]; chacun trempe son

bâtissage tout ployé dans le bain, le déploie ensuite pour

s'assurer s'il est bien imbibé; dans le cas contraire, il y supplée

par la _lustre_ ou brosse; alors il l'étend sur le banc de foule,

l'exprime au moyen du roulet[26], y jette un peu d'eau froide, et

foule à la main[27] en le reprenant successivement sur tous les

sens; il le visite fréquemment, pour s'assurer s'il rentre bien

également, et il travaille davantage les parties qui l'exigent.

Cette première croisée doit être légère. Quand le feutre est bien

formé, on recourt à la pression de la brosse, en ayant soin de bien

nettoyer auparavant le chapeau en le frottant avec la main nue. A

cette époque le feutre est encore assez tendre pour céder

facilement les jarres qui s'y trouvent contenus. Il est bon de

faire observer que lorsqu'on commence à faire usage de la brosse,

96 il faut que la pression qu'on exerce par son moyen ne soit pas

forte. On commence d'abord par la tête, on passe ensuite au bord,

et l'on continue cette opération pendant cinq à six croisées; les

roulemens des feutres se font en sens opposés. Ainsi, si le

roulement nº 1 est fait d'un côté, le nº 2 se fera de l'autre, et,

par suite, tous les numéros impairs seront dans le même sens du nº

1, et tous les pairs dans celui du nº 2. Nous devons ajouter

qu'avant de faire un nouveau roulement on doit retourner le feutre

sens dessus dessous. M. Morel, pour plus de clarté, joint à son

exposé des figures qui le rendent plus clair. Dans la figure 13, le

roulement nº 1 est bien directement opposé au roulement nº 2, mais

il ne lui est pas inverse; c'est la figure 14 qui nous représente

deux roulemens nº 1 et nº 2 à la fois opposés et inverses entre

eux. Or, on voit, par ce dernier exemple, qu'avant de procéder au

roulement nº 2, il faut au préalable, le roulement nº 1 étant de

fait, retourner le feutre bout à bout et sens dessus dessous.

[Note 25: Ce commencement de foulage exige de grandes précautions,

si l'on ne veut courir risque de faire ouvrir le feutre, on doit

donc fouler d'abord avec beaucoup de ménagement, et amener

insensiblement l'étoffe, convenablement disposée par la chaleur,

l'humidité et le tartre, à se mieux lier, à bien rentrer et à

acquérir une bonne consistance. Robiquet, _loco citato._]

[Note 26: C'est un rouleau bien uni en bois de frêne de dix-huit

pouces de long, ayant un pouce de diamètre dans son milieu et

décroissant graduellement en avançant vers les extrémités qui sont

arrondies.]

[Note 27: Fouler un feutre, c'est, après l'avoir roulé sur

lui-même, défaire et refaire alternativement le rouleau en le

faisant tour à tour descendre et remonter à plusieurs reprises sous

les mains, suivant l'inclinaison du banc de foule; une _croisée à

la foule_ est l'ensemble de tous les mouvemens qu'on est obligé de

faire pour rouler le feutre successivement sur tous les côtés que

présente sa figure et le fouler sur chacun de ces _roulemens_.

Ainsi, en supposant la figure du bâtissage un carré long, la

croisée se composera de quatre roulemens, dont deux sur la longueur

et deux sur la largeur. Avant de passer d'une croisée à l'autre, on

décroise, comme au bassin, mais de peu à la fois pour que le

travail soit plus égal. Morel, _l. c._]

En terme de l'art on nomme _avancer à la main_, ou _marcher à la

foule_, les deux ou trois premières croisées. La première

dénomination vient de ce que la majeure partie de ce travail se

fait avec les mains nues. Le fouleur doit avoir l'attention de ne

mouiller le feutre dans le bain qu'à chaque roulement qu'il va

opérer. Dans les premières croisées ce roulement ne doit pas être

serré, il convient même qu'il soit un peu lâche et qu'on foule

légèrement, afin de ne produire aucune déchirure dans le feutre qui

n'a pas encore acquis toute la consistance désirée. C'est à cette

époque de la foule que la surface du feutre prend un aspect

raboteux que les ouvriers nomment la _grigne_, et qui annonce que

le feutrage se resserre. Plus cette apparence grenue est égale et

apparente, dit M. Morel, mieux on doit augurer de la rentrée du

feutre, et se tenir prêt à la ralentir, s'il est nécessaire, en

menant à l'eau de bonne heure et fréquemment.

97

Quand le feutrage est avancé, on foule aux _manicles_[28], sorte

d'instrument composé de semelles de cuir, au moyen duquel il

plonge, sans se brûler, les feutres déroulés dans la chaudière à

chaque roulement, et même les feutres dont le roulement est

terminé; le feutre est alors très chaud. Il faut alors que

l'ouvrier pince, comme on dit vulgairement, de plus en plus le

premier tour qu'il donne aux roulemens, et cela au fur et à mesure

qu'il voit que le tissu en se feutrant davantage, devient plus

consistant, plus ferme et plus serré. C'est cette partie de travail

du bâtissage, la foule, qu'on nomme _rouler clos_ et _tremper

chaud_. La pression que l'ouvrier doit exercer sur les tours de ces

roulemens ne doit point être cependant forte, parce qu'il ne faut

point en exprimer ainsi la liqueur du bain interposée entre les

interstices du feutre, laquelle contribue puissamment à activer et,

comme on dit, à nourrir le feutrage. Il est une autre opération

qu'on exécute en même temps, c'est celle de l'_ébourrage_. Elle

98 s'opère en frottant doucement la surface externe du feutre au moyen

de la partie plane de l'instrument nommé _manicle_, afin d'en

détacher et enlever le jarre, qui étant resté mêlé au poil,

paraîtrait au dehors; ces derniers travaux durent ordinairement

deux heures: s'ils ont été exécutés avec soin et intelligence, et

si rien n'a dérangé l'opération, le feutre se trouve dans un état

voisin du _corps_ et des qualités qu'il doit avoir. Pour l'y porter

tout-à-fait, on lui donne quelques nouvelles croisées qu'on nomme

_serrer_, parce qu'on foule alors fortement et qu'on serre autant

que possible les roulemens. On emploie pour cela le roulet autour

duquel on roule avec force afin de serrer le tissu, de l'écraser en

quelque sorte et de le rendre moins épais. Par ce nouveau travail

l'étoffe se rétrécit encore, et on le continue jusqu'à ce qu'elle

soit réduite au point désiré. C'est l'époque du travail de la foule

le plus pénible pour les ouvriers, à cause de la plus grande force

qu'ils sont obligés d'employer. Ce travail est moins difficile et

donne des résultats plus certains, si l'étoffe est constamment

tenue à la plus haute température; il est inutile de dire que le

bain doit être alors le plus chaud possible.

[Note 28: M. Guichardière, auquel la chapellerie doit des travaux

si importans, suit une autre méthode plus pénible, il est vrai,

mais qui donne des produits bien supérieurs; la voici. Après les

cinq ou six premières croisées, on étend le chapeau à la planche:

on le retourne et on le frotte encore à la main pour extraire les

jarres qui pourraient y être restés. Ensuite, on emploie la brosse

seulement du côté du Bord, pour rentrer, feutrer et développer le

duvet, pendant cinq à six croisées: on l'étend de nouveau à la

planche, on le retourne, et l'on emploie une plus forte pression, à

mesure que le feutre prend de la consistance: on tourne, et on

brosse jusqu'à ce que le chapeau soit assez petit pour aller sur la

forme. S'il arrivait que le feutre ne fût pas égal, dit M.

Robiquet, il faudrait brosser davantage les places minces pour les

égaliser. Enfin, pour avoir du brillant il faut tremper souvent,

bien chaud et fouler pendant trois ou quatre heures. Nous

consacrerons un article spécial aux procédés de M. Guichardière.]

On reconnaît que le foulage est parfait quand les aspérités dont

nous avons parlé, sous le nom de grigne, ont disparu; alors on

_égoutte_ le feutre en promenant le roulet sur le feutre étendu

avec pression afin d'en exprimer l'eau de foulage qu'il contient.

Il est encore un autre moyen de se convaincre de la bonté de cette

opération, c'est lorsque le feutre égoutté a les dimension désirées

et qu'il n'est plus susceptible d'aucun nouveau retrait par un

autre foulage; en termes de l'art, on dit qu'alors le feutre a la

_taille prescrite_ et qu'il est _atteint de foule_.

Il arrive parfois que par suite de mélanges peu rationnels des

matières premières, ou par négligence ou inexpérience des ouvriers,

les feutres obtenus offrent quelques imperfections; les principales

sont la _grigne_ et l'_écaille._

99

_Feutres grigneux._

Nous avons déjà fait connaître ce qu'on doit entendre par grigne;

nous ajouterons ici qu'on nomme feutres grigneux ceux qui, après

avoir été écoulés et pressés entre les doigts, en les faisant

glisser horizontalement l'un sur l'autre, offrent encore ces

aspérités et ce grain qui constituent la grigne. Ce défaut

reconnaît pour cause: 1º un bâtissage trop court donné au feutre

par l'ouvrier, afin de le faire arriver plus promptement à la

dimension désirée; 2º un vice du mélange qui a produit une étoffe

trop tendre pour être bâtie plus grand.

_Feutres écaillés._

Ces feutres, après leur confection, et pressés entre les doigts

comme ci-dessus, offrent des points où l'étoffe a si peu de

consistance qu'elle est sur le point de se _défeutrer_, ou, si l'on

veut, de voir cesser l'adhérence et l'entrecroisement du duvet qui

est le résultat du bâtissage et du foulage. Suivant M. Morel, ce

défaut provient de ce que le feutre ayant été bâti trop grand, et

se trouvant atteint de foule avant que d'être réduit aux dimensions

demandées, l'ouvrier a continué de les fouler dans l'espoir de l'y

réduire; ou bien, lorsqu'ayant été bâti dans de justes proportions,

l'étoffe trop veule s'est écartée au bassin et écaillée vers la fin

du travail de la foule. Quand ce vice, ajoute l'auteur, est porté à

l'excès, il occasionne des gerçures et des trous. On dit alors que

l'étoffe a lâché.

On n'a point encore étudié ni reconnu l'action chimique qu'exerce

la lie de vin sur les poils pour activer leur adhérence; on sait

seulement que c'est la crème de tartre (sur-tartrate de potasse)

qui produit cet effet. On a cherché divers moyens pour la

remplacer. On avait même fait usage de l'acide sulfurique au lieu

de ce sel; mais ce mode a été abandonné, et l'on est revenu à la

100 lie de vin parce qu'il a été constaté que cet acide donnait une

plus grande activité au mercure de nitrate de ce métal employé pour

le sécrétage, et que les ouvriers en étaient plus grièvement

affectés. M. Guichardière, qui a porté ses investigations sur

toutes les branches qui se rattachent à la fabrication des

chapeaux, a conseillé d'ajouter au bain avec la lie de vin une

certaine quantité de tan. Cette addition facilite, suivant lui, le

feutrage, et dispose, par ses principes, le poil à acquérir un plus

beau noir.

Les préceptes et la marche que nous venons d'exposer sont

principalement applicables à la fabrication des chapeaux fins. Pour

celle des chapeaux de seconde qualité, on éprouve de bien plus

grandes difficultés parce que les poils qu'on y destine se feutrent

encore plus difficilement. Ces poils sont pour l'ordinaire ceux des

côtés et les plus beaux des gorges auxquels on ajoute environ un

gros de vigogne rouge. En outre on _dore_ le chapeau au bassin,

avec une once un quart de poil du dos sécrété[29]. Cette addition

fait rentrer plus énergiquement le fond, et lui donne de la

solidité et de la beauté en même temps.

[Note 29: En termes de chapellerie, _dorer_ c'est recouvrir le

feutre d'un poil qui a de la longueur, du brillant, et qu'on

n'incorpore que vers sa base, et du tiers tout au plus de sa

longueur.

_Dorer au bassin_, c'est faire cette opération sur le bâtissage qui

s'exécute quelquefois sur une plaque légèrement chauffée, qu'on

nomme _bassin_. La dorure avec le poil sécrété et arraché rend la

foule très pénible, parce que cette sorte de poil reste long-temps

crispé. Pour rendre lisse cette qualité de feutre, il faut tremper

chaud et souvent, brosser avec forte pression, et bâtir moins grand

que pour celui de première qualité.

Manuel complet des fabricans de chapeaux en tous genres · 第 20 / 33 题