DES LAINES.

Les laines furent, dès le principe, les seules matières premières

qui furent employées pour la fabrication des chapeaux. Maintenant

elles ne servent que pour ceux de qualité inférieure. Toutes les

laines ne donnent pas un aussi beau feutrage ni une égale qualité

de chapeaux; il est donc indispensable que nous entrions dans

quelques détails sur leur connaissance et leur choix.

_Connaissance et choix des laines pour la chapellerie._

On distingue deux sortes de laines: _les laines mortes_, ou

2 provenant des animaux morts, et coupées ou arrachées de la peau, et

les _laines de toison_ ou tondues sur l'animal vivant. Ces

dernières méritent la préférence tant pour la chapellerie que pour

la draperie. On divise aussi les laines en _surge_ ou en _suint_ et

en _lavées_. Celles en suint se conservent plus long-temps. Quant à

leur couleur, elles sont en général blanches et parfois noires,

roussâtres, etc.; ce ne sont que les premières qu'on soumet à la

teinture. Quant à leur longueur, les plus courtes ont un pouce de

longueur, et les plus longues (en Angleterre) ont jusqu'à vingt et

même vingt-deux pouces[1].

[Note 1: Cette longueur nous paraît avoir été exagérée, à

moins qu'on ne laisse les brebis plus d'une année sans les

tondre. En effet, M. Tessier rapporte que dans une expérience

qu'il a faite et répétée à Rambouillet, la laine des bêtes

espagnoles, tenues trois ans sans être tondues, avait

dix-huit pouces de long.]

Les laines diffèrent entre elles par leur couleur, leur

force, leur finesse, leur longueur, et ce qu'on appelle _leur

nerf ou leur corps_; de là viennent leur division en:

Laines superfines,

Laines fines,

Laines moyennes,

Laines grosses,

Laines grossières ou supergrosses.

Pour qu'une laine soit réputée de très bonne qualité, il faut

qu'elle soit fine, douce, moelleuse, élastique et forte en même

temps.

Pour reconnaître leur degré de force, qui fait, avec celui de leur

finesse, leur premier mérite, on en tire des filamens par les deux

bouts, et l'on juge, par leur résistance à se casser, leur force ou

leur faiblesse. Pour les juger comparativement on recourt à un

procédé plus rationnel. On en fait des fils d'égale grosseur et

3 longueur qu'on attache à un point fixe, et l'on place à l'autre

extrémité de petits poids qu'on multiplie jusqu'à ce que le fil

casse. On estime, par le nombre de poids que chaque fil exige pour

se casser, le degré de sa force. Outre la laine, l'animal porte sur

quelques parties une sorte de poil mêlé avec de la laine qu'on

nomme _jarre_, _poil mort_ ou _poil de chien_, qui ne sert qu'à la

confection des étoffes très grossières. Les laines des pattes et du

dessous du ventre, brûlées pour ainsi dire par le fumier, sont

aussi d'une moindre valeur.

Les laines du nord de la France sont plus longues et plus grosses

que celles du midi; ainsi celles des département de l'Hérault, de

l'Aude et surtout de tout le Roussillon, l'emportent de beaucoup

sur celles de la Flandre, de la Picardie, de l'Ile-de-France et de

la Champagne. Les laines du Midi, notamment celles de Narbonne et

de la Salanque, sont courtes, frisées et très fines. Ces dernières

se rapprochent de celles de l'Espagne.

Nous devons cependant convenir que les laines des mérinos espagnols

l'emportent en tous points sur les meilleures de la France. Aussi

dans les départemens méridionaux et dans quelques uns du Nord les

propriétaires n'ont pas hésité à croiser leurs troupeaux au moyen

des béliers espagnols élevés dans les bergeries royales. La plupart

des laines d'Italie sont également très fines. Celles d'Angleterre

et de Nord-Hollande sont longues et plus fines que les laines

communes, sans avoir cependant la finesse de celles qui proviennent

des mérinos. Parmi celles d'Espagne, celles de _Léon_ et de

_Ségovie_ tiennent le premier rang: encore même les Espagnols en

font quatre qualités.

1º La première qualité est celle qui existe depuis le cou jusqu'à

cinq à six pouces de la queue, en comprenant le tiers du corps;

celle des épaules et du dessous du ventre, préservée de l'action du

fumier, est également comprise dans celle classe. Cette qualité est

4 nommée _floreta_, ou fleur de la laine.

2º La deuxième qualité est celle qui recouvre les flancs et s'étend

depuis les épaules jusqu'aux cuisses.

3º La troisième est celle du cou et de la croupe.

4º La quatrième est celle qui est depuis la partie du devant du cou

jusqu'au bas des pieds, y compris une partie de celle des épaules

et les deux fesses, jusqu'à l'extrémité des pieds. C'est cette

laine que les Espagnols nomment _cayda_.

Les personnes habituées au commerce ou à l'emploi des laines

reconnaissent au coup d'oeil leur degré de finesse. Il en est qui

s'en assurent en étendant les filamens sur une étoffe noire et les

regardant à la loupe. Mais Daubenton qui, comme on sait, s'est

occupé d'une manière spéciale de l'éducation des bêtes à laine, a

conseillé aux manufacturiers de soumettre ces filamens de laine à

un micromètre placé dans un microscope. Ce micromètre, dit M.

Tessier, représentait un petit réseau ou un composé de mailles. Il

n'y avait qu'un 10e de ligne entre les deux côtés parallèles des

carrés du micromètre dont se servait M. Daubenton, et sa lentille

grossissait quatorze fois. Ayant reconnu, par des observations

soigneusement faites, que les gros filamens[2] de vingt-neuf

échantillons de laine superfine, apportés de diverses manufactures,

occupaient rarement plus des deux carrés du micromètre, il a fixé

le dernier terme des laines superfines à celles dont les plus gros

filamens remplissent par leur largeur un carré du micromètre, et

dont le diamètre est la 70e partie d'une ligne. La largeur des plus

gros filamens de la laine la plus grossière occupait jusqu'à six

carrés du micromètre, qui équivalent à la 23e partie d'une ligne.

5 Les plus gros filamens du jarre remplissaient jusqu'à onze carrés

du micromètre, qui font 1712 de ligne. Un pareil examen est presque

impraticable par les bergers, dont l'oeil et l'habitude suffisent

pour cette opération. Nous ajouterons que sans recourir au

micromètre de Daubenton, on peut fort aisément s'assurer du degré

de finesse des laines au moyen du microscope d'Amici ou d'Euler,

perfectionné par MM. Vincent Chevalier et fils.

[Note 2: Toutes les laines sont composées de fils très fins, et de

plus ou moins gros. Ces derniers, d'après l'observation de

Daubenton, se trouvent au bout des mèches.]

L'état de santé de l'animal et l'époque de la tonte influent

singulièrement sur la bonté et la beauté des laines. Ainsi les

animaux malades non seulement perdent une partie de leur laine,

mais l'autre manquant de nourriture est sèche et se détache

aisément de la peau. Il en est de même de celle qu'on extrait de

ces animaux qui ont succombé. Quant à celle provenant des peaux des

moutons tués pour la boucherie, ces laines s'éloignent d'autant

plus de leur point de maturité que ces animaux ont été égorgés à

une époque plus ou moins rapprochée de celle de leur tonte. Il

manque à ces laines ce moelleux que leur communique le suint et qui

les nourrit; si l'on ajoute à cela la chaux ou les cendres qu'on

emploie pour les détacher de la peau, on se rendra compte de leur

rudesse. Quant aux peaux à laine longue, les bouchers les font

tondre en toison.

Il est donc bien évident que l'époque la meilleure pour couper les

laines est celle où elles sont en pleine maturité. On ne doit pas

dépasser ce point parce qu'en France les animaux, surtout ceux qui

sont faibles, en perdent une partie[3]. Si on les tond, au

6 contraire, avant cette maturité, les filamens semblent adhérer

entre eux par leur base, et la laine est, comme on dit, _tendre_,

c'est-à-dire qu'elle manque de _nerf_ ou de _force_.

[Note 3: Il n'en est pas de même des mérinos; ceux-ci, hors les cas

de maladie, peuvent conserver leur laine jusqu'à trois ans, presque

sans en perdre. Tessier, _Nouveau Cours complet d'agriculture._]

Dans le midi de la France on tond les laines de la mi-mai au 15

juin; dans les autres départemens, dans tout ce dernier mois. Il

est une raison qui doit engager les propriétaires à ne pas dépasser

cette époque, c'est qu'alors les chaleurs survenant, les toisons,

outre leur poids, interceptent la transpiration, échauffent

l'animal et permettent à la vermine de s'y fixer, etc.

Le volume et le poids des toisons est relatif à la taille de

l'animal, à son espèce et au climat sous lequel il vit,

indépendamment des soins et de la nourriture plus ou moins

abondante qu'on lui donne. Nous allons faire connaître, par aperçu,

le poids de la plupart des laines connues, tel que M. Tessier l'a

donné.

1º La toison des moutons alençons, ardennois et de la Sologne, pèse

de deux à quatre livres. Cette dernière laine est entre-mêlée de

poils roux et est impropre à la chapellerie. On en fait des

couvertures.

2º Celle des moutons briards, bourbonnais, champenois et de

Langres, pèse également de deux à quatre livres; elle est employée

pour la bonneterie, et très peu propre à la chapellerie.

3º Celle des moutons du Bar pèse trois livres. La première qualité

sert pour la bonneterie et à faire des ratines.

4º Celle des moutons de Faux, Valières ou Bocagers, pèse de trois à

quatre livres. La plus grande partie de ces laines est mêlée de

blanc, de noir et de rouge, ce qu'en termes de bonneterie on nomme

_beige_. On en fait de grosses étoffes sans avoir besoin de les

teindre.

5º Celle des moutons du Cotentin pèse trois livres.

6º Celle des moutons de Cauchois, cinq livres. Elle est unie à

quelques poils roux. On en fait des couvertures et des draps dits

de Châteauroux.

7

7° Celle des moutons cholets est de quatre livres. On en fait des

couvertures.

8° Celle des moutons du Vexin ou du Santerre pèse de six à huit

livres. La laine en est belle et employée pour la chaîne des pièces

de tricot.

9° Celle des moutons d'Artois et de Gravelines est de neuf à dix

livres. Elle sert pour des chaînes d'étoffes.

10° Celle des moutons hollandais ou liégeois est de neuf à dix

livres. Cette laine ne sert que pour l'habillement des troupes.

11° Celle des moutons flamands pèse dix à douze livres. Elle est

forte et sert pour des chaînes d'étoffes.

12° Celle des moutons allemands est de six à sept livres. Elle est

souvent _beige_.

13° Celle des moutons alsaciens, lorrains et suisses est forte et

propre à être peignée.

14° Celle des mérinos varie suivant les localités, et que l'animal

broute dans la plaine ou dans les montagnes. Dans le premier cas,

elle est de huit à dix livres; dans l'autre, de sept à neuf.

15° Les laines de l'arrondissement de Narbonne sont, après celles

du Roussillon, les plus estimées du midi de la France, surtout

celles des bêtes à laine qui broutent dans les montagnes des

Corbières et de la Clape, dans les communes de Fitou, Lapalme,

Sigean, Leucate, Portel, Armissan, Saint-Laurent, Thézan, Bize,

Treilles, etc.

D'après un relevé que j'ai fait du produit approximatif de la tonte

des laines de l'arrondissement de Narbonne, il s'élevait en 1822:

Laine mérinos à 3,000 kil.

Laine métis à 40,000

Laine indigène à 365,500

-------------

408,500 kil.

8 Les toisons de toutes les bêtes ayant été calculées, terme moyen,

deux kilog. chacune. D'après une lettre adressée au ministre de

l'intérieur, le 23 décembre 1813, il y aurait dans l'arrondissement

de Narbonne, en bêtes à laine, mérinos, métis ou indigènes,

2,042,500; outre les 65,187 qui périrent en 1813, par suite de la

sècheresse et de la mauvaise qualité de l'herbe. Dans cet

arrondissement de Narbonne, les toisons pèsent de quatre à dix

livres, suivant que les bêtes à laine paissent dans les montagnes

ou certaines plaines comme celles de Coursan. Il est certains

troupeaux qui sont presque tous métis, et qui sont remarquables par

leur beauté et la finesse de leur laine. Nous nous bornerons à

citer celui de mon honorable ami M. le chevalier Angles, à Sigean;

de MM. Caunes, à Ginestas; Tapie Mengaud, à Celeyran; Caumettes, à

Vires; Fournier, à Moujean, etc.

16° Les laines de l'arrondissement de Carcassonne se rapprochent de

celles de celui de Narbonne; mais en général elles leur sont

inférieures en qualité. Elles sont employées pour les casimirs,

draps superfins, les draps communs, cordelats et molletons[4].

17° Les laines de l'arrondissement de Castelnaudary sont bien moins

fines que celles de Carcassonne; elles servent à la fabrication des

draps communs, cordelats et couvertures[5].

18° Les laines de l'arrondissement de Limoux se rapprochent

beaucoup de celles de Carcassonne; on en fait des draps fins et

communs ainsi que des couvertures[6].

[Note 4: On compte vingt-trois fabriques dans cet arrondissement.]

[Note 5: Cet arrondissement compte treize fabriques.]

[Note 6: Cet arrondissement qui comprend Chalabre, Limoux et

Quillan, a soixante-neuf fabriques.]

9 Nous ajouterons à cela que la plupart des qualités de laine de

l'arrondissement de Narbonne sont très recherchées par toutes les

fabriques des départemens de l'Aude et de l'Hérault, principalement

par celles de Bédarieux, Saint-Chinian, Saint-Pons, etc., et même

par un grand nombre d'autres localités.

Dans ce département, comme dans ceux de l'Hérault, des

Pyrénées-Orientales, etc., on n'est pas dans l'usage de laver les

laines sur les bêtes; loin de là, les bergers ont la mauvaise

habitude de les faire coucher constamment sur le fumier sans

litière, de les entasser dans des bergeries presque pas aérées,

afin que la laine, en s'imprégnant de la sueur de l'animal et de

l'urine du fumier, augmente de poids. On sent tout ce qu'une

semblable pratique a de vicieux. Aussi une partie de la laine des

jambes et du dessous du ventre est le plus souvent presque brûlée

par le fumier; de plus elle a une couleur jaunâtre qu'elle ne perd

point par le lavage.

18º Les laines de Roussillon sont supérieures même à celles de

Narbonne. Il n'y a que celles de Fitou, Leucate, Lapalme et

quelques unes de Sigean, qui en approchent. Les propriétaires

roussillonnais ont également amélioré leurs races en les croisant

avec les mérinos espagnols. Le poids de ces laines et leur qualité

varient suivant que les troupeaux paissent dans les montagnes et

les plaines, et suivant les localités. Ainsi du côté de Vingrau les

toisons pèsent environ huit livres, tandis que dans la Sallanque

leur poids est de dix à douze livres. Les laines du Roussillon sont

très estimées et recherchées pour les fabriques des départemens de

l'Aude, l'Hérault, etc.; on en fait des draps fins, des schalls,

etc.

_Laine des agneaux: dite_ agnelins, _et en patois méridional_,

anissés.

10 La laine des agneaux est beaucoup plus estimée, pour la fabrication

des chapeaux, que celle des adultes; elle est aussi d'autant plus

recherchée qu'elle appartient à des troupeaux de race très fine.

Dans tout le midi de la France, on tond les agneaux en même temps

que les brebis et moutons, et les agnelins sont vendus le plus

souvent séparément et toujours à un prix inférieur à celui de la

laine. Dans d'autres localités on les tond plus tard, afin de

donner à leur laine le temps de s'alonger. La première pratique

nous parait préférable, parce que la nouvelle laine a plus le temps

de croître, et qu'elle est alors plus longue en automne pour

préserver les agneaux de l'intempérie de l'air pendant le parcage.

Ce que nous avons dit de la laine provenant de la peau des animaux

morts de maladie ou égorgés à la boucherie, s'applique aussi aux

agnelins.

Nous devons ajouter qu'on donne aussi le nom d'agnelins à une

_laine de Hambourg_ provenant de la tonte des agneaux vivans ou

mort-nés, qu'on ramasse dans les pays septentrionaux de l'Europe.

_Laines des Antenois._

Les antenois sont les agneaux de la seconde année; il est des

propriétaires qui ne tondent les agneaux que la seconde année ou

bien à l'état d'antenois. Cette pratique est vicieuse, parce que

cette laine est alors moins fine. L'expérience a, en effet,

démontré que la laine des antenois qui ont été tondus étant

agneaux, est constamment plus fine que celle des agneaux mêmes.

_Laine de Vigogne._

Cette laine appartient à une race de moutons de ce nom qui

paraissent indigènes du Pérou. C'est du moins de ces contrées

11 que ces belles laines nous étaient transmises par l'Espagne. Cette

laine est d'un brun qui tire sur le roux, surtout le dos; elle

prend une couleur blonde en avançant vers les flancs et le ventre.

_Laine de mouton cachemire._

Le mouton de Cachemire, comme la chèvre du Thibet, etc., a deux

poils; l'un est long, gros et raide, et l'autre est une sorte de

laine très fine, courte et crépue. Sa rareté et son prix élevé

s'opposent à ce qu'on en fasse usage pour la chapellerie.

Manuel complet des fabricans de chapeaux en tous genres · 第 7 / 33 题