Cette manière de procéder m’a permis de contrôler d’une mani

EXPLORATION DU SAHARA

* * * * *

LES TOUAREG

DU NORD

PAR

Henri DUVEYRIER

Membre honoraire de la Société de géographie de Paris

Membre étranger de la Société royale de géographie de Berlin

Membre correspondant honoraire de la Société royale de géographie de

Londres

Membre correspondant de la Société archéologique de Constantine

Chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur.

* * * * *

AVEC 31 PLANCHES ET UNE CARTE

* * * * *

OUVRAGE QUI A VALU A L’AUTEUR LA GRANDE MÉDAILLE D’OR DE LA SOCIÉTÉ DE

GÉOGRAPHIE DE PARIS, EN 1864

[Décoration]

PARIS

CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR

COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER

30, RUE DES BOULANGERS

EXPLORATION DU SAHARA

* * * * *

TOME PREMIER

PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE,

RUE SAINT-BENOIT, 7.

Pl. I. Fig. 1.

[Illustration : HENRI DUVEYRIER.

NÉ A PARIS, LE 28 FÉVRIER 1840.

D’après une photographie de M. Bertall.]

EXPLORATION DU SAHARA

* * * * *

LES TOUAREG

DU NORD

PAR

HENRI DUVEYRIER

CHEVALIER DE L’ORDRE IMPÉRIAL DE LA LÉGION D’HONNEUR

MEMBRE ÉTRANGER DE LA SOCIÉTÉ ROYALE

DE GÉOGRAPHIE DE BERLIN

[Décoration]

PARIS

CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR

COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER

30, RUE DES BOULANGERS

* * * * *

1864

Tous droits réservés.

A LA MÉMOIRE

DE MA MÈRE,

MADAME C. DUVEYRIER, NÉE CLAIRE DENIE,

HOMMAGE DE PIÉTÉ FILIALE ET D’ÉTERNEL SOUVENIR

DES SOINS DONT TU AS ENTOURÉ MON ENFANCE.

* * * * *

A MON PÈRE,

CHARLES DUVEYRIER.

Que la publication des travaux de mon exploration soit la récompense de

la sollicitude que tu as eue pour moi pendant toute sa durée, et des

soucis qu’une séparation prématurée, un voyage lointain, les dangers

d’une maladie mortelle, ont pu te causer.

* * * * *

A M. LE DOCTEUR

AUGUSTE WARNIER,

OFFICIER DE LA LÉGION d’HONNEUR, MÉDECIN MILITAIRE EN RETRAITE,

ANCIEN MEMBRE DE LA COMMISSION SCIENTIFIQUE DE L’ALGÉRIE,

ANCIEN DIRECTEUR DES AFFAIRES CIVILES DE LA PROVINCE D’ORAN,

ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL DU GOUVERNEMENT DE L’ALGÉRIE.

Vous avez guidé et protégé, à distance, mon exploration du Sahara,

pendant les vingt-neuf mois de sa durée ;

Vous avez eu pour moi les soins attentifs d’une mère dans la cruelle

maladie qui m’a atteint au retour de mon voyage ;

Depuis, pendant que vous suiviez, comme médecin, les progrès de ma

longue convalescence, vous avez consacré près de deux années au

dépouillement de mes Notes et Journaux de voyage, ainsi qu’à la

rédaction d’un premier volume : _Les Touâreg du Nord_, et d’un second :

_Le Commerce du Sahara et de l’Afrique centrale_.

Acceptez, avec ceux qui me sont le plus chers au monde, la dédicace de

ces deux volumes.

Je ne puis les placer sous un patronage plus dévoué.

HENRI DUVEYRIER.

AVANT-PROPOS

Le voyage d’exploration que j’ai accompli entre El-Golêa’a à l’Ouest,

Zouîla à l’Est, Biskra au Nord et Rhât au Sud, avait le triple but de

recueillir sur le Sahara des données géographiques qui manquaient à nos

connaissances ; d’ouvrir avec les peuplades de cette région

intermédiaire des rapports indispensables avant de nouer des relations

politiques et commerciales entre l’Algérie et l’Afrique centrale ;

enfin, de me préparer moi-même, par une longue épreuve de la vie

africaine, par l’étude des hommes, des mœurs et des dialectes, à un

second voyage ayant pour objet plus spécial l’exploration des régions

soudaniennes.

J’ai voulu avancer avec lenteur, afin d’opérer plus sûrement ; je n’ai

pas craint de séjourner sur les points où je le jugeais nécessaire pour

assurer le succès de mon entreprise, et je me suis toujours efforcé

d’élargir ma zone d’action, en visitant les pays situés à l’Est et à

l’Ouest de la ligne embrassée par mes études. Avant de pénétrer plus

dans le Sud, j’ai donné à mes travaux une base large et solide, par une

reconnaissance nouvelle du Sahara algérien, tunisien et tripolitain.

Commencée dans les limites modestes d’un voyage privé, avec des

ressources dues à la libéralité de mon père, de M. Arlès-Dufour et de M.

Isaac Pereire, mon exploration n’a pu prendre le caractère étendu

qu’elle devait avoir, pour donner des résultats utiles, qu’à l’aide du

bienveillant et généreux appui du gouvernement.

Sous le puissant patronage de Son Excellence M. le maréchal duc de

Malakoff, si bien secondé, dans sa sollicitude, par M. le général sous-

gouverneur de Martimprey, ma mission fut entourée d’une protection et

d’encouragements qui ont rendu tout facile et qui me feraient craindre

d’être resté au-dessous de la responsabilité que j’ai acceptée, si je

n’avais l’avenir devant moi pour répondre aux espérances du

gouvernement.

Sa Majesté l’Empereur Napoléon III, souverain éclairé et jaloux de

l’extension de l’influence civilisatrice de la France, a voulu que les

subsides accordés fussent à la hauteur des besoins.

Mes très-humbles et très-respectueux remerciements Lui sont tout d’abord

acquis.

Je ne dois pas oublier, dans les témoignages de ma gratitude, Leurs

Excellences M. le maréchal Vaillant, M. le maréchal comte Randon, M.

Rouher, M. le comte de Chasseloup-Laubat, M. Thouvenel, ministres de Sa

Majesté l’Empereur, qui, tous, dans la limite de leurs attributions, ont

prêté à ma mission le concours le plus efficace.

M. le général Desvaux, commandant supérieur de la province de

Constantine, a droit aussi à toute ma reconnaissance, car c’est à lui

que je dois le précieux appui du marabout Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, chef de

la confrérie religieuse des Tedjâdjna, qui compte tant d’affiliés dans

le Sud.

Aux postes officiels dont ma mission relevait, j’ai eu le bonheur de

rencontrer partout des homme de cœur :

A Tripoli de Barbarie, M. P. E. Botta, consul général de France, et ses

collaborateurs, MM. Gauthier et Lequeux ;

En Algérie, MM. les colonels Séroka, Lallemand, Wolf, Marguerite, le

commandant de Forgemol, le lieutenant Auer, commandant la garnison de

Tougourt, qui, tous, m’ont honoré de la même bienveillance affectueuse

et ont aplani, autant qu’il dépendait d’eux, les difficultés de mon

entreprise.

Des savants français et étrangers, les uns, dans la phase préparatoire

de mon exploration, les autres dans la partie active, ont éclairé ma

jeunesse des lumières de leur science : les docteurs H. Barth et A.

Petermann ; les professeurs Fleischer, A. Duméril et Cherbonneau ; MM.

Renou, Yvon-Villarceau, Malte-Brun et O. Mac-Carthy.

Je dois à M. le docteur Millon, l’un des chefs du service de santé de

l’armée d’Afrique, un protectorat plus personnel.

Plusieurs chefs indigènes m’ont également secondé de tout leur pouvoir :

Sîdi-Hamza, khalîfa du Sud de la province d’Oran ; Sîdi-Mohammed-

el-’Aïd, grand maître de la confrérie des Tedjâdjna ; le marabout

Si-’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekri, chef de la tribu des Ifôghas ; l’émîr

El-Hâdj-Mohammed-Ikhenoûkhen, chef des Touâreg Azdjer ; le marabout

Sîdi-el-Bakkây, cousin du célèbre cheïkh de Timbouktou ; Si-Selimân-

el-’Azzâbi, moûdîr de Faççâto, dans le Djebel-tripolitain.

Que tous reçoivent, ici, mes sincères remerciements.

Qu’il me soit aussi permis de donner un témoignage public de

l’inaltérable dévouement d’Ahmed-ben-Zerma, du Soûf, homme droit,

intelligent, énergique, qui fut mon compagnon pendant la partie la plus

difficile de mon voyage.

Parti de la province de Constantine, en mai 1859, je me dirigeai d’abord

sur le pays des Benî-Mezâb, dans l’espoir de trouver chez les Cha’anba

des guides pour aller au Touât.

L’état politique du pays, la présence du chérîf Mohammed-ben-’Abd-Allah

à In-Sâlah ne me permirent pas de réaliser ce projet.

Après plusieurs mois consacrés à l’étude de l’intéressante contrée

qu’habite la confédération Mezâbite, je risquai, muni d’une lettre de

recommandation impérative du khalîfa Sîdi-Hamza, une reconnaissance

aventureuse sur El-Golêa’a, ville dans laquelle aucun autre Européen n’a

encore pénétré.

J’y fus très-mal accueilli, mais probablement un voyageur qui s’y

rendrait aujourd’hui serait mieux reçu. Désormais nous connaissons les

deux routes qui y conduisent de Methlîli.

Le reste de l’année 1859 fut consacré à des reconnaissances dans les

différentes parties du Sahara dépendant des provinces d’Alger et de

Constantine, de Laghouât au Soûf, et de Biskra à Ouarglâ.

La sécurité dont jouit le voyageur, même le voyageur privé, européen ou

indigène, dans ces contrées gouvernées, à de grandes distances, par

l’autorité française, est digne de remarque et fait un contraste

frappant avec la situation qui a précédé leur soumission.

Les six premiers mois de l’année 1860 furent employés à explorer le

Sahara tunisien : le Djérîd, le Nefzâoua jusqu’à Gâbès sur la petite

Syrte. Protégé par des _amer_ du Bey Sîdi-Sâdoq, obtenus par la

bienveillante entremise de M. F. de Lesseps et de M. Léon Roches, consul

général de France à Tunis, je fus toléré partout ; mais je dois à la

vérité de constater les préventions et la fierté blessante dont les

sujets algériens sont victimes dans le Sud de la Tunisie.

En juin, j’étais de retour à Biskra. C’est là que je reçus des

instructions et des subsides du gouvernement, ainsi que de nouveaux

instruments, pour entreprendre l’exploration du pays des Touâreg. La

saison des plus grandes chaleurs était arrivée ; elle rendait pénible la

traversée d’El-Ouâd à Ghadâmès, mais l’expérience du marabout târgui

Si-’Othmân et des guides Souâfa me fit surmonter cette difficulté, non

sans fatigues, car j’étais à peine convalescent de fièvres contractées

dans l’Ouâd-Rîgh.

A Ghadâmès, je reconnus bientôt la nécessité de m’appuyer sur l’autorité

et le crédit dont jouit dans toute la Tripolitaine le consul général, M.

P. E. Botta, et, après une courte station dans l’antique Cydamus, je me

rendis sur le littoral, en prenant, à l’aller et au retour, des routes

différentes, notamment celle, jusqu’alors inexplorée, qui longe le

Djebel-Nefoûsa.

Sur la demande de M. Botta, Son Excellence Mahmoud Pacha, gouverneur de

la Tripolitaine, voulut bien me délivrer un _bouyourouldi_, ou ordre

général à tous les fonctionnaires relevant de son autorité de me

protéger et de me donner l’hospitalité.

Cet appui inespéré me fut très-utile dans la suite de mon voyage.

Rentré à Ghadâmès, je dus bientôt partir pour Rhât, avec l’émîr

Ikhenoûkhen, qui regagnait sa tribu. Ayant rencontré les campements des

Orâghen dans l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au milieu de bons pâturages, nous y

séjournâmes pour refaire les chameaux ; aussi, les premiers jours de

1861 nous trouvèrent-ils à l’entrée du pays habité par les Touâreg.

Après bien des retards, dus à différentes causes, mais très-précieux

pour mes études, je pus atteindre Rhât, où je ne séjournai que quinze

jours, _extra muros_.

A Rhât, je me trouvais au foyer des ardentes rivalités d’intérêt qui

divisent les commerçants de ce grand marché et les Touâreg maîtres des

routes qui y aboutissent ; je crus prudent de ne pas m’immiscer à leurs

querelles, et je m’empressai de continuer à explorer le Nord du pays des

Azdjer.

Diverses raisons m’engagèrent à aller à Mourzouk, siége d’un kâïmakâmlik

turc, d’où je pouvais me mettre plus facilement en relation avec le

consulat général de France, à Tripoli ; je déterminai Ikhenoûkhen à m’y

accompagner. Ce n’était pas chose facile. Le chef târgui n’avait pas mis

les pieds dans cette ville depuis l’occupation du Fezzân par les Turcs.

Nous fîmes le voyage de Rhât à Mourzouk très-lentement, ce qui me permit

d’aller visiter les lacs si curieux de Mandara, Gabra’oûn et autres.

Une réception très-honorable nous fut faite à Mourzouk par l’autorité

politique de cette ville.

Je venais de passer plus de six mois sous la tente ; je pris, dans la

capitale du Fezzân, un repos devenu nécessaire ; malheureusement, je

n’avais pas le choix d’un lieu plus salubre.

Pour m’accompagner, Ikhenoûkhen avait négligé ses intérêts ; d’ailleurs,

dans l’Ouest, Mohammed-ben-’Abd-Allah, aujourd’hui interné à Bône,

préparait une nouvelle attaque contre le Sahara algérien ; le chef

târgui sentait la nécessité de se rapprocher du centre des intrigues,

pour préserver ses sujets de la contagion. Nous nous séparâmes.

Je crois que mon voyage à Mourzouk, en compagnie d’Ikhenoûkhen, servit

notre influence et nos intérêts, plus que tout ce que j’avais pu faire

jusque-là.

Bientôt, je fis une nouvelle excursion dans l’Est, vers Zouîla, petite

ville de chorfâ, marabouts très-fanatiques.

Enfin, je revins à Tripoli par la longue route de Sôkna.

Les difficultés qui se sont présentées à moi sont de deux ordres : les

unes tiennent à la nature des lieux parcourus ; les autres, au caractère

particulier des hommes avec lesquels je me suis trouvé en contact.

Les premières, inhérentes au climat, au manque d’eau, à la stérilité du

sol, aux fatigues et aux privations du voyage, sont de beaucoup les plus

faciles à surmonter, avec de la prévoyance et une bonne santé.

Les secondes, de natures essentiellement variables, sont dues à des

circonstances que le voyageur doit préalablement connaître et apprécier,

pour ne pas les voir se transformer en insurmontables écueils. Ici, ce

sont des zâouiya, communautés religieuses, les unes passives, les autres

militantes. Là, principalement dans les centres commerciaux, on a à

lutter contre des intérêts mal compris, placés entre les mains de gens

méfiants et égoïstes, qui trouvent un point d’appui dans l’intolérance

religieuse.

Tous ces obstacles, il faut l’espérer, disparaîtront graduellement avec

l’élément indispensable du temps et la puissance de la vérité.

Dans cette dernière voie, je crois avoir avancé l’état des choses, en

procédant à des levés topographiques qui permettent de donner plus

d’exactitude au tracé des routes ; en appuyant sur mes propres travaux

de nombreux renseignements oraux, recueillis avec le soin le plus

scrupuleux ; en étudiant la nature des lieux, le caractère des hommes ;

en affermissant des relations déjà préparées ou en en créant de

nouvelles ; enfin, en faisant partout une étude spéciale du commerce et

des moyens d’échange.

A mon retour à Alger, après un voyage qui avait duré près de trois ans,

j’allais rentrer en France pour me mettre en mesure d’utiliser les

bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed-el-Bakkây et aller avec lui à

Timbouktou.

Mais le gouvernement de l’Algérie m’avait demandé auparavant de

m’occuper, à Alger, de l’impression d’un rapport sommaire, avec une

Carte à l’appui, sur les résultats de mon voyage.

Déjà la Carte était gravée et mon manuscrit en partie imprimé, lorsque

tout à coup je tombai gravement malade, atteint d’une fièvre typhoïde

compliquée d’accidents pernicieux.

Dans mon malheur, j’avais heureusement trouvé l’hospitalité chez un

second père, M. Warnier, lequel, assisté du concours dévoué de MM. les

docteurs Léonard et Dru et de tous les membres de la bonne et excellente

famille Bougenier, parvint à m’arracher à la mort.

Que tous, y compris les _Sœurs de l’Espérance_, qui veillèrent au chevet

de mon lit, reçoivent ici le témoignage de ma plus affectueuse

reconnaissance.

Après trois mois de maladie et de traitement j’étais sauvé, grâces à

Dieu, mais je n’étais que convalescent et j’avais le plus grand besoin

d’être en parfaite santé, car un Traité de Commerce allait être conclu

avec les Touâreg, un appel était fait à toutes les Chambres de commerce

de France, en vue de l’organisation de caravanes d’essai à expédier dans

l’intérieur de l’Afrique, et la publication des études faites pendant

mon exploration était considérée par le gouvernement comme urgente.

La Providence, qui m’avait fait arriver à Alger pour y trouver les soins

que ma santé allait réclamer, permit qu’après ma guérison M. le docteur

A. Warnier pût mettre à ma disposition, avec le temps nécessaire pour la

rédaction de deux volumes, l’expérience spéciale qu’il avait acquise en

Algérie par vingt-huit années de séjour et d’études.

Grâces à ce concours, je pus faire marcher de front la partie littéraire

avec la partie graphique de mon œuvre.

Mais mon exploration embrassait une contrée presque inconnue, et toutes

les collections que je rapportais ne pouvaient être classées avec

précision et certitude que par les maîtres de la science ; de même

toutes mes observations, soit astronomiques, soit météorologiques,

avaient besoin d’être comparées aux observations correspondantes faites

dans d’autres contrées.

A l’honneur des savants de notre pays, je dois le déclarer hautement,

tous ceux dont j’invoquai l’expérience répondirent avec une

bienveillance extrême à mes demandes.

MM. Des Cloizeaux, de Verneuil, Deshayes, le docteur Marès, pour la

géologie ; Berthelot, pour la minéralogie ; Renou, pour la

météorologie ; le docteur Cosson, Kralik, pour la botanique ; A.

Duméril, pour l’ichthyologie et l’erpétologie ; Léon Rénier, pour

l’archéologie ; H. Zotenberg, pour la linguistique ; Vivien de Saint-

Martin, pour la géographie ancienne ; Radau, pour les calculs de

quelques positions astronomiques, furent assez bons pour m’éclairer ou

me guider, chacun dans leur spécialité, et chaque fois que j’eus recours

à l’autorité que leur donne leur haute position dans le monde savant.

Pour la réduction de mes itinéraires et le dressement de mes cartes,

deux habiles dessinateurs, MM. E. Dubuisson et Picard, ont bien voulu me

prêter leur concours, le premier pour la _Carte du pays des Touâreg_ qui

accompagne ce volume ; le second pour la _Carte commerciale du Sahara et

de l’Afrique centrale_ destinée au volume relatif au commerce.

Enfin, aujourd’hui, je puis répondre à tant de sollicitude, en livrant

au public le premier résultat de mes travaux.

Puisse-t-il l’accueillir avec indulgence et bienveillance, en raison des

difficultés de l’entreprise !

Peut-être ai-je trop présumé de mes forces en abordant des questions

dont la solution eût demandé plus d’expérience. Le désir d’être utile

sera mon excuse.

HENRI DUVEYRIER.

INTRODUCTION

L’étude complète de toute société humaine est inséparable de celle du

milieu habité, car souvent les conditions de l’existence, la raison des

mœurs, sont fatalement subordonnées à la loi des nécessités de la

nature.

Quand le milieu est une contrée exceptionnelle, comme le plateau central

du Sahara, inhospitalière, même pour la plupart des végétaux et des

animaux, réputée avec raison inhabitable pour l’homme, il devient

indispensable de faire préalablement connaissance intime avec elle,

avant de parler des peuplades qui, après de nombreuses migrations, l’ont

adoptée pour patrie et s’y trouvent tellement heureuses, dans une

indépendance à l’abri de toute convoitise, que, pour rien au monde,

elles n’échangeraient leur sort contre celui de tout autre peuple.

Ces quelques lignes suffisent à l’exposé des motifs de la division de

cet ouvrage :

Un premier Livre fait connaître le milieu habité : terre et ciel,

géographie physique, hydrographie, géologie, météorologie, positions

astronomiques ;

Un second donne l’inventaire de la production dans les trois règnes de

la nature : minéral, végétal et animal ;

Un troisième Livre, intermédiaire entre les précédents et le suivant,

consacré aux centres de rayonnement, autour desquels gravite toute

société nomade, ajoute un complément à l’influence du milieu matériel,

celui de deux attractions sociales : les centres commerciaux et les

centres religieux ;

Enfin un quatrième et dernier Livre, exclusivement consacré aux Touâreg

du Nord, traite en autant de Chapitres particuliers de leur origine, de

leur division en tribus, de leur constitution sociale, de l’historique

des tribus, de leurs caractères distinctifs, de leur vie intérieure et

extérieure.

Un Appendice très-succinct, sous forme de _simples notes_, répond à un

des vœux de l’Académie des inscriptions et belles-lettres : rapprocher

et comparer les connaissances des anciens avec celles que les

explorations modernes ajoutent aux notions, de plus en plus positives,

sur la géographie du Nord de l’Afrique.

J’espère que cet ordre logique obtiendra l’approbation du lecteur, car

il procède du connu à l’inconnu.

Contrairement à l’usage généralement adopté par les voyageurs, de

publier d’abord les résultats de leurs explorations sous forme de

_Journal de voyage_, j’ai préféré l’ordre méthodique des matières, pour

ne pas compliquer un sujet, déjà abstrait par lui-même, de questions qui

lui sont étrangères, bien qu’elles ajoutent souvent beaucoup d’intérêt

au récit.

Si les circonstances le permettent, je publierai ultérieurement ce

_Journal_ ; mais, avant, j’ai à donner satisfaction aux besoins du

gouvernement.

La question commerciale du Sahara et de l’Afrique centrale n’est pas

traitée dans cette première partie. Elle forme la matière d’un second

volume, qui paraîtra prochainement.

La transcription, en caractères romains, des lettres ou des sons des

langues sémitiques et africaines est un point qui embarrasse toujours

les travailleurs consciencieux. Plusieurs systèmes ont été adoptés ; je

ne citerai que celui de la Commission scientifique de l’Algérie et ceux

des diverses Sociétés asiatiques de l’Europe.

Malheureusement, tous ont le défaut de n’être pas applicables à l’usage

général, à cause des caractères spéciaux, pointés ou accentués, que les

imprimeries ne possèdent pas. D’un autre côté, les accents employés dans

les transcriptions ont le défaut de dérouter le plus grand nombre des

lecteurs, qui ne tiennent pas à une accentuation aussi scrupuleuse.

Voici à quoi je me suis borné :

Les voyelles longues ont été distinguées par un accent circonflexe ;

Le ث arabe est rendu par _th_ qui a le son de la même lettre en

anglais ;

Le ح et l’ه sont rendus par l’_h_ ;

Le خ par _kh_ ;

Le ط et le ت par _t_ ;

Le ظ, le ض et le ذ par _dh_ ;

Le ص presque toujours par _ç_ ;

Le ع par _’a_, _’e_, _’i_, _’o_ ;

Le غ tantôt par _rh_, tantôt par _gh_, selon que la prononciation se

rapproche plus de l’_r_ ou du _g_, ce qui varie suivant les dialectes ;

Le ڧ par _q_ ;

Le و par le _w_ anglais, quand la prononciation oblige à lui garder sa

valeur comme consonne ;

Le ي tantôt par _y_, tantôt par _ï_.

Provisoirement, j’ai transcrit les noms de la langue temâhaq comme s’ils

étaient écrits en arabe.

Pour les noms de lieux, d’hommes et de choses, dont l’orthographe, en

français, est consacrée par un long usage, j’ai respecté, dans le texte,

le fait accompli, mais, dans l’_Erratum_, je restitue à chacun de ces

noms sa véritable orthographe.

De même, pour les noms de la nomenclature géographique, soit arabes,

soit berbères, je les ai écrits tels qu’ils sont en usage dans les

contrées dont je parle. Ainsi, j’ai appelé, en arabe, les rivières

tantôt _ouâd_, tantôt _ouâdi_, et, en berbère, les montagnes _adghagh_

et _adrâr_, suivant que les indigènes se servent eux-mêmes de ces

différentes expressions.

Les gravures qui accompagnent cet ouvrage ont été dessinées par M.

Bertall, soit d’après des photographies[1], soit d’après des croquis

pris sur les lieux, souvent à la hâte et sans aucune prétention

artistique. Dans la reproduction des types originaux par la gravure,

j’ai tenu essentiellement à ce que l’art ne pût pas les modifier,

quoique je reconnaisse mon infériorité comme dessinateur.

La Carte que je livre à la publicité comprend une partie positive et une

partie hypothétique.

La partie positive est la réduction de mes itinéraires, avec tous les

détails que la vue peut embrasser à droite et à gauche des lignes

parcourues. Ces lignes sont indiquées. Les routes des autres voyageurs

ont été fidèlement tracées.

La partie hypothétique est basée sur de nombreux itinéraires recueillis

à diverses sources. Pour me guider au milieu de renseignements qui ne

concordaient pas toujours entre eux, j’ai été assez heureux pour obtenir

du Cheïkh-’Othmân qu’il me fît, sur le sable, le plan en relief des

parties du territoire des Touâreg que je ne pouvais explorer, et quand

j’étais bien d’accord avec mon informateur sur l’ensemble et les détails

de sa composition, je la dessinais et j’en faisais ensuite la critique

avec lui.

Cette manière de procéder m’a permis de contrôler d’une manière plus

certaine les divergences de mes itinéraires par renseignements.

Pour la construction des routes que j’ai levées, chemin faisant, j’ai

souvent vérifié les distances parcourues. J’y suis arrivé en mesurant la

longueur moyenne du pas de chaque monture, et la moyenne du nombre de

pas faits en une minute. Une réduction était faite ensuite pour les

petits détours de la ligne droite et pour les facilités ou les

difficultés de la marche, d’après la nature des terrains, dont il est

impossible de tenir compte avec la boussole.

La moyenne des distances, entre une observation et une autre, est de

2,000 mètres ; dans les terrains accidentés, elles ont été multipliées,

quelquefois, de 200 en 200 mètres.

Pour les itinéraires par renseignements, les distances générales sont

prises par journées de marche de caravane, estimées suivant la nature

des lieux, entre 24 et 32 kilomètres et subdivisées, autant que je l’ai

pu, en demies et en quarts de journée. Souvent, j’ai été assez heureux

pour obtenir de mes informateurs des détails de 4 en 4 kilomètres.

Je ne publie pas ces itinéraires, mais la Carte en donne le tracé

fidèle, avec les corrections qu’un contrôle sévère a dû faire subir à

chacun d’eux.

Partout où j’ai pu appuyer mes renseignements sur des itinéraires

relevés par mes devanciers, je l’ai fait, en donnant toujours

religieusement la préférence à leurs indications, sur celles fournies

par les renseignements des indigènes, si précis qu’ils aient été.

Ces itinéraires sont également indiqués sur la Carte avec les noms de

leurs auteurs.

Tous les travaux graphiques préparatoires de la Carte sont mon œuvre,

mais le dessin définitif a été confié à M. E. Dubuisson, dont la

réputation, comme cartographe, est faite depuis longtemps. L’ouvrage

tout entier a été rédigé sur cette base fondamentale.

La Carte a été gravée après l’impression du texte, afin qu’il y eût

harmonie parfaite dans les deux ordres de travaux.

En résumé, en publiant les nombreux matériaux recueillis pendant la

durée de mon exploration, j’ai compris que le sujet était neuf pour

beaucoup de personnes, et, tout en restant dans les limites d’une

exposition scientifique, j’ai fait mes efforts en vue d’être clair et

intelligible pour le plus grand nombre.

Puissé-je avoir atteint le but proposé !

* * * * *

[Note 1 : Quelques-unes des photographies dont je me suis servi ont été

prises dans le Sahara algérien par M. Puig, pharmacien militaire.

Quelques autres ont été exécutées à Paris par divers artistes, quand les

marabouts Touâreg y sont venus ; enfin, d’autres ont été prises par moi,

sur les lieux, malgré la difficulté de modifier l’instrument suivant

l’intensité de la lumière. La plupart de mes épreuves sont brûlées, mais

lisibles cependant.]

RAPPORT

SUR LE

PRIX ANNUEL POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE

EN GÉOGRAPHIE

AU NOM D’UNE COMMISSION DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS

et composée de

MM. D’AVEZAC, J. DUVAL, V. MALTE-BRUN, QUATREFAGES,

et VIVIEN DE SAINT-MARTIN, Rapporteur.

[Décoration]

MESSIEURS,

Le 8 mai 1859, un jeune voyageur, un Français, débarquait à

Philippeville, cette antique station maritime de l’Algérie orientale,

qui est redevenue, sous son nom moderne, le port de Constantine.

Ce voyageur était M. Henri Duveyrier.

A l’âge où, parmi ceux que la fortune n’a pas astreints aux rudes

nécessités du labeur quotidien, tant d’autres préludent par une oisiveté

périlleuse aux devoirs sérieux de la vie, M. Henri Duveyrier avait conçu

le projet d’une grande et difficile entreprise. Il voulait pénétrer dans

les contrées, peu et mal connues, qui bordent au Midi nos trois

provinces algériennes ; il voulait étudier, sous la tente, au milieu de

leurs habitudes à demi nomades, les populations indépendantes de ces

contrées incultes qui ne sont pas encore le Désert, mais qui déjà en

offrent l’image ; il voulait, en poussant, aussi loin que possible, dans

toutes les directions, rattacher par une série d’observations physiques

et astronomiques ces plaines du Sahara algérien et leurs nombreuses

Oasis aux positions extrêmes où s’arrêtait alors l’action politique et

militaire de l’autorité française ; il voulait étendre par les conquêtes

de la science les conquêtes du drapeau.

Telle était la tâche que le jeune voyageur n’avait pas craint de se

proposer.

Il ne s’en dissimulait ni les difficultés, ni les dangers ; mais pour

ceux dont une éducation virile a développé de bonne heure les forces

morales, les difficultés et les dangers deviennent un stimulant de plus,

quand il s’agit d’atteindre un but utile ou d’accomplir un devoir.

M. Duveyrier, d’ailleurs, s’y était fortement préparé. Il possédait les

connaissances qui permettent d’étudier utilement le sol et ses

productions naturelles ; il s’était rendu familier l’usage des

instruments qui déterminent avec précision les phénomènes physiques et

les conditions climatologiques, ou qui fixent par l’observation des

astres les positions terrestres ; il avait acquis la pratique de la

langue arabe ; il s’était rompu, en un mot, à ces études préalables sans

lesquelles on a des touristes, mais qui, seules, font l’observateur

exact, le véritable voyageur.

Il n’a pas été donné à M. Duveyrier d’accomplir, dans son immense

étendue, le plan qu’il s’était tracé. L’état du pays ne lui a pas permis

de pénétrer dans les parties du Sahara algérien qui prolongent au Sud

notre province d’Oran[2], encore moins d’arriver jusqu’au Sahara

marocain, qui jusqu’à présent est resté fermé aux chrétiens. Il n’a

guère dépassé, à l’Ouest, le prolongement du méridien d’Alger. Mais s’il

a dû laisser en dehors de ses courses (et peut-être faut-il nous en

féliciter) une partie de son plan, la moitié occidentale, l’autre

moitié, la partie orientale, celle qui embrassait les contrées situées

au Sud de nos provinces d’Alger et de Constantine, en poussant plus à

l’Est encore, jusqu’au Sahara tunisien et tripolitain ainsi qu’au

Fezzân, toute cette partie orientale, dis-je, a été admirablement

remplie, avec une intelligence, une intrépidité, une persévérance, et

aussi avec un succès qui font de ce voyage une des plus belles et des

plus fructueuses explorations du continent africain.

M. Duveyrier avait donc pris pied à Philippeville au mois de mai 1859.

Il se dirige immédiatement au Sud, pour atteindre au plus vite le champ

projeté de ses opérations. Il traverse Constantine, coupe le plateau,

touche aux ruines de Lambèse que nos archéologues ont si heureusement

explorées, traverse les gorges du mont Aurès, qui domine de son massif

élevé toute l’Algérie orientale, et de là descend à Biskra, qui est, de

ce côté, la porte du Désert. C’est là que commence pour notre voyageur

le travail topographique. A partir de ce point, toutes les routes

parcourues sont relevées à la boussole, les détails en sont fixés comme

sur nos reconnaissances militaires, les positions sont fréquemment

corrigées par des hauteurs méridiennes, et, toutes les fois que cela est

possible, par des observations de longitude. Et ainsi se forme, d’heure

en heure, jour par jour, presque sans interruption, pendant vingt-neuf

mois, un large réseau de lignes bien étudiées, à travers des pays dont

une partie considérable n’avait été vue jusque-là par aucun Européen, et

dont la carte nous est maintenant parfaitement connue, au moins dans ses

traits essentiels.

Je ne veux ni ne puis suivre ici M. Duveyrier dans ses courses

multipliées. Il nous faudrait sillonner, à diverses reprises, une vaste

étendue de plaines arides, semées d’Oasis et coupées d’Ouâdi, en nous

portant alternativement : de Biskra sur El-Golêa’a par El-Guerâra et

Ghardâya, en remontant de là sur Laghouât ; puis, de nouveau, de Biskra

sur Ouarglâ par Tougourt ; sur Ghadâmès, par la dépression marécageuse

du Melghîgh ; sur Gâbès, en Tunisie, par la longue ligne de Sebkha ou

lacs temporaires que l’antiquité a connus sous le nom de lac Triton. Il

nous faudrait, en outre, rayonner de tous les points principaux sur les

positions intermédiaires ; il nous faudrait enfin suivre, plus à

l’Orient, les longues lignes qui relient entre elles les positions de

Tripoli et de Ghadâmès, de Ghadâmès et de Rhât, de Rhât et de Mourzouk,

de Mourzouk et de Tripoli. C’est sur la Carte qu’il faut étudier ce

vaste réseau, dont les points extrêmes laissent entre eux un intervalle

de plus de deux cent cinquante lieues, soit qu’on le mesure de l’Ouest à

l’Est, soit qu’on se porte du Nord au Sud. Ajoutons que, dans ce réseau,

une dizaine de points des plus importants, et, parmi ceux-là, El-

Golêa’a, Ghardâya, El-Ouâd et Ghadâmès, sont fixés par des observations

directes de latitude et de longitude ; et que, pour une trentaine

d’autres points au moins, notamment pour Ouarglâ, Tougourt, Tôzer et

Rhât, le voyageur a rapporté de bonnes latitudes. Quelques-unes de ces

positions, Ghadâmès, par exemple, et celles qui se rapprochent de nos

frontières, ainsi que les points principaux de la grande ligne du Fezzân

parcourue par la mémorable expédition de 1849, étaient déjà connus d’une

manière exacte ou très-approximative ; mais d’autres, particulièrement

dans l’Ouest, éprouvent un déplacement considérable. Et d’ailleurs, des

observations répétées, dans une géographie qui, comme celle-ci, est

encore en voie de formation, sont toujours extrêmement utiles, ne

serait-ce qu’à titre de contrôle et de vérification. En résumé, les

tracés de routes de M. Duveyrier constituent une véritable triangulation

qui couvre de ses lignes croisées toute la partie orientale du Sahara

algérien, triangulation dont la base, dans le sens des parallèles,

s’étend de Ghardâya à Ghadâmès, et qui se prolonge au Sud jusqu’aux

oasis d’El-Golêa’a et d’Ouarglâ, en se rattachant, vers l’Est, aux

positions déjà fixées de Ghadâmès, de Mourzouk et de Tripoli.

Les détails topographiques de cette vaste reconnaissance, je veux dire

les itinéraires du voyageur, relevés à la boussole et au chronomètre, et

rectifiés fréquemment par des observations astronomiques dont les

éléments et le calcul ont été soigneusement vérifiés, ces détails, dis-

je, sont contenus dans une longue suite de feuilles tracées jour par

jour sur le terrain, dont elles expriment tous les accidents. Le nombre

de ces feuilles, y compris les études par renseignements qui s’y

rattachent, ne s’élève pas à moins de 74. Ce sont ces minutes, ces

feuilles de détail, remises à Paris entre les mains d’un habile

dessinateur, qui ont servi à la construction de la Carte définitive où

vient se résumer la partie la plus importante des travaux de M. Henri

Duveyrier.

Le temps n’a pas permis encore d’achever la gravure de cette grande et

belle Carte ; mais le dessin terminé a été communiqué à votre

commission, qui a pu en apprécier la construction selon la nature des

matériaux sur lesquels elle repose dans ses diverses parties.

M. Duveyrier, se prêtant au désir que nous lui avons exprimé, a mis

aujourd’hui ce beau dessin à notre disposition, pour le placer ici même

sous les yeux de l’assemblée.

Il faut y distinguer deux ordres de matériaux différents : ceux qui

proviennent des reconnaissances directes et personnelles du voyageur, et

ceux qui proviennent, soit de reconnaissances européennes antérieures,

soit de renseignements reçus des indigènes.

Ces différentes sources de documents n’ont pas, on le conçoit, une

valeur égale au point de vue de l’exactitude absolue. L’immense Ouâdi

qui s’étend de Tougourt à Rhât sur une longueur de près de trois cents

lieues, et que les Touâreg désignent sous le nom d’Igharghar (ou

Igharghâren à la forme plurielle, et qui signifie _les Rivières_), cet

Ouâdi qui, à certains moments, offre dans quelques parties l’aspect d’un

grand fleuve, avec ses débordements, a été tracé, partie d’après les

relevés de M. Boû-Derba en 1858, document précieux, bien qu’il n’ait pas

la précision rigoureuse des levés de M. Duveyrier, partie d’après une

reconnaissance personnelle de ce dernier voyageur, dans une exploration

spéciale de la vallée basse, entre El-Ouâd et Ouarglâ. A l’Ouest et au

Sud de l’Igharghar, à l’exception des lignes parcourues par M. Boû-

Derba, M. Colonieu[3] et M. Henri Duveyrier, tout repose sur les

informations indigènes. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance

de cette distinction.

Cette réserve faite, embrassons d’un coup d’œil l’ensemble de la Carte

de M. Henri Duveyrier.

Ce qui nous frappe tout d’abord, c’est l’aspect du pays.

Voici une vaste région, une région presque égale en étendue à la France

ou à l’Espagne, et qui était, il y a cinq ans à peine, absolument en

blanc sur nos cartes ; aujourd’hui, non-seulement elle nous apparaît

couverte d’une multitude de noms et de détails, mais ces détails

renversent toutes les idées que l’on se formait naguère de ce qu’on

nomme, d’un terme générique, le Sahara. Il n’y a pas longtemps, nous

étions encore, sur l’intérieur du Nord de l’Afrique, à la notion des

anciens poétiquement exprimée par un de leurs géographes : une plaine

toujours unie, partout sablonneuse, « dont les vents du Midi fouillent

et tourmentent les flots arides pareils aux vagues de la mer[4]. » Nos

idées se sont déjà bien modifiées. Le Sahara est toujours un immense

désert, sans doute, et il reste comme le type et le point de départ, à

la fois, de la longue zone de pays incultes qui court à travers l’ancien

continent, depuis l’Atlantique jusqu’au fond de la Tartarie ; mais ce

n’est plus le désert monotone et nu que notre imagination se

représentait avec terreur. Déjà, l’expédition anglo-allemande de 1849,

par la découverte de la vaste oasis d’Aïr que le docteur Barth décrit

comme une véritable Suisse, entre le Fezzân et la Nigritie, aussi bien

que les explorations de plusieurs de nos officiers dans le pays des

Maures, entre le bas Sénégal et le Maroc, nous avaient pu donner une

première impression de la diversité qui se rencontre au sein de ces

solitudes africaines ; cette notion est singulièrement agrandie par les

informations de M. Duveyrier, et enfin par la Carte qui les résume. Là

où nous n’imaginions que des sables éternellement arides, nous avons

sous les yeux d’innombrables Ouâdi ou cours d’eau temporaires, et parmi

ces Ouâdi, nous l’avons déjà vu, le lit tantôt à sec, tantôt rempli,

d’un fleuve de trois cents lieues ; bien plus, nous voyons là des lacs

nombreux, des sources et de véritables rivières, des rivières

permanentes avec de vraies cascades, au rapport des indigènes, et, à

l’origine de ces rivières, des massifs élevés, des groupes de hautes

montagnes surmontées de pics sourcilleux, et, sur plusieurs de ces pics,

des neiges qui se maintiennent durant plusieurs mois de l’année, tout

comme dans les gorges de l’Aurès. Des lacs, des neiges et des rivières

dans le Sahara ! il était impossible de nous apporter un tableau plus

inattendu. Là où se présente cette nature alpestre, la vie est répandue

à profusion. La flore et la faune ont fourni au voyageur les éléments

d’une longue nomenclature, et encore n’en a-t-il pas vu les centres les

plus actifs. L’observation personnelle de M. Duveyrier a confirmé ce que

d’autres témoignages avaient déjà fait connaître. « J’ai vu, nous dit-

il, au moment où des pluies abondantes venaient d’arroser la terre, se

produire sous mes yeux le miracle de vastes espaces, nus la veille,

transformés instantanément en pacages de la plus belle verdure. Sept

jours suffisent pour que l’herbe nouvelle puisse nourrir les

troupeaux. »

Le noyau principal, le centre où vient aboutir cette configuration si

remarquable du Sahara intérieur, et qui la détermine en quelque sorte,

est un massif situé à environ quinze journées vers l’Ouest de Rhât. Les

informations de M. Duveyrier le représentent comme un plateau échelonné,

coupé de nombreuses vallées, hérissé de sommets élevés, et d’où

rayonnent, en diverses directions, de vastes Ouâdi dont le lit large et

profond se remplit à certaines époques de l’année d’un volume d’eau

considérable. Le principal de ces Ouâdi, ou du moins le mieux connu, est

celui qui se porte droit au Nord sur Tougourt : c’est l’Igharghar que

nous avons déjà nommé et dont une branche considérable vient de Rhât.

Les informateurs de M. Duveyrier (car il n’a pu pénétrer jusque-là) lui

désignèrent cette région montagneuse sous le nom d’Ahaggâr. Elle avait

été déjà signalée par le docteur Barth, mais d’une manière moins

circonstanciée, d’après ce qu’il en avait appris à Rhât et à Timbouktou.

Le nom, chez M. Barth, est écrit Hogâr ou Hâgara ; mais ces formes, dit-

il, sont des formes arabes, et le véritable nom indigène, c’est-à-dire

le nom berbère, sera Atakôr[5]. C’est le siége d’une des quatre grandes

divisions entre lesquelles se partage la nation des Touâreg. M. Barth

ajoute : « Mon intelligent ami, le Cheïkh-Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de

Timbouktou, qui avait vécu quelque temps chez les Hogâr, ainsi que chez

les tribus du pays d’Aïr, m’assura de la manière la plus positive que ce

groupe de montagnes, et en particulier une longue chaîne qui en fait

partie, est beaucoup plus élevé que les montagnes d’Aïr, et que les

rochers, dont la couleur est rougeâtre, en sont très-escarpés. On voit,

dans l’intérieur de ces montagnes, de très-belles vallées et des gorges

pittoresques, et quelques-unes de ces vallées, où il y a de belles eaux

courantes qui ne tarissent jamais, produisent des figues et du

raisin[6]. »

Ces informations, on le voit, viennent complétement à l’appui de celles

qu’a recueillies M. Duveyrier ; seulement ces dernières sont infiniment

plus détaillées. Elles mettent hors de doute qu’au centre même du Grand

Désert, sous le méridien de Sétif et vers le 25e degré de latitude,

c’est-à-dire à mi-distance environ entre l’Algérie orientale et le grand

fleuve de Timbouktou, il existe une région montagneuse très-abrupte,

très-variée, très-pittoresque et d’une étendue considérable ; que dans

cette région, habitée par une forte et belliqueuse fraction de Touâreg,

il y a des montagnes assez hautes pour y conserver de la neige durant

trois mois de l’année ; qu’on voit là, comme dans l’oasis d’Aïr décrite

par le docteur Barth, de belles et fraîches vallées avec des sources

vives et des eaux courantes ; et qu’enfin des Ouâdi larges et profonds,

qui seraient de grandes rivières, si les pluies, dont le Désert est

privé, leur apportaient des eaux permanentes, divergent de ce noyau

montagneux en se portant vers tous les points de l’horizon, au Nord

(c’est l’Igharghar), à l’Ouest et au Sud. Tel est, dans son expression

générale, le résumé des informations recueillies par M. Duveyrier, et

qui sont parfaitement d’accord avec celles du docteur Barth.

Si M. Duveyrier avait pu s’avancer jusque-là ; s’il avait pu examiner de

près et de ses propres yeux cette curieuse région, en étudier la

structure géologique et la conformation extérieure, se rendre

précisément compte, par des observations directes, des conditions

climatologiques particulières au pays, du régime de ses eaux permanentes

et de la direction de ses vallées sèches ; si M. Duveyrier, disons-nous,

avait pu faire cela, il aurait ajouté une conquête bien précieuse à

toutes celles qu’il a rapportées de son beau voyage. Ce n’est pas faute

d’y avoir aspiré assurément, et d’y avoir fait tous ses efforts ; c’est

une tâche dont lui-même ne se tient pas quitte envers la science, car

son plus vif désir est de retourner promptement sur le théâtre de ses

premiers travaux, et d’y poursuivre ses explorations si bien commencées.

En attendant, il a étudié et combiné avec une profonde attention la

masse considérable de renseignements qu’il a pu recueillir de la bouche

des Arabes et des Touâreg, et en les rapprochant du précieux itinéraire

de M. Boû-Derba, il en a tiré toute la partie inférieure de sa Carte à

l’Ouest de Rhât. C’est une acquisition déjà fort importante, quoique

provisoire, pour cette région intérieure du Sahara. Si votre commission,

messieurs, avait à faire une observation sur cette partie de la Carte

qui repose, non sur les reconnaissances personnelles de M. Henri

Duveyrier, mais sur la combinaison de renseignements, cette observation

porterait seulement sur l’aspect net et précis que le dessin leur donne.

Peut-être y pourrait-on désirer, dans l’intérêt de la vérité rigoureuse,

un aspect et des contours moins arrêtés. Ce qui appartient en propre au

voyageur se distinguerait mieux de ce qui n’a qu’une valeur de

combinaison. Quand on sait à quel point les renseignements indigènes les

plus dignes de confiance se sont, pour la plupart, profondément modifiés

lorsqu’ils ont subi le contrôle direct de l’observation européenne, on

éprouve le besoin d’apporter une grande réserve dans l’emploi de cette

nature de documents. Notre remarque, au surplus, ne porte en aucune

façon sur la valeur spéciale des informations réunies par M. Duveyrier,

ni sur l’application générale qu’il en a faite : c’est une question de

mesure dans l’expression du dessin, rien de plus.

En définitive, il y a un grand fait qui ressort de la vue de cette

Carte, au total si remarquable, aussi bien que de l’ensemble des

informations déjà nombreuses que les observateurs européens nous ont

apportées dans ces derniers temps sur les diverses régions du Grand

Désert : c’est la diversité d’accidents et de configuration que présente

sa surface dans toutes les parties jusqu’à présent visitées. Une carte

qui représenterait, dès à présent, ce qu’on en connaît au Centre, au

Nord et à l’Ouest, une carte surtout, telle que la marche aujourd’hui si

active des explorations permettra de la construire d’ici à moins de dix

ans peut-être, présenterait, au lieu de cette immense étendue de plaines

uniformes qui occupe la moitié du Nord de l’Afrique sur nos cartes

actuelles, presque autant de particularités de configuration, sauf

l’absence des villes et de rivières permanentes, qu’une région

quelconque de l’Asie et de l’Europe. La nature ne fait rien d’inutile,

rien qui n’ait sa cause. Ces Ouâdi sans nombre, ces rivières sans eau

qui sillonnent le Désert comme les rivières et les ruisseaux sillonnent

nos campagnes, indiquent évidemment, dans le passé sinon dans le

présent, un état de choses que la pensée a peine à concilier avec la

privation presque absolue d’eaux courantes qui caractérise le Désert.

C’est là un sujet d’études déjà plus d’une fois touché sans doute, mais

qui appellera de plus en plus l’attention des voyageurs instruits et des

géologues.

De tous ces grands Ouâdi intérieurs, le plus étendu et maintenant le

plus accessible, l’Igharghar, devra être, dans son immense

développement, l’objet d’une investigation et d’une étude toutes

spéciales. Il y aura là, sans aucun doute, des questions du plus haut

intérêt à examiner et à résoudre. Cet objet seul justifierait et

récompenserait pleinement une expédition spéciale.

Les Touâreg du nord · 第 1 / 46 段