IV

Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords

et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.

Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre

tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de

la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu

et distrait de son idée par une agression imprévue.

C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en

grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la

lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour

se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se

cramponne à tout ce qu'il peut saisir.

Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct,

lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne

point partir.

Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la

présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût

les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.

--Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait

alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas

d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à

votre barbe.--Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des

gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper.

Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et

d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce

silence, je penserais qu'on se bat quelque part.--Monsieur de

Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le

ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu

demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous

déplaise...--Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par

le sang-Dieu!--Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut

dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.--C'est moi qui vous

tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma

dame...--Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit

alors l'explication au sérieux.--Oui, ma dame, la plus belle, la plus

plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...--Vous vous gaussez de

nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez

votre dame?--Je la connais mieux que vous!--La raillerie est malsaine

et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...--Qui?

Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais

du roi de Navarre?--Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous

seriez un maladroit et malhonnête homme!--Sang et sang! aidez-moi un

peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.

Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces,

avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives

portant de la lumière.

Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques

de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre

et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait

de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.--Mille diables!

mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était

entrecoupée de hoquets.--Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme

s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce

n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à

la place de Grève?--Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit

le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux

flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des

curieux.--Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse

qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!--Camarades,

fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.

Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la

salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de

nouvelles rasades, demandant son épée.

--As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des

assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!--Vous serez

témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de

Curson.

En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait

ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux

venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de

Curson.

Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid,

refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que

l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras

et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait

presque à bout portant.

Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils

n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils

savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de

peine à faire admettre dans leur compagnie.

--Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria

Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.--Je vous prouverai

demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous!

reprit le sire de Curson.

Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut

sortir pour la rejoindre, s'il était possible.

--Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage:

vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En

garde, monsieur!--En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des

épées mit en humeur querelleuse.--Courage, Savereux! criait un

troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est oeuvre

pie!--Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un

quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!--Vous n'êtes pas

dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de

Curson.

Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait

d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.

--Bonsoir et à demain, messieurs!--Nenni! nous ne vous laisserons pas,

dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé

votre querelle.--Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux,

répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.--Quoi!

beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de

l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM.

les huguenots n'entendaient rien à mentir...--Mentir! interrompit le

sire de Curson.

Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée

qu'on lui tendait.

--En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en

remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du

champion catholique.--Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais

sang!--Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son

pourpoint!

Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son

extravagante querelle aux dernières extrémités.

Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de

l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs

contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se

persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et

avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût

été fort en peine de nommer!

Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et

par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des

provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait

croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination

échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au

sujet de son amour pour une inconnue.

Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et

c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M.

de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue

qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la

dame, à cette heure avancée de la soirée.

L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita

d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il

s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif

à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient

suffisamment excitée.

Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à

la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour

garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas

de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il

se mit seulement sur la défensive.

--Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à

ce qu'il ne se blesse pas en tombant.

Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un

redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son

ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de

part en part en s'enferrant lui-même.

Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait

venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du

bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.

Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage

de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se

rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.

Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang

avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.

--Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient

vaguement éveillés au milieu de son ivresse.--Il n'en mourra pas

vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce

fatal combat.--Vous tenez-vous pour satisfait et content,

monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les

protestants.--Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de

Savereux.

Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du

blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.

--N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans

amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la

pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.--Votre sang

coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un

chirurgien...--J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne

justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître

Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et

je n'en dormirai pas plus mal.--Je m'en vais bander votre plaie, dit

Savereux.

Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua

autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.

--Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne

me pardonnez-vous pas?--Je vous pardonne de grand coeur, et foin de

la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?--Ma dame! oh! que

non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je

n'aimerais plus le jeu ni le vin.--C'est vous, mon compère, qui avez

follement interrompu notre jeu.--C'est vous plutôt, en attirant ici

cette belle dame qui est cause de tout le mal.--Le mal n'est pas

grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais

encore volontiers...--Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous

mène à maître Ambroise Paré.--Assurément, mais le cas n'est pas

urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.--Soit fait à

votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!

Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table,

et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons

sur le tapis.

--Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.--Je joue en un seul coup de

dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!--Quatre! A vous les dés!

Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.--Vous avez perdu tout

à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.--Ce n'est rien que

cela; je jouerai cette fois trois mille écus...--Trois mille écus! je

ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...--Bon!

n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus

sur ces dés: onze!--Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur

obstiné et ne veux plus de votre argent.--Je serais un bien méchant

joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!--Cinq

mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu

ou au diable? Et votre blessure?--Je n'y prends pas garde; vous l'avez

merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un

appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne

vous endormez pas, monsieur de Savereux?--Non, que je meure! je boirai

tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des

cinq mille écus?--Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi!

j'ai la main un peu bien malheureuse!

Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie

entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris

ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se

consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce

huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de

leurs paroles que de leurs actions.

Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et

les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés

énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée,

existaient de longue date dans le coeur de tous les catholiques.

On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de

Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la

personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des

complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.

Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus

les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves

de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir

tête aux agresseurs.

Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la

salle où les deux joueurs étaient aux prises.

Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.

--Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de

la bande.--Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux

tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.--Si vous ne sortez

bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir

par la fenêtre!--Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un

quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme

catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné

d'amiral!--Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et

mettant l'épée à la main.--Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques

de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son

épée.--Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de

moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.--Et ce

quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le

second de messire de Curson.--Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train

d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.--Nous

sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même

nombre de huguenots pour cette rencontre.--Mordieu! vous me verrez

parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil

furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation.

Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette

caverne de bêtes fauves.--J'ai perdu contre vous soixante-dix mille

écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste.

Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons

frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.--Allez, beaux

soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes

catholiques.--Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du

capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui

baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!--A demain,

messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous

rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra

en aide aux bons contre les méchants!

Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait

recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il

avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir

et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.

Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.

--Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis

l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères

d'armes, à la vie, à la mort!--Ne vous en allez pas le chef

découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous

pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera

chaude!

Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la

précipitation de leur sortie.

Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet

insolent adieu.

La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à

leurs imprécations.

Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils

avaient fait de leurs chapeaux.

Celui de M. de Curson, avec son noeud de perles et son lacet d'or,

était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé,

au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de

ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.

V

--Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la

nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.--Nous allons nous

coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir

son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.--Où

sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait

prendre.--Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de

nommer ce carrefour.--Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera

nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.--Quel

tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et

c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.--Ma foi, vous êtes bien

dégoûté! murmura Jacques de Savereux.

Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par

terre.

--Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.--Levez-vous, monsieur de

Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous

voyait!...--Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme

ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.--Si un cheval ou

quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire

gare?--Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de

charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de

la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous

ont injurié et menacé...--Nous les retrouverons demain au

Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce

soir chercher nos lits!--A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta

Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à

peine.--Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner

cuvant votre vin en pleine rue...--Or, couchez-vous près de moi: le

lit est assez large pour deux.--Et vous, monsieur de Savereux, vous ne

pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette

ville que je ne connais pas.--Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord?

reprit Savereux.

Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se

soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide

du gentilhomme breton.

--Marchons! dit-il en marchant pas à pas.--Par là, vous retournerez à

l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de

nous.--Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir,

messieurs, et bonne nuit.--Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel

de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir,

au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme

de soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre

vous.--Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du

vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais

pas davantage!--Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson.

C'est à peu près la dot de ma soeur!--Par la messe! votre soeur

est-elle jolie? je l'épouse.--Elle ne vous a pas attendu, par malheur,

et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la

religion.--J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre

frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!

Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de

Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait,

à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.

Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à

l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant

toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus

dans le dédale du vieux quartier du Louvre.

Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa

destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de

route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne

rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter

ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.

Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses

paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il

se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il

ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa soeur.

Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence

pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son

guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement

machinal.

--Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.

En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III

posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine

devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les

bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages

gris couvrirent alors comme d'un linceul.

--Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant

les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.--Le voilà

pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy,

ce me semble!--Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que

l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.--Quoi! vous ne

reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle

dans la rue de Béthisy?--Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit

avec obstination Jacques de Savereux.

Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas

inégal dans la direction du Louvre.--Où va-t-il? disait Yves.--Je vais

demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.--C'est à moi de

le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver

son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!--Ah!

brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique,

avait heurté contre la muraille d'une maison.

Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et

hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en

s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.

--Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te

ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du

côté de l'épée.--Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et

l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je

m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé

quelqu'un qui nous serve de guide.--Frère d'armes, embrasse-moi!

murmura M. de Savereux.

Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même

et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au

lendemain.

--A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en

s'endormant.--La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit...

Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques

bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté

les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le

capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne

tient guère sa parole.

Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas,

mais qu'il entendait dans le lointain.

Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait

guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues

étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.

Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues,

ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne

l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes

et plus silencieuses que jamais.

Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une

ombre qui disparaissait sur-le-champ.

La dette de jeu (1572) · 第 8 / 32 题