Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui
occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître
Saint-Germain-l'Auxerrois.
Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne
prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait
si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin
cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à
peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.
Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en
jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après
avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les
bouteilles pleines et les verres.
Le jeu commença ensuite avec fureur.
--Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et
malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!--Oui-da,
capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un
jeune homme assis à la droite du sire de Losse.
Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque
imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui
décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses
compagnons de table et de jeu.--Bon! après avoir tout perdu, il faut
jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes
buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa
longue moustache.--Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.
En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec
tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec
fracas.
--Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se
lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut
être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.
--Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait
pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés
et à la bouteille?--Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui
avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les
affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui
doivent descendre au choeur, quand on sonnera matines à
Saint-Germain-l'Auxerrois?--Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est
avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison
en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.--Eh bien?
interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.--Eh bien!
il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent
arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de
matines pour des moines de votre espèce...--Qu'est-ce à dire,
capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la
maison.--C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes,
il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces
scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté
dans le Louvre.
Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins
pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit
alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda
Salaboz avec une dédaigneuse colère.
--Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de
Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et
comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur
avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs
intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que
d'attaquer le Louvre.--Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux
sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur
le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée
contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus
particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus
honnêtement...--Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le
capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz,
votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous
les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons,
messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!
Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait
s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des
verres.
Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un
regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par
les émotions du jeu.
Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que
contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que
tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers
perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués
tacitement pour le dépouiller.
Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du
joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la
passion du jeu.
Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents,
ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque
chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été
invétérée par le temps et par l'habitude.
Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque
coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit
des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans
cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.
On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche
pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait
en ce moment.
Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que
démentaient la beauté de sa collerette _goudronnée_ à petits tuyaux en
point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de
pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours
rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse
agrafe d'or ciselé; ses _trousses_, ample haut-de-chausses, qui
ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou _joyet_.
Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme
conique, orné d'un noeud de perles, au lieu de la croix blanche que
portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de
satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une
autre salle avant le souper.
Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson,
attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu
distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.
Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son
habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.
Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait
été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre;
en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et
laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort
modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le
pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des
crevés que le tailleur n'avait pas inventés.
Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait
un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de
son habit.
Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois,
sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches
du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la
nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la
nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la
toilette.
Ses nobles instincts, son coeur bon et généreux, son esprit
audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à
l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux
vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.
--Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous
avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de
fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!--Je n'ai pas d'amours!
reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.--Pas d'amours! En
vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en
apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue
réformée...--Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de
Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il
est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.--Je
suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà
cherchait des yeux son épée.--Par la messe! mon fils, je le sais bien
et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant
les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours
employé avec le même succès.--Certes, nous n'en doutons point, dit
Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M.
de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour
vous servir de second.--Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire
de Curson qui s'était remis à jouer.
Le jeu recommença de plus belle.
--Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots
me semble bon catholique.--Notre saint-père le pape le prendrait sans
l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.--J'irais au prêche
volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait
des écus d'or.--Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un
quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.--Je
vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le
sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de
perdre toujours.--Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de
la compagnie.--Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui
s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.--Bien! reprit le
jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq
et deux!--Trois et quatre!--Double as!--Dix!--Je gagne! s'écria
Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet.
Double six!--Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de
Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore
devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!--Soit! Je boirai, je
jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.
En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége,
les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au
lieu du verre.
--On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse,
réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient
pas de lui accorder.--Mon ami, disait Savereux à M. de Curson,
recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!--Qu'est-ce? Qui
frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la
fenêtre.
Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui
frappaient sans interruption à la porte de la rue.
--Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et
allez au Louvre.--Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de
Nançay qui fait le service de gardes...--Le roi vous mande tout à
l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine
Salaboz?--Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la
bouteille et le verre en main.--Capitaine, on a besoin de vous à
l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut
faire.--M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix:
la danse de ces païens s'en va commencer...--Qui es-tu, toi qui
m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance:
quelles gens sont avec toi?--Je suis page de madame Catherine, et six
arquebusiers de sa garde m'accompagnent.--Adieu, petit, bonsoir!
Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à
obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés
pendant ce colloque.
Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de
poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.
Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le
monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà
l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets,
c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance
toute la vendange de l'année.
--Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives,
excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu:
le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire,
en attendant.--Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait
fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à
Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et
que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la
religion.--La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du
capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si
belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise,
la saignée est bonne en août.