Le soleil venait de disparaître derrière les collines du couchant. La
terre, voilée d'une ombre douce, sommeillait déjà à demi, rêveuse et
mélancolique. Au-dessus des horizons s'étendait un ciel blanc, sans
transparence. Il est une heure, chaque soir, d'une profonde tristesse:
la nuit n'est pas encore, la lumière s'éteint lentement, comme à
regret; et l'homme, dans cet adieu, se sent au coeur une vague
inquiétude, un besoin immense d'espérance et de foi. Les premiers
rayons du matin mettent des chansons sur les lèvres; les derniers
rayons du soir mettent des larmes dans les yeux. Est-ce la pensée
désolante du labeur sans cesse repris, sans cesse abandonné, l'âpre
désir mêlé d'effroi d'un repos éternel? Est-ce la ressemblance de
toutes choses humaines avec cette lente agonie de la lumière et du
bruit?
Sidoine et Médéric s'étaient assis sur les décombres du hangar. Dans
l'effacement de la terre et du ciel, une étoile brillait au-dessus des
branches noires d'un chêne. Et tous deux regardaient cette lueur
consolatrice trouant d'un rayon d'espoir le voile morne du crépuscule.
Une voix qui sanglotait l'amena leurs regards sur le sentier. Entre
les haies, ils virent venir à eux Primevère, blanche dans les
ténèbres. Elle s'avançait à petits pas, les cheveux dénoués.
Elle s'assit au côté de Médéric. Puis, appuyant la tête à son épaule:
--O mon ami, dit-elle, que les bêtes sont méchantes!
Et elle pleurait toutes ses larmes, les laissant couler sur ses joues,
les mains jointes, sans les essuyer.
--Les pauvres dédaignées, reprit-elle, je les aimais comme des soeurs.
Je croyais par mes caresses leur avoir fait oublier leurs dents et
leurs griffes. Est-ce donc si difficile de n'être pas cruel?
Médéric se garda de répondre. La science du bien et du mal n'était pas
faite pour cette enfant.
--Dites-moi, demanda-t-il, n'êtes-vous pas l'aimable Primevère, reine
du Royaume des Heureux?
--Oui, répondit-elle, je suis Primevère.
--Alors, ma mie, essuyez vos larmes. Je viens pour vous épouser.
Primevère essuya ses larmes. Et mettant les mains dans les mains de
Médéric, elle le regarda en face.
--Je ne suis qu'une ignorante, dit-elle doucement. Voilà des yeux
mauvais, qui pourtant ne me font pas peur. Il y a de la bonté, sous je
ne sais quelle triste raillerie, dans ces yeux-là. Avez-vous besoin de
mes caresses pour devenir meilleur?
--J'en ai besoin, répondit Médéric. J'ai couru le monde et je suis
las.
--Le ciel est bon, reprit l'enfant. Il ne laisse pas chômer ma
tendresse. Je vous épouserai, cher seigneur.
Ce disant, elle s'assit de nouveau. Elle songeait à cette pitié
inconnue qui naissait en elle; jamais elle n'avait senti pareil désir
de consoler. Dans sa naïveté, elle se demandait si elle ne venait pas
de trouver enfin la mission confiée par Dieu en ce monde aux jeunes
reines d'âme tendre et charitable. Les hommes jouissent d'une félicité
si parfaite, qu'ils se fâchent au moindre bienfait; les bêtes ont de
méchants caractères, malaisés à comprendre. Sûrement, puisque le ciel
lui donnait des pleurs et des caresses, elle ne pouvait les donner à
son tour à aucune créature, si ce n'était à son cher seigneur, qui lui
disait en avoir grand besoin. Pour ne rien cacher, elle se sentait
tout autre; elle ne pensait plus à son peuple, elle oubliait même
complètement ses pauvres élèves sur le tombeau desquels elle se
trouvait. Son amour, offert à la création entière et que la création
refusait, venait de grandir encore, en se fixant sur un seul être.
Elle s'abîmait dans cet infini, insoucieuse de la terre, ignorante du
mal, comprenant qu'elle obéissait à Dieu, et qu'une heure de pareille
extase est préférable à mille ans de progrès et de civilisation.
Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux,
un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en
un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles; au-dessus de leurs
têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous
d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds,
ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle.
Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric;
elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts,
regardant les ténèbres. Sidoine, renversé à demi, honteux et
désespéré, cachait ses poings, pensait en dépit de lui-même.
Soudain il parla, et sa voix rude eut un accent d'indicible tristesse.
--Hélas! dit-il, mon frère Médéric, que ma pauvre tête est vide,
depuis le jour où tu l'as emplie de pensées! Où sont mes loups galeux
que j'assommais de si bon coeur, mes beaux champs de pommes de terre
qu'ensemençaient les voisins, ma brave stupidité qui me garait des
vilains songes?
--Mon mignon, demanda doucement Médéric, regrettes-tu nos courses et
la science acquise?
--Oui, frère. J'ai vu le monde et ne l'ai pas compris. Tu as cherché à
me le faire épeler, mais les leçons ont eu je ne sais quoi d'amer qui
a troublé ma sainte quiétude de pauvre d'esprit. Au départ, j'avais
des croyances d'instinct, une foi entière en mes volontés naturelles;
à l'arrivée, je ne vois plus nettement ma vie, je ne sais où aller ni
que faire.
--J'avoue, mon mignon, t'avoir instruit un peu à l'aventure. Mais,
dis-moi, dans ce tas de sciences imprudemment remuées, ne te
rappelles-tu pas quelques vérités vraies et pratiques?
--Eh! mon frère Médéric, ce sont justement ces belles vérités qui me
chagrinent. Je sais à présent que la terre, ses fruits, ses moissons,
ne m'appartiennent pas; je vais jusqu'à mettre en doute mon droit de
me distraire en écrasant des mouches le long des murs. Ne pouvais-tu
m'épargner le terrible supplice de la pensée? Va, je le dispense
maintenant de tenir tes promesses.
--Que t'avais-je donc promis, mon mignon?
--De me donner un trône à occuper et des hommes à tuer. Mes pauvres
poings, qu'en faire à cette heure? Sont-ils assez inutiles, assez
embarrassants! Je n'aurais pas le courage de les lever sur un
moucheron. Nous nous trouvons dans un royaume sagement indifférent aux
grandeurs et aux misères humaines; point de guerre, point de cour,
presque point de roi. Hélas! et nous voici cette ombre de monarque.
C'est là sans doute le châtiment de notre ambition ridicule. Je t'en
prie, mon frère Médéric, calme le trouble de mon esprit.
--Ne t'inquiète ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il
était écrit que nous serions rois, mais c'est là une fatalité dont
nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent résultat
de changer nos idées premières de domination et de conquêtes. En ce
sens, notre règne chez les Bleus a été un apprentissage aussi rude que
salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune
de ce que, ne pouvant épargner la royauté, elle nous a donné un beau
royaume, vaste et fertile à souhait, où nous vivrons en honnêtes gens.
Nous gagnerons tout au moins la liberté, à ce métier de roi honoraire,
n'ayant pas les soucis de la charge; nous vieillirons dans notre
dignité, jouissant de notre couronne en avares, je veux dire ne la
montrant à personne; ainsi, notre existence aura un noble but, celui
de laisser nos sujets tranquilles, et notre récompense sera la
tranquillité qu'ils nous donneront eux-mêmes. Va, mon mignon, ne te
désespère. Nous allons reprendre notre vie d'insouciance, oubliant
tous les vilains spectacles, toutes les vilaines pensées du monde que
nous venons de traverser; nous allons être parfaitement ignorants et
n'avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en
hiver, en été sous les chênes, moi j'aurai la mission de caresser
Primevère, tandis que Primevère aura celle de me rendre deux caresses
pour une; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d'ennui, garder tes
poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les
sèmeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes; de
la sorte, nous mangerons du pain, boirons du vin, qui nous
appartiendront. Nous ne tuerons jamais plus, même pour manger. En ces
questions seules je consens à rester savant. Je te le disais bien au
départ: "Je te taillerai une si belle besogne que dans mille ans le
monde parlera encore de tes poings." Car les laboureurs des temps à
venir s'émerveilleront, en passant au milieu de ces campagnes. A voir
leur éternelle fécondité, ils se diront entre eux: "Là travaillait
jadis le roi Sidoine." Je l'avais prédit, mon mignon, tes poings
devaient être des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi
travailleur, les plus beaux, les plus rares qui existent.
A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie
commune, lui parut de beaucoup la plus agréable, comme étant celle qui
demandait le plus de force.
--Parbleu! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on
conclut sagement. Me voici tout consolé. Je suis roi et je règne sur
mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes légumes
superbes, mon blé haut comme des roseaux, mes vendanges à saouler une
province. Va, je suis né pour me battre avec la terre. Dès demain, je
travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.
Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller à un
demi-sommeil. Primevère regardait toujours les ténèbres, souriante,
les bras au cou de Médéric, n'entendant que les battements du coeur de
son ami.
Après un silence:
--Mon mignon, reprit celui-ci, il me reste à faire un discours. Ce
sera le dernier, je le jure. Toute histoire, assure-t-on, demande une
morale. Si jamais quelque pauvre hère, malade de silence, se met un
jour en tête de conter l'étonnant récit de nos aventures, il fera bien
auprès de ses lecteurs la plus sotte mine du monde, en ce sens qu'il
leur paraîtra parfaitement absurde, s'il reste véridique. Je crains
même qu'on ne le lapide, pour la liberté de paroles et d'allures de
ses héros. Comme ce pauvre hère naîtra sans doute sur le tard, au
milieu d'une société parfaite en tous points, son indifférence et ses
négations blesseront à juste titre le légitime orgueil de ses
concitoyens. Il serait donc charitable de chercher, avant de quitter
la scène, la moralité de nos aventures, afin d'éviter à notre
historiographe le chagrin de passer pour un malhonnête homme.
Toutefois, s'il a quelque probité, voici ce qu'il écrira sur le
dernier feuillet: "Bonnes gens qui m'avez lu, nous sommes, vous et
moi, de parfaits ignorants. Pour nous, rien n'est plus près de la
raison que la folie. Je me suis, il est vrai, moqué de vous; mais,
auparavant, je me suis moqué de moi-même. Je crois que l'homme n'est
rien. Je doute de tout le reste. La plaisanterie de notre apothéose a
trop duré. Nous menions effrontément, en nous déclarant le dernier mot
de Dieu, la créature par excellence, celle pour laquelle il a créé le
ciel et la terre. Sans doute, on ne saurait imaginer une fable plus
consolante; car si demain mes frères venaient à s'avouer ce qu'ils
sont, ils iraient probablement se suicider chacun dans leur coin. Je
ne crains pas d'amener leur raison à ce point extrême de logique; ils
ont une inépuisable charité, une copieuse provision de respect et
d'admiration pour leur être. Donc, je n'ai pas même l'espoir de les
faire convenir de leur néant, ce qui eût été une moralité comme une
autre. D'ailleurs, pour une croyance que je leur ôterais, je ne
pourrais leur en donner une meilleure; peut-être essayerai-je plus
tard. Aujourd'hui, j'ai grande tristesse; j'ai conté mes mauvais
songes de la nuit dernière. J'en dédie le récit à l'humanité. Mon
cadeau est digne d'elle; et, de toutes manières, peu importe une
gaminerie de plus parmi les gamineries de ce monde. On m'accusera de
n'être pas de mon temps, de nier le progrès, aux jours les plus
féconds en conquêtes. Eh! bonnes gens, vos nouvelles clartés ne sont
encore que des ténèbres. Comme hier, le grand mystère nous échappe. Je
me désole à chaque prétendue vérité que l'on découvre, car ce n'est
pas là celle que je cherche, la Vérité une et entière, qui seule
guérirait mon esprit malade. En six mille ans, nous n'avons pu faire
un pas. Que si, à cette heure, pour vous éviter le souci de me juger
fou à lier, il vous faut, absolument une morale aux aventures de mon
géant et de mon nain, peut-être vous contenterai-je en vous donnant
celle-ci: Six mille ans et six mille ans encore s'écouleront, sans que
nous achevions jamais notre première enjambée." Voilà, mon mignon, ce
qu'un historien consciencieux conclurait de notre histoire. Mais, tu
penses, les beaux cris qui accueilleraient une pareille conclusion! Je
me refuse nettement à être une cause de scandale pour nos frères. Dès
ce moment, désireux de voir notre légende courir le monde dûment
autorisée et approuvée, j'en rédige la morale comme suit: "Bonnes gens
qui m'avez lu, écrira le pauvre hère, je ne puis vous détailler ici
les quinze ou vingt morales de ce récit. Il y en a pour tous les âges,
pour toutes les conditions. Il suffit de vous recueillir et de bien
interpréter mes paroles. Mais la vraie morale, la plus moralisante,
celle dont je compte moi-même faire profit à ma prochaine histoire,
est celle-ci: Lorsqu'on se met en route pour le Royaume des Heureux,
il faut en connaître le chemin. Êtes-vous édifiés? J'en suis fort
aise." Hé! mon mignon Sidoine, tu n'applaudis pas?
Sidoine dormait. Au ciel, la lune venait de se lever; une clarté douce
emplissait l'horizon, bleuissant l'espace, tombant en nappes d'argent
des hauteurs dans la campagne. Les ténèbres s'étaient dissipées; le
silence régnait, plus profond. A l'effroi de l'heure précédente avait
succédé une sereine tristesse. Dans le premier rayon, Médéric et
Primevère apparurent au sommet des décombres, enlacés, immobiles;
tandis que, à leurs pieds, gisait Sidoine, éclairé par de larges pans
de lumière.
Il ouvrit un oeil, et, moitié endormi:
--J'entends, dit-il. Mon frère Médéric, où est la sagesse?
--Mon mignon, répondit Médéric, prends une pêche.
--J'entends, dit Sidoine. Où est le bonheur?
Alors Primevère, lente, repliant les bras, se souleva. Elle allongea
les lèvres et baisa les lèvres de Médéric.
Sidoine, satisfait, se rendormit, dodelinant de la tête, tournant les
pouces, plus bête que jamais.