OU SIDOINE DEVIENT BAVARD.

Il allait continuer sur ce ton, lorsqu'il entendit derrière lui

s'élever un bruit sourd, semblable au roulement lointain d'une

cataracte. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles; la rivière

voisine coulait avec un murmure trop discret, pour se permettre de

pareilles plaintes. Étonné, Médéric écarta les branches, interrogeant

l'horizon. Au premier abord, il ne vit rien; la campagne, de ce côté,

s'étendait, grise et nue, sorte de plaine s'élevant de coteaux en

coteaux, jusqu'aux montagnes qui la bornaient. Mais le bruit

augmentant toujours, il regarda mieux. Alors il remarqua, surgissant

d'un pli de terrain, une roche d'une structure singulière. Cette

roche,--car il était difficile de la prendre pour autre chose qu'une

roche,--avait la forme exacte et la couleur d'un nez, mais d'un nez

colossal, dans lequel on eût aisément taillé plusieurs centaines de

nez ordinaires. Tourné d'une façon désespérée vers le ciel, ce nez

avait toutes les allures d'un nez troublé dans sa quiétude par quelque

grande douleur. A coup sûr, le bruit partait de ce nez.

Médéric, quand il eut examiné la roche avec attention, hésita un

instant, n'osant en croire ses yeux. Enfin, se retrouvant en pays de

connaissance, ne pouvant douter:

--Hé! mon mignon! cria-t-il émerveillé, pourquoi diable ton nez se

promène-t-il tout seul dans les champs? Que je meure, si ce n'est lui

qui est là, à se pâmer comme un veau qu'on égorge!

A ces mots, le nez,--contre toute croyance, la roche n'était en effet

autre chose qu'un nez,--le nez s'agita d'une manière déplorable. Il y

eut comme un éboulement de terrain. Un long bloc grisâtre, qui

ressemblait assez à un énorme obélisque couché sur le sol, s'agita, se

replia sur lui-même, se relevant d'un bout, se dédoublant de l'autre.

Une tête surgit, une poitrine se dessina, le tout emmanché de deux

jambes, qui, pour être démesurées, n'en auraient pas moins été des

jambes dans toutes les langues, tant anciennes que modernes.

Sidoine, quand il eut ramené ses membres, s'assit sur son séant, les

poings dans les yeux, les genoux hauts et écartés. Il sanglotait à

fendre l'âme.

--Oh! oh! dit Médéric, je le savais bien, il n'y a que mon mignon dans

le monde pour avoir un nez d'une telle encolure. C'est là un nez que

je connais comme le clocher de mon village. Hé! mon pauvre frère, nous

avons donc aussi de gros chagrins. Je te le jure, je voulais

m'absenter dix minutes au plus; si tu me retrouves au bout de dix

heures, la faute en est assurément au soleil et aux buissons chargés

de mûres. Nous leur pardonnerons. Ça! jette-moi ce dogue à la porte:

nous causerons plus à l'aise.

Sidoine, toujours pleurant, allongea le bras, prit le dogue par la

peau du cou. Il le balança une seconde, et l'envoya, hurlant et se

tordant, droit dans le ciel, avec une vitesse de plusieurs milliers de

lieues à la seconde. Médéric prit le plus grand plaisir à cette

ascension. Il suivit la bête de l'oeil. Quand il la vit entrer dans la

sphère d'attraction de la lune, il battit des mains, félicitant son

compagnon d'avoir enfin peuplé ce satellite, pour le plus grand

bonheur des astronomes futurs.

--Or ça, mon mignon, dit-il en sautant à terre, et notre peuple?

Sidoine, à cette question, éclata de plus belle en gémissements,

dodelinant de la tête, se barbouillant le visage de ses larmes.

--Bah! reprit Médéric, notre peuple serait-il mort? L'aurais-tu

massacré dans un moment d'ennui, réfléchissant que les peuples rois

sont sujets aux abdications tout comme les autres monarques?

--Frère, frère, sanglota Sidoine, notre peuple s'est mal conduit.

--Vraiment?

--Il s'est mis en colère à propos de rien...

--Le vilain!

--...et m'a jeté à la porte...

--Le grossier!

--...comme jamais grand seigneur n'a jeté un aquais.

--Voyez-vous l'aristocrate!

A chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsqu'il

rencontra un point dans sa phrase, son émotion étant au comble, il

fondit de nouveau en larmes.

--Mon mignon, reprit Médéric, il est triste sans doute pour un maître

d'être congédié par ses valets, mais je ne vois pas là matière à tant

se désoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus l'excellence

de ton âme et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de

t'affliger ainsi d'une aventure très-fréquente. Nous lirons l'histoire

un de ces jours; tu le verras, c'est une vieille habitude des nations

de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgré le dire de

certaines gens, Dieu n'a jamais eu la singulière fantaisie de créer

une race particulière, dans le but d'imposer à ses enfants des maîtres

élus par lui de père en fils. Ne t'étonne donc pas si les gouvernés

veulent devenir gouvernants à leur tour, puisque tout homme a le droit

d'avoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement

son malheur. Allons, sèche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un

efféminé, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oublié son métier

d'homme en exerçant trop longtemps celui de roi; mais nous, monarques

d'hier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre,

et vivre au soleil, n'ayant pour royaume que le peu de poussière où se

posent nos pieds.

--Eh! répondit Sidoine d'un ton dolent, tu en parles à ton aise. La

profession me plaisait. Je me battais à poing que veux-tu, je mettais

tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille

fraîche. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer.

Et il pleura; puis, s'arrêtant brusquement au milieu d'un sanglot:

--Voici, dit-il, comment les choses se sont passées...

--Mon mignon, interrompit Médéric, tu deviens bavard: le désespoir ne

te vaut rien.

--Ce matin, vers six heures, comme je rêvais innocemment, un grand

bruit m'a éveillé. J'ai ouvert un oeil. Le peuple entourait mon lit,

paraissant fort ému, attendant mon réveil, en quête de quelque

jugement. Bon! me suis-je dit, voilà qui regarde Médéric: dormons

encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de

minutes, j'ai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin

de ma blouse royale. Force m'a été d'ouvrir les deux yeux. Le peuple

s'impatientait. Qu'a donc mon frère Médéric? ai-je pensé, de méchante

humeur. Et, en pensant cela, je me suis mis sur mon séant. Ce que

voyant, les braves gens qui m'entouraient ont poussé un murmure de

satisfaction. Me comprends-tu, frère, et ne sais-je pas conter à

l'occasion?

--Parfaitement, mais si tu contes de ce train-là, tu conteras jusqu'à

demain. Que voulait notre peuple?

--Ah! voilà. Je crois n'avoir pas trop bien compris. Un vieux s'est

approché de moi, traînant sur ses talons une vache au bout d'un

cordeau. Il l'a plantée à mes pieds, la tête dirigée de mon côté. A

droite et à gauche de la bête, en face de chaque flanc, se sont formés

deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait: "Elle est

blanche!" Celui de gauche: "Elle est noire!" Alors le vieux, avec

force saluts, m'a dit d'un ton humble: "Sire, est-elle noire, est-elle

blanche?"

--Mais, interrompit Médéric, c'était de la haute philosophie, cela. La

vache était-elle noire, mon mignon?

--Pas précisément.

--Alors elle était blanche?

--Oh! pour cela non. D'ailleurs, je m'inquiétais peu d'abord de la

couleur de la bête. C'était à toi de répondre, je n'avais que faire de

regarder. Tu ne répondais toujours pas. Moi, te pensant en train de

préparer ton discours, je m'apprêtais à me rendormir sournoisement. Le

vieux, qui s'était courbé en deux pour recevoir ma réponse, se sentant

des démangeaisons dans l'échine, me répétait: "Sire, est-elle blanche,

est-elle noire?"

--Mon mignon, tu dramatises ton récit selon toutes les règles de

l'art. Pour peu que j'aie le temps, je ferai de toi un auteur

tragique. Mais continue.

--Ah! le paresseux! me dis-je enfin, il dort comme un roi. Cependant

le peuple commençait à s'impatienter de nouveau. Il s'agissait de

t'éveiller, le plus doucement possible, sans qu'il s'aperçût du fait.

Je glissai un doigt dans mon oreille gauche; elle était vide. Je le

glissai dans mon oreille droite; vide également. C'est à partir de ces

gestes que le peuple s'est fâché.

--Pardieu! mon mignon, ignores-tu la mimique à ce point? Se gratter

une oreille est signe d'embarras, et toi, lorsque tu as un jugement à

rendre, tu vas te gratter les deux!

--Frère, j'étais fort troublé. Je me levai, sans plus faire attention

au peuple, je fouillai énergiquement mes poches, celles de la blouse,

celles de la culotte, toutes enfin. Rien dans les poches de gauche,

rien dans les poches de droite. Mon frère Médéric n'était plus sur

moi. J'avais espéré un instant le rencontrer se promenant dans quelque

gousset écarté. Je visitai les coulures, j'inspectai chaque pli.

Personne. Pas plus de Médéric dans mes vêtements que dans mes

oreilles. Le peuple, stupéfait de ce singulier exercice, me soupçonna

sans doute de chercher des raisons dans mes poches; il attendit

quelques minutes, puis se mit à me huer, sans plus de respect, comme

si j'eusse été le dernier des manants. Avoue-le, frère, il eût fallu

une forte tête pour se sauver saine et sauve d'une pareille situation.

--Je l'avoue volontiers, mon mignon. Et la vache?

--La vache! c'est en effet la vache qui m'embarrassait. Lorsque j'eus

acquis la triste certitude qu'il allait me falloir parler en public,

j'appelai à moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et

la voir sans prévention aucune. Le vieux venait de se relever, me

criant d'une voix colère cette éternelle phrase, reprise en choeur par

le peuple: "Est-elle blanche? est-elle noire?" En mon âme et

conscience, mon frère Médéric, elle était noire et elle était blanche,

le tout ensemble. Je m'apercevais bien que les uns la voulaient noire,

les autres blanche; c'était justement là ce qui me troublait.

--Tu es un simple d'esprit, mon mignon. La couleur des objets dépend

de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant à

la fois qu'un des flancs de la vache, avaient également raison, tout

en se trompant de même. Toi, la regardant en face, tu la jugeais d'une

façon autre. Était-ce la bonne? Je n'oserais le dire; car,

remarque-le, quelqu'un placé à la queue aurait pu émettre un quatrième

jugement tout aussi logique que les trois premiers.

--Eh! mon frère Médéric, pourquoi tant philosopher? Je ne prétends pas

être le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache était

blanche et noire, le tout ensemble; et, certes, je puis bien le dire,

puisque c'est là ce que j'ai vu. Ma première pensée a été de

communiquer à la foule cette vérité que mes yeux me révélaient, et je

l'ai fait avec complaisance, ayant la naïveté de croire cette décision

la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne

donnant tort à personne.

--Eh quoi! mon pauvre mignon, tu as parlé? Pouvais-je me taire? Le

--peuple était là, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases

--comme la terre d'eau de pluie après deux mois de sécheresse. Les

--plaisants, à me voir l'air niais et embarrassé, criaient que ma voix

--de fauvette s'en était allée, juste à la saison des nids. Je tournai

--sept fois ma phrase dans la bouche; puis fermant les paupières à

--demi, arrondissant les bras, je prononçai ces mots du ton le plus

--flûté possible: "Mes bien-aimés sujets, la vache est noire et

--blanche, le tout ensemble."

--Oh la la! mon mignon, à quelle école as-tu appris à faire des

discours d'une phrase? T'ai-je jamais donné de mauvais exemples? Il y

avait là matière à emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit

de tes observations en treize mots! Je jurerais qu'on t'a compris: ton

discours était pitoyable!

--Je te crois, mon frère. J'avais parlé très doucement. Tous, hommes,

femmes, enfants, vieillards, se bouchèrent les oreilles, se regardant

épouvantés, comme s'ils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur

tête; puis ils poussèrent de grands cris: "Eh quoi! disaient-ils, quel

est le malotru qui se permet de pareils beuglements? On nous a changé

notre roi. Cet homme n'est pas notre doux seigneur, dont la voix suave

faisait les délices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain géant, bon

tout au plus à effrayer nos filles, quand elles pleurent.

Entendez-vous l'imbécile déclarer cette vache blanche et noire. Elle

est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous, en

affirmant qu'elle est noire et blanche? Allons, vite, décampe! Oh!

quelle sotte paire de poings! La laide parure, quand il les balance

niaisement, comme s'il ne savait qu'en faire. Jette-les dans un coin

pour courir plus vite. Tu nous guérirais des rois, si nous pouvions

guérir de cette maladie. Hé! plus vite encore. Vide le royaume. Où

avions-nous l'idée d'aimer les hommes hauts de plusieurs toises? Rien

n'est plus artistement organisé que les moucherons. Nous voulons un

moucheron!"

Sidoine, au souvenir de cette scène de tumulte, ne put maîtriser son

émotion; ses larmes coulèrent de nouveau. Médéric ne souffla mot, car

son mignon attendait sûrement ses consolations pour se désoler

davantage.

--Le peuple, reprit-il après un silence, me poussait lentement hors du

territoire. Je reculais pas à pas, sans songer à me défendre, n'osant

plus desserrer les lèvres, cherchant à cacher mes poings qui

excitaient de telles huées. Je suis fort timide de ma nature, tu le

sais, et rien ne me fâche comme de voir une foule s'occuper de moi.

Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientôt

pris: je tournai le dos à mes révolutionnaires, je me mis à courir de

toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fâcher de ma

fuite, plus fort qu'ils ne l'avaient fait, deux minutes auparavant, de

ma lenteur à reculer. Ils m'appelèrent lâche, me montrèrent le poing,

oubliant qu'ils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent

par me jeter des pierres lorsque je fus trop loin pour en être

atteint. Hélas! mon frère Médéric, voilà de bien tristes aventures.

--Ça! courage! répondit sagement Médéric. Tenons conseil. Que

penses-tu d'une légère correction administrée à notre peuple, non pour

le faire rentrer dans le devoir,--car, après tout, il n'avait pas le

devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus,--mais pour

lui montrer qu'on ne jette pas impunément à la porte des gens comme

nous. Je vote une courte averse de soufflets.

--Oh! dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans

l'histoire?

--Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville; d'autrefois, les

villes coupent le cou aux rois. C'est une douce réciprocité. Si cela

peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels

nous assommions hier.

--Non, mon frère, ce serait une triste besogne.

Je suis de ceux qui n'aiment pas à manger les poulets de leur

basse-cour.

--Bien dit, mon mignon. Léguons alors le soin de nous faire regretter

au roi notre successeur. D'ailleurs, ce royaume était trop petit; tu

ne pouvais te remuer sans passer les frontières. C'est assez nous

amuser aux bagatelles de la porte. Il nous faut chercher au plus vite

le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume où nous régnerons à

l'aise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques

matinées à parfaire notre éducation, à prendre une idée précise de ce

monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon

mignon?

Sidoine ne pleurait plus, ne réfléchissait plus, ne parlait plus. Les

larmes, un instant, lui avaient mis des pensées au cerveau et des

paroles aux lèvres. Le tout s'en était allé ensemble.

--Écoute et ne réponds pas, ajouta Médéric; nous allons enjamber notre

royaume d'hier et nous diriger vers l'Orient, en quête de notre

royaume de demain.

Contes à Ninon · 第 63 / 70 题