LES POINGS DE SIDOINE.

J'ai oublié de te dire qu'il pouvait être midi, lorsque nos voyageurs

discouraient de la sorte, assis sur une des grandes pyramides. Le Nil

roulait lourdement ses eaux dans la plaine, pareil à la coulée d'un

métal en fusion; le ciel était blanc comme la voûte d'un four énorme

chauffé pour quelque cuisson gigantesque; la terre n'avait pas une

ombre, et dormait sans haleine, écrasée sous un sommeil de plomb. Dans

cette immense immobilité du désert, les deux troupes formées en

colonnes, s'avançaient, semblables à des serpents glissant avec

lenteur sur le sable.

Elles s'allongeaient, s'allongeaient toujours. Bientôt ce ne furent

plus de simples caravanes, mais deux armées formidables, deux peuples

rangés par files démesurées qui allaient d'un bout de l'horizon à

l'autre, coupant d'une ligne sombre la blancheur éclatante du sol. Les

uns, ceux qui descendaient du nord, portaient des casaques bleues; les

autres, ceux qui montaient du midi, étaient vêtues de blouses vertes.

Tous avaient à l'épaule de longues piques à pointe d'acier; de sorte

qu'à chaque pas que faisaient les colonnes, un large éclair les

sillonnait silencieusement. Ils marchaient les uns contre les autres.

--Mon mignon, cria Médéric, plaçons-nous bien, car, si je ne me

trompe, nous allons avoir un beau spectacle. Ces braves gens ne

manquent pas d'esprit. Le lieu est on ne peut mieux choisi pour couper

commodément la gorge à quelques cent mille hommes. Ils vont se

massacrer à l'aise, et les vaincus auront un beau champ de course,

lorsqu'il s'agira de décamper au plus vite. Parlez-moi d'une pareille

plaine pour se battre à l'extrême satisfaction des spectateurs.

Cependant, les deux armées s'étaient arrêtées en face l'une de

l'autre, laissant entre elles une large bande de terrain. Elles

poussèrent des clameurs effroyables, elles brandirent leurs armes, se

montrèrent le poing, mais n'avancèrent pas d'une toise. Chacune

semblait avoir un grand respect pour les piques ennemies.

--Oh! les lâches coquins! répétait Médéric qui s'impatientait; est-ce

qu'ils comptent coucher ici? Je jurerais qu'ils ont fait plus de cent

lieues pour le seul plaisir de se gourmer. Et, maintenant, les voilà

qui hésitent à échanger la moindre chiquenaude. Je te demande un peu,

mon mignon, s'il est raisonnable à deux ou trois millions d'hommes de

se donner rendez-vous en Egypte, sur le coup de midi, pour se regarder

face à face, en se criant des injures. Vous battrez-vous, coquins!

Mais vois-les donc: ils bâillent au soleil, comme des lézards; ils

semblent ne pas se douter que nous attendons. Ohé! doubles lâches,

vous battrez-vous ou ne vous battrez-vous pas!

Les Bleus, comme s'ils avaient entendu les exhortations de Médéric,

firent deux pas en avant. Les Verts, voyant cette manoeuvre, en firent

par prudence deux en arrière. Sidoine fut scandalisé.

--Frère, dit-il, j'éprouve une furieuse envie de m'en mêler. La danse

ne commencera jamais, si je ne la mets en branle. N'es-tu pas d'avis

qu'il serait bon d'essayer mes poings, en cette occasion?

--Pardieu! répondit Médéric, tu auras eu une idée décente dans ta vie.

Retrousse tes manches, fais-moi de la propre besogne.

Sidoine retroussa ses manches et se leva.

--Par lesquels dois-je commencer? demanda-t-il; les Bleus ou les

Verts?

Médéric songea une seconde.

--Mon mignon, dit-il, les Verts sont à coup sûr les plus poltrons.

Daube-les-moi d'importance, pour leur apprendre que la peur ne

garantit pas des coups. Mais attends: je ne veux rien perdre du

spectacle; je vais, avant tout, me poster commodément.

Ce disant, il monta sur l'oreille de son frère et s'y coucha à plat

ventre, en ayant soin de ne passer que la tête; puis il saisit une

mèche de cheveux qu'il rencontra sous sa main, afin de ne pas être

jeté à bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il

déclara être prêt pour le combat.

Aussitôt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts à bras

raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des fléaux, et

battait l'armée à coups pressés, comme blé sur aire. En même temps, il

lançait ses pieds à droite et à gauche, au beau milieu des bataillons,

lorsque quelques rangs plus épais lui barraient le passage. Ce fut un

beau combat, je te l'assure, digne d'une épopée en vingt-quatre

chants. Notre héros se promenait sur les piques, sans plus s'en

soucier que de brins d'herbes; il allait, deçà, delà, ouvrait de

toutes parts de larges trouées, écrasant les uns contre terre, lançant

les autres à vingt ou trente mètres de hauteur. Les pauvres gens

mouraient, n'ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude

main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se

reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait

nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu'il s'était dressé, il

n'avait pas laissé à l'ennemi le temps de l'envisager. Observe qu'il

fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand

corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n'avaient donc pas

une idée très-nette de la cause des formidables bourrades qui les

renversaient par centaines. La plupart pensèrent sans doute, en

expirant, que la pyramide s'écroulait sur eux, ne pouvant s'imaginer

que des poings d'homme eussent autant de ressemblance avec des pierres

de taille.

Médéric, émerveillé de ce fait d'armes, se trémoussait d'aise; il

battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait

l'équilibre, se raccrochait vite à la mèche de cheveux. Enfin, ne

pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur l'épaule

du héros, où il se maintint, en se tenant au lobe de l'oreille; de là,

tantôt il regardait dans la plaine, tantôt il se tournait pour crier

quelques mots d'encouragement.

--Oh la la! criait-il, quelles tapes, mon doux Jésus! quel beau bruit

de marteaux sur l'enclume! Ohé, mon mignon! frappe à ta gauche,

nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de détaler. Eh! vite

donc! frappe à ta droite, là, sur ce groupe de guerriers chamarrés

d'or et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois

qu'il s'agit ici de princes, de ducs et autres crânes d'épaisseur.

Pardieu! voilà de rudes taloches: la place est nette, comme si la faux

y avait passé. En cadence, mon mignon, en cadence! Procède avec

méthode; la besogne en ira plus vite. Bien, cela! Ils tombent par

centaines, dans un ordre parfait.

J'aime la régularité en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle!

dirait-on pas un champ de blé, un jour de moisson, lorsque les gerbes

sont couchées au bord des sillons, en longues rangées symétriques.

Tape, tape, mon mignon. Ne t'amuse pas à écraser les fuyards un à un;

ramène-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lève la

main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la! quelles

calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied!

Et Médéric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas

d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la

vérité, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris

au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme,

sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de

l'armée. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le

ramener à son poste d'une chiquenaude, pour qu'il eût sa part au

régal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une

pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement

dans la plaine, sans qu'un seul restât debout pour aller porter au

reste de la nation la nouvelle de leur défaite; circonstance rare et

affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du

monde.

Médéric n'aimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé:

--Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il

me semble juste que tu l'enterres.

Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de

sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à

l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de

manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze

cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conquérant prenne

lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros,

tout héros qu'il était, se montrait bon enfant à l'occasion.

Durant l'affaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait

du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de

reconnaître que ce n'était pas là un éboulement de pavés, mais un

homme en chair et en os. Ils songèrent d'abord à l'aider un peu; puis,

voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient

plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance,

par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des

pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un

tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés,

ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se

mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois.

Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un

coup d'eau fraîche. Il le tarit d'une gorgée; heureusement pour

L'Égypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, qu'il se hâta de

rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois à quoi

tient la fertilité d'un pays.

De fort méchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus

en se frottant les mains.

--Frère, dit-il d'un ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci,

maintenant? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de

quelques coups de poing pour les forcer à un silence respectueux?

--Garde-t'en bien! répondit Médéric, je les observe depuis un instant,

et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sûr, ils

s'occupent de toi. Tâche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse;

car, si je ne me trompe, les grandes destinées vont s'accomplir.

Regarde, voici venir une députation. Au tapage d'un million d'hommes

émettant chacun leur avis, sans écouter celui du voisin, avait succédé

le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de s'entendre;

ce qui ne laisse pas que d'être singulier, car, dans les assemblées de

notre beau pays, où les membres ne sont guère qu'au nombre de quelques

centaines, ils n'ont pu jusqu'ici s'accorder sur la moindre vétille.

L'armée défilait en deux colonnes. Bientôt elle forma un cercle

immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrassé

de sa personne; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le

regarder. Quant à Médéric, il comprit que sa présence serait un sujet

d'étonnement, inutile et même dangereux en ce moment décisif. Il se

retira par prudence dans l'oreille qui lui servait de demeure depuis

le matin.

La députation s'arrêta à vingt pas de Sidoine. Elle n'était pas

composée de guerriers, mais de vieillards aux crânes nus et sévères,

aux barbes magistrales, tombant en flots argentés sur les tuniques

bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sèches des

parchemins qu'elles feuilletaient sans cesse; leurs yeux, habitués aux

seules clartés des lampes fumeuses, soutenaient l'éclat du soleil avec

les clignements de paupières d'un hibou égaré en plein jour; leurs

échines se courbaient comme devant un pupitre éternel; tandis que, sur

leurs robes, des taches d'huile et des traînées d'encre dessinaient

les broderies les plus bizarres, signes mystérieux qui n'étaient pas

pour peu de chose dans leur haute renommée de science et de sagesse.

Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariolé de la

docte compagnie, avança de trois pas, en faisant un profond salut.

Après quoi, s'étant dressé, il élargit les bras pour joindre aux

paroles les gestes convenables.

--Seigneur Géant, dit-il d'une voix solennelle, moi, prince des

orateurs, membre et doyen de toutes les académies, grand dignitaire de

tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre

sire, est mort, il y a deux heures, d'un dérangement du ventre, pour

avoir vu les Verts à l'autre bout de la plaine. Nous voilà donc sans

maître qui nous charge d'impôts, qui nous fasse tuer au nom du bien

public. C'est là, tu le sais, un état de liberté déplaisant

communément aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite; et, dans

notre hâte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de

songer à toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en t'offrant

la couronne, reconnaître ton dévouement à notre cause. Je le sens, une

telle circonstance demanderait un discours en une langue savante,

sanscrite, hébraïque, grecque, ou tout au moins latine; mais que la

nécessité où je me trouve d'improviser, que la certitude de pouvoir

réparer plus tard ce manque de convenances, me servent d'excuses

auprès de foi.

Le vieillard fit une pause.

--Je savais bien, songeait Médéric, que mon mignon avait des poings de

roi.

V

Contes à Ninon · 第 58 / 70 题