On matin d'avril,--l'air était encore vif, de légers brouillards
s'élevaient de la terre humide,--Sidoine et Médéric se chauffaient à
un grand feu de broussailles. Ils venaient de déjeuner et attendaient
que le brasier se fût éteint, pour faire un bout de promenade.
Sidoine, assis sur une grosse pierre, regardait les charbons d'un air
pensif; mais il fallait se défier de cet air-là, car il était connu de
tous que le brave enfant ne pensait jamais à rien. Il souriait
béatement, en appuyant les poings sur ses genoux. Médéric, couché en
face de lui, contemplait avec amour les poings de son compagnon; bien
qu'il les eût vus grandir, il trouvait, à les regarder, un éternel
sujet de joie et d'étonnement.
--Oh! la belle paire de poings! songeait-il; les maîtres poings que
voilà! Comme les doigts en sont épais et bien plantés! Je ne voudrais
pas, pour tout l'or du monde, en recevoir la moindre chiquenaude: il y
aurait de quoi assommer un boeuf. Ce cher Sidoine ne semble pas se
douter qu'il porte notre fortune au bout des bras.
Sidoine, que le feu réjouissait, allongeait en effet les mains d'une
façon indolente. Il dodelinait de la tête, abîmé dans un oubli complet
des choses de ce monde. Médéric se rapprocha du feu qui s'éteignait.
--N'est-ce pas dommage, reprit-il à voix basse, d'user de si belles
armes contre les méchantes carcasses de quelques loups galeux? Elles
méritent vraiment un plus noble usage, comme d'écraser des bataillons
entiers et de renverser des murs de citadelle. Nous qui sommes nés
sûrement pour de grands destins, nous voilà dans notre seizième année,
sans avoir encore fait le moindre exploit. Je suis las de la vie que
nous menons au fond de cette vallée perdue, je crois qu'il est
grandement temps d'aller conquérir le royaume que Dieu nous garde
quelque part; car plus je regarde les poings de Sidoine, et plus j'en
suis convaincu: ce sont là des poings de roi.
Sidoine était loin de songer aux grandes destinées rêvées par Médéric.
Il venait de s'assoupir, ayant peu dormi la nuit précédente. On
sentait, à la régularité de son souffle, qu'il ne prenait pas même la
peine d'avoir des songes.
--Hé! mon mignon! lui cria Médéric.
Il leva la tête, il regarda son compagnon d'un air inquiet,
agrandissant les yeux, dressant les oreilles.
--Écoute, reprit celui-ci, et tâche de comprendre, s'il est possible.
Je songe à noire avenir, je trouve que nous le négligeons beaucoup. La
vie, mon mignon, ne consiste pas à manger de belles pommes de terre
dorées et à se vêtir de splendides fourrures. Il faut, en outre, se
faire un nom dans le monde, se créer une position. Nous ne sommes pas
gens du commun, pouvant nous contenter de l'état et du titre de
vagabonds. Certes, je ne méprise pas ce métier, qui est celui des
lézards, bêtes à coup sûr plus heureuses que bien des hommes; mais
nous serons toujours à temps de le reprendre. Il s'agit donc de sortir
au plus tôt de ce pays, trop petit pour nous, et de chercher une
contrée plus vaste, où nous puissions nous montrer à notre avantage.
Sûrement, nous ferons vite fortune, si tu me secondes selon tes
moyens, j'entends en distribuant des taloches d'après mes avis et
conseils. Me comprends-tu?
--Je crois que oui, répondit Sidoine d'un ton modeste; nous allons
voyager et nous battre tout le long de la route. Ce sera charmant.
--Seulement, continua Médéric, il nous faut un but pour nous ôter le
loisir de baguenauder en chemin. Vois-tu, mon mignon, nous aimons trop
le soleil. Nous serions bien capables de passer notre jeunesse à nous
chauffer au pied des haies, si nous ne connaissions, au moins par
ouï-dire, le pays où nous désirons nous rendre. J'ai donc cherché une
contrée qui fût digne de nous posséder. Je t'avoue que, d'abord, je
n'en trouvais aucune. Heureusement, je me suis rappelé une
conversation que j'ai eue, il y a quelques jours, avec un bouvreuil de
ma connaissance. Il m'a dit venir en droite ligne d'un grand royaume,
nommé le Royaume des Heureux, célèbre par la fertilité du sol et
l'excellent caractère des habitants; il est gouverné en ce moment par
une jeune reine, l'aimable Primevère, qui, dans la bonté de son coeur,
ne se contente pas de laisser vivre en paix ses sujets, mais veut
encore faire participer les animaux de son empire aux rares félicités
de son règne. Je te dirai, une de ces nuits, les étranges histoires
que m'a contées à ce sujet mon ami le bouvreuil. Peut-être,--car tu me
parais singulièrement curieux aujourd'hui,--désires-tu connaître
comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Dès à présent, à
ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me
faire aimer de l'aimable Primevère, et de l'épouser, pour vivre
grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous
verrons à te créer une position qui convienne à tes goûts, en te
permettant de t'entretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler
tôt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans,
parlera encore de tes poings.
Sidoine, qui avait compris, aurait sauté au cou de son frère, si cela
eût été possible. Lui dont l'imagination était fort paresseuse
d'ordinaire, il voyait, avec les yeux de l'âme, des champs de bataille
vastes comme des océans, riante perspective qui faisait courir des
frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de
sa blouse et se campa devant Médéric.
Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes.
--Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il
enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous
n'aurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur
laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien
faire qui leur fût agréable?
Sidoine crut naïvement que cette question s'adressait à lui. Il eut
une idée.
--Frère, répondit-il, que penses-tu d'un grand feu de joie? Nous
pourrions brûler la ville prochaine, à l'extrême satisfaction des
habitants; car, pour peu qu'ils aient mon goût, rien ne les distraira
autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire.
Médéric haussa les épaules.
--Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mêler de ce qui
me regarde. Laisse-moi réfléchir une seconde. Si j'ai besoin de tes
bras, alors tu travailleras à ton tour.
--Voici, reprit-il après un silence. Il y a là, au sud, une montagne
qui, m'a-t-on dit, gêne beaucoup nos bienfaiteurs. La vallée manque
d'eau; leurs terres sont d'une telle sécheresse, qu'elles produisent
le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs
du pays. Las de piquette, ils ont convoqué dernièrement toutes leurs
académies; une aussi docte assemblée allait certainement inventer la
pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu s'en fût mêlé. Les
savants se sont donc mis en campagne; ils ont fait des études fort
remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que
rien ne serait plus facile que de dériver et d'amener dans la plaine
les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se
trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les
hommes nos frères sont de pauvres sires. Ils étaient là une centaine à
mesurer, à niveler, à dresser de superbes plans; ils disaient, sans se
tromper, ce qu'était la montagne, marbre, craie ou pierre à plâtre;
ils l'auraient pesée, s'ils l'avaient voulu, à quelques kilogrammes
près; et pas un, même le plus gros, n'a songé à la porter quelque
part, où elle ne gênât plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon.
Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans
malencontre.
Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura délicatement les rochers. Puis,
il fit un léger effort, se renversant en arrière, et se releva,
serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou,
attendant que Médéric se décidât. Ce dernier hésitait.
--Je la ferais bien jeter à la mer, murmurait-il, mais un tel caillou
occasionnerait pour sûr un nouveau déluge. Je ne puis non plus la
faire mettre brutalement à terre, au risque d'écorner une ville ou
deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si j'encombrais un
champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon,
l'embarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol d'une façon
ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les
choux d'un voisin.
--Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie
d'avoir une idée au plus vite. Ce n'est pas que ce caillou soit lourd;
mais il est si gros, qu'il m'embarrasse un peu.
--Viens donc, reprit Médéric. Nous allons le poser entre ces deux
coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a là une gorge qui
souffle un froid du diable en ce pays. Notre caillou, qui la bouchera
parfaitement, abritera la vallée des vents de mars et de septembre.
Lorsqu'ils furent arrivés, et comme Sidoine s'apprêtait à jeter la
montagne du haut de ses bras, ainsi que le bûcheron jette son fagot,
au retour de la forêt:
--Bon Dieu! mon mignon, cria Médéric, laisse-la glisser doucement, si
tu ne veux ébranler la terre, à plus de cinquante lieues à la ronde.
Bien: ne te hâte ni ne te soucie des écorchures. Je crois qu'elle
branle. Il serait bon de la caler avec quelque roche, pour qu'elle ne
s'avise de rouler lorsque nous ne serons plus ici. Voilà qui est fait.
Maintenant, les braves gens boiront de bon vin. Ils auront de l'eau
pour arroser leurs vignes et du soleil pour en dorer les grappes.
Écoute, Sidoine, je suis bien aise de te le faire observer, nous
sommes plus habiles qu'une douzaine d'académies. Nous pourrons, dans
nos voyages, changer à notre gré la température et la fertilité des
pays. Il ne s'agit que d'arranger un peu les terrains, d'établir au
nord un paravent de montagnes, après avoir ménagé une pente pour les
eaux. La terre, je l'ai souvent remarqué, est mal bâtie; je doute que
les hommes aient jamais assez d'esprit pour en faire une demeure digne
de nations civilisées. Nous verrons à y travailler un peu, dans nos
moments perdus. Aujourd'hui, voilà notre dette de reconnaissance
payée. Mon mignon, secoue ta blouse qui est toute blanche de
poussière, et partons.
Sidoine, il faut le dire, n'entendit que le dernier mot de ce
discours. Il n'était pas philanthrope, ayant l'esprit trop simple pour
cela; il se souciait peu d'un vin dont il ne devait jamais boire.
L'idée de voyager le ravissait; à peine son frère eut-il parlé de
départ, que la joie lui fit faire deux ou trois enjambées, ce qui
l'éloigna de plusieurs douzaines de kilomètres. Heureusement, Médéric
avait saisi un pan de la blouse.
--Ohé! mon mignon, cria-t-il, ne pourrais-tu avoir des mouvements
moins brusques? Arrête, pour l'amour de Dieu! Crois-tu que mes petites
jambes soient capables de semblables sauts? Si tu comptes marcher d'un
tel pas, je te laisse aller en avant et te rejoindrai peut-être dans
quelques centaines d'années. Arrête, assieds-toi.
Sidoine s'assit. Médéric saisit à deux mains le bas de la culotte de
fourrure. Comme il était d'une merveilleuse agilité, il grimpa
légèrement sur le genou de son compagnon, en s'aidant des touffes de
poils et des accrocs qu'il rencontra en chemin. Puis, il s'avança le
long de la cuisse, qui lui sembla une belle grande route, large,
droite, sans montée aucune. Arrivé au bout, il posa le pied dans la
première boutonnière de la blouse, s'accrocha plus haut à la seconde,
monta ainsi jusqu'à l'épaule. Là, il fit ses préparatifs de voyage,
prit ses aises, se coucha commodément dans l'oreille gauche de
Sidoine. Il avait choisi ce logis pour deux raisons: d'abord il se
trouvait à l'abri de la pluie et du vent, l'oreille en question étant
une maîtresse oreille; ensuite il pouvait, en toute sûreté d'être
entendu, communiquer à son compagnon une foule de remarques
intéressantes.
Il se pencha sur le bord d'un trou noir qu'il découvrit dans le fond
de sa nouvelle demeure, et, d'une voix perçante, cria dans cet abîme:
--Maintenant, mon mignon, tu peux courir, si bon te semble. Ne t'amuse
pas dans les sentiers, fais en sorte que nous arrivions au plus vite.
M'entends-tu?
--Oui, frère, répondit Sidoine. Je te prie même de ne pas parler si
haut, car ton souffle me chatouille d'une façon désagréable.
Et ils partirent.