IX

Nous marchions toujours, descendant l'avenue. J'aperçus sur un banc

deux soldats, dont l'un discourait gravement, tandis que l'autre

écoutait avec respect. C'étaient le sergent et le conscrit. Le

sergent, qui me parut très-ému, m'adressa un salut moqueur, en

murmurant:

--Les riches prêtent parfois, monsieur.

Le conscrit, âme tendre et naïve, me dit d'un ton dolent:

--Je n'avais qu'elle, monsieur: vous me volez Celle qui m'aime.

Je traversai la route et pris l'autre allée.

Trois gamins venaient à nous, se tenant par les bras et chantant à

tue-tête. Je reconnus les écoliers. Les petits malheureux n'avaient

plus besoin de feindre l'ivresse. Ils s'arrêtèrent, pouffant de rire,

puis me suivirent quelques pas, me criant chacun d'une voix mal

assurée:

--Hé! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui m'aime!

Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je précipitais mes

pas, ayant hâte de fuir, ne pensant plus à cette femme que j'emportais

dans mes bras. Au bout de l'avenue, comme j'allais enfin quitter ce

lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme

commodément assis dans le ruisseau. Il appuyait la tête sur la dalle,

la face tournée vers le ciel, se livrant sur ses doigts à un calcul

fort compliqué.

Il tourna les yeux, et, sans quitter l'oreiller:

--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez bien

m'aider à compter les étoiles. J'en ai déjà trouvé plusieurs millions,

mais je crains d'en oublier quelqu'une. C'est de la statistique seule,

monsieur, que dépend le bonheur de l'humanité.

Un hoquet l'interrompit. Il reprit en larmoyant:

--Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement le bon Dieu a fait

là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur! A

quoi bon ces lampions? est-ce que cela se mange? quelle en est

l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette

fête éternelle. Allez, Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'économie

sociale.

Il avait réussi à se mettre sur son séant; il promenait autour de lui

des regards troubles, hochant la tête d'un air indigné. C'est alors

qu'il vint à apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage

pourpre, tendit avidement les bras.

--Eh! eh! reprit-il, c'est Celle qui m'aime.

X

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--"Voici, me dit-elle, je suis pauvre, je fais ce que je peux pour

manger. L'hiver dernier, je passais quinze heures courbé sur un

métier, et je n'avais pas du pain tous les jours. Au printemps, j'ai

jeté mon aiguille par la fenêtre. Je venais de trouver une occupation

moins fatigante et plus lucrative.

"Je m'habille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte

de réduit, appuyée au dossier d'un fauteuil, j'ai pour tout travail à

sourire depuis six heures jusqu'à minuit. De temps à autre, je fais

une révérence, j'envoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois

francs par séance.

"En face de moi, derrière une petite vitre enchâssée dans la cloison,

je vois sans cesse un oeil qui me regarde. Il est tantôt noir, tantôt

bleu. Sans cet oeil, je serais parfaitement heureuse; il gâte le

métier. Par moments, à le rencontrer toujours seul et fixe, il me

prend de folles terreurs; je suis tentée de crier et de fuir.

"Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue,

j'envoie un baiser. A minuit, j'efface mon rouge et je remets ma robe

d'indienne. Bah! que de femmes, sans y être forcées, font ainsi les

gracieuses devant un mur."

Contes à Ninon · 第 33 / 70 题