Mon ami, je vous donne un an et d'avantage
Pour chercher de l'Araxe aux bords féconds du Tage:
Vous ne verrez jamais, de vos courses lassé,
Nul vivant plus heureux qu'un moine déchaussé.
Pour sa dame un guerrier dans les combats s'élance;
Il revient traversé par le fer d'une lance.
Près de sa belle en pleurs vite il est confessé:
Et qui donc la console? un moine déchaussé.
On vit plus d'un monarque échanger sa couronne
Contre le froc poudreux dont son corps s'environne;
Mais a-t-on jamais vu qu'un homme ait balancé
Entre un sceptre et l'habit du moine déchaussé?
S'il voyage, partout il est sûr d'un asile;
Toute riche maison devient son domicile;
Au gré de son caprice, et toujours caressé,
Se berce dans la joie un moine déchaussé.
Midi sonne, on l'attend: l'hôte le plus avide
Laisse intact le potage et le grand siége vide;
Car au meilleur des mets, au fauteuil avancé
A seul droit de prétendre un moine déchaussé.
S'il arrive le soir, le souper se prépare,
Et d'un broc plein de bière aussitôt il s'empare.
Par sa moitié l'époux de son lit est chassé,
Avant qu'un bon lit manque au moine déchaussé.
Oh! vivent la sandale, et la corde, et la chape!
Triple effroi du démon, sécurité du pape!
Semer de fleurs la vie, et de nul trait blessé,
Fut toujours le destin du moine déchaussé[35].
Note 35: Il faut admirer la bonhomie de l'éditeur ou
précèdent traducteur, lorsqu'il dit dans une note à la suite
de ce passage, «qu'il n'a point reproduit le _Barefooted
friar_ c'est-à-dire, _le moine déchaussé_, qu'il a remplacé
par _le joyeux frère_,» expression vague et indéterminée;
tandis qu'il est ici question d'un moine fainéant; ce qui
tronque en tous points la lettre et le sens du texte. Il
ajoute: «qu'il serait difficile de traduire avec plus de
bonheur qu'il ne l'a fait ce joyeux canon, et qu'il serait
surpris qu'on fît mieux;» enfin, conclut-il, «on pourrait
être plus exact, mais non pas plus fidèle.» Malgré la bonne
opinion que l'éditeur a de son travail, nous avons cru devoir
reproduire ici vers pour vers les paroles et le rhythme de
l'original: le lecteur jugera. A. M.
«Vraiment, dit le noir fainéant, tu as fort bien, et même vigoureusement
chanté, surtout à la louange de ton ordre. Mais en parlant ainsi du
diable, dites-moi, révérend père, ne craignez-vous pas qu'il ne vous
rende visite dans un de vos passe-temps non canoniques?»--«Non
canoniques! répondit le solitaire, je méprise cette accusation injuste
et je la foule sous mes talons. Je remplis bien et dûment les
obligations de mon ermitage; je dis deux messes par jour, matin et soir;
prime, tierce, sexte, none, vêpres, _ave_, _credo_, _pater_.»--«Excepté,
dit l'hôte, pendant le clair de lune dans la saison du gibier,»--«_Exceptis
excipiendis_, excepté les cas à excepter, répondit le moine, comme notre
vieil abbé m'a enseigné qu'il fallait dire lorsque d'impertinens laïques
me demanderaient si j'accomplissais tous les devoirs les plus minutieux
de mon ordre.»
«À merveille, bon père, dit le chevalier; mais le diable est homme à
tenir l'oeil ouvert sur toutes les exceptions; il rôde autour de nous,
tu le sais, comme un lion rugissant.»--«Qu'il rôde et rugisse autour de
moi, s'il l'ose: un coup de la corde qui me sert de ceinture le fera
hurler aussi fort que les pincettes de saint Dunstan le firent beugler
jadis. Je n'ai jamais craint homme qui vive, et je redoute encore moins
le diable et tous ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint
Winibold, saint Winifred, saint Swebert, saint Willick, sans oublier
saint Thomas-d'Aquin et mes faibles mérites, me mettent en mesure de le
défier, lui, sa queue et ses cornes. Mais pour vous initier dans un de
mes secrets, je ne m'entretiens jamais de pareilles choses, mon ami,
qu'après matines.»
Il changea de conversation, et tous les deux alors se remirent à boire,
à rire et à chanter; joyeuse récréation qui se prolongeait de mieux en
mieux, lorsque soudain elle fut interrompue par un grand bruit à la
porte de l'ermitage. La cause de ce bruit ne sera expliquée qu'en
reprenant les aventures d'un de nos autres personnages; car, non plus
que le vieil Arioste, nous ne nous piquons pas de tenir uniformément
compagnie aux caractères moraux de notre drame et de les faire marcher
de front.