«Dans un lointain désert, à la foule inconnu, un vénérable
ermite vécut depuis sa première jeunesse jusqu'à l'âge mûr.
La mousse était son lit, une grotte sa cellule, sa nourriture
des fruits, sa boisson de l'eau de source; éloigné des
hommes, il passait ses jours avec Dieu; la prière était sa
seule occupation, la louange son unique plaisir.» PARNELL
Le lecteur ne peut avoir oublié que la victoire, dans la seconde journée
du tournoi, fut décidée par le secours du chevalier inconnu, dont la
conduite passive et indifférente durant la première partie de l'assaut,
l'avait fait surnommer le _Noir-Fainéant_. Le chevalier avait quitté
l'arène immédiatement après le triomphe assuré; et lorsqu'il fut appelé
pour recevoir le prix de sa valeur, on ne le trouva point. Pendant que
les hérauts d'armes le réclamaient à haute voix et au son des
trompettes, il dirigeait sa course vers le nord, évitant les sentiers
frayés et prenant le chemin le plus court à travers les bois. Il passa
la nuit dans une petite hôtellerie isolée, où cependant un ménestrel
errant lui donna des nouvelles du résultat de la seconde journée du
tournoi.
Le lendemain il partit de bonne heure, dans le dessein de voyager plus
long-temps; son cheval, qu'il avait eu soin de ménager la veille, lui
permettant de faire un bon trajet sans avoir besoin de beaucoup de
repos. Toutefois il fut trompé dans son espoir, car les sentiers qu'il
avait suivis étaient si tortueux que lorsque la nuit vint le surprendre,
il se trouvait seulement sur la lisière du West-Riding, dans le comté
d'York. Le cheval et le cavalier avaient besoin de nourriture, et il
devenait indispensable de chercher quelque lieu pour y demeurer jusqu'au
jour. L'endroit où le voyageur se trouvait ne semblait propre à lui
fournir ni abri, ni souper, et il était sur le point de se voir réduit à
l'expédient habituel aux chevaliers errans, qui, en pareille occasion,
abandonnaient leur monture au pâturage, et se couchaient sur la dure au
pied d'un chêne, en songeant tout à leur aise à la dame de leurs
pensées. Mais soit que le chevalier noir n'eût pas de maîtresse, soit
qu'il fût en amour aussi indifférent qu'il avait paru l'être au tournoi,
il n'était point assez occupé de réflexions passionnées sur une belle et
sur ses rigueurs, pour oublier la fatigue et la faim, et pour que les
doux rêves de la galanterie lui tinssent lieu de lit et de souper. Il
fut donc très peu satisfait, lorsque promenant ses regards autour de
lui, il se trouva environné de bois, à travers lesquels s'offraient, il
est vrai, plusieurs clairières et des sentiers, mais qui semblaient
avoir été tracés par des troupeaux qui étaient venus paître dans la
forêt, ou par les bêtes fauves et les chasseurs qui les poursuivent.
Le soleil aux rayons duquel le chevalier avait jusqu'alors dirigé sa
course, venait de disparaître sur sa gauche derrière les montagnes du
comté de Derby, et tout effort qu'il eût tenté pour aller plus loin
aurait pu l'écarter de sa route et reculer le terme de son voyage. Après
avoir inutilement essayé de choisir le sentier le plus battu dans
l'espoir qu'il le conduirait à la chaumière de quelque garde-forestier
ou de quelque berger, convaincu à la fin qu'il ne pouvait fixer son
choix, il résolut de se confier au seul instinct de son cheval, instinct
qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de mettre à l'essai, et qui
lui avait prouvé que ces animaux sont souvent des guides plus sûrs que
leurs cavaliers.
Cet intelligent quadrupède, tout fatigué qu'il était d'une si longue
journée sous le poids d'un maître vêtu de sa lourde armure, ne sentit
pas plutôt les rênes flotter à l'abandon sur son cou, que, se voyant
l'arbitre de sa direction, il sembla prendre de nouvelles forces, et ce
coursier, qui naguère eût à peine obéi à l'éperon autrement que par un
soupir ou gémissement, tout fier actuellement de la confiance que l'on
avait en lui, dressa les oreilles, releva la tête, et prit de lui-même
un trot plus vif. Le sentier qu'il adopta n'était pas dans la même
direction que celle que le chevalier avait suivie durant le jour; mais
comme le cheval semblait content de son choix, le cavalier s'abandonna
totalement à sa discrétion. L'événement prouva qu'il avait eu raison,
car le sentier parut bientôt un peu plus large et plus battu, et le son
d'une petite cloche avertit le chevalier qu'il se trouvait à peu de
distance de quelque chapelle ou ermitage.
Il atteignit une pelouse ouverte, de l'autre côté de laquelle un roc
s'élevant d'une manière abrupte sur une plaine légèrement inclinée,
offrait au voyageur un front gris et dentelé. Le lierre en plusieurs
lieux couvrait ses flancs, et en quelques autres on voyait s'élever le
chêne et le houx, dont les racines trouvaient leur nourriture dans les
fentes et crevasses du rocher, tandis que les rameaux de ces arbres se
balançaient sur le précipice, comme le panache d'un guerrier sur son
casque luisant d'acier, donnant ainsi de la grace à un objet dont
l'effet principal devait être l'effroi. Au bas de ce rocher et
s'appuyant contre lui, était une hutte grossière formée de troncs
d'arbres coupés dans la forêt voisine et joints ensemble de manière à
braver l'intempérie des saisons, au moyen de ce que leurs interstices
étaient bouchés par un ciment d'argile et de mousse. La tige d'un jeune
sapin dépouillé de ses branches, avec un morceau de bois lié
transversalement vers le haut, était plantée près de la porte, comme un
rustique emblème de la sainte Croix. À une faible distance à droite, une
source d'eau limpide jaillissait du rocher et tombait dans le creux
d'une pierre dont le travail des ans avait fait un bassin naturel.
S'échappant ensuite, elle devenait un ruisseau qui, avec un léger
murmure, coulait dans un lit qu'elle s'était lentement formé, et
s'avançait en serpentant à travers une plaine étroite pour aller se
perdre dans un bocage voisin.
Auprès de cette fontaine apparaissaient les ruines d'une petite
chapelle, dont le toit en partie n'existait plus. Cet humble bâtiment,
lorsqu'il était entier, n'avait eu jamais plus de seize pieds de
longueur sur douze de largeur; et le toit, bas en proportion, reposait
sur quatre voûtes ou arcades en saillie aux quatre angles du bâtiment et
supportées chacune par un pilier massif. Les bords de deux de ces arches
étaient encore debout, bien que le toit qui avait existé entr'elles fût
écroulé; les deux autres étaient parfaitement conservées. L'entrée de ce
vieil édifice religieux se trouvait sous une arche arrondie et très
basse, décorée d'ornemens en zigzag semblables à des dents de requin,
comme on en voit encore aux anciennes églises saxonnes. Sur le porche
s'élevait un beffroi soutenu par quatre piliers, entre lesquels pendait
la cloche verdâtre et calcinée dont le faible tintement avait été
entendu quelques instans auparavant par le chevalier noir.
Ce tableau simple et pittoresque brillait des reflets du crépuscule aux
yeux du voyageur, en lui donnant l'assurance consolante de pouvoir y
passer la nuit, car il était du devoir des ermites qui habitaient ces
forets d'exercer l'hospitalité envers les voyageurs égarés ou surpris
par l'obscurité. Le chevalier ne prit donc pas le temps d'examiner en
détail les particularités que nous venons de rapporter; mais, remerciant
saint Julien, patron des voyageurs, qui lui avait procuré un bon gîte,
il descendit de cheval, et frappa du bout de sa lance à la porte de
l'ermitage, afin d'appeler l'attention et dans l'espoir d'en obtenir
l'entrée.
Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'on lui eût fait aucune réponse;
et quand il en reçut une, elle ne fut pas en termes rassurans. «Passe
ton chemin, qui que tu sois!» lui cria une voix rauque et forte à
travers une fente de la porte, «et ne trouble pas le serviteur de Dieu
et de saint Dunstan dans ses prières du soir.»--«Révérend père, dit le
chevalier, c'est un pauvre pèlerin égaré dans ces bois qui t'offre
l'occasion d'exercer envers lui la charité et l'hospitalité.»--«Mon
frère, reprit le saint homme, il a plu à la vierge Marie et à saint
Dunstan que je fusse destiné à recevoir l'une et l'autre, au lieu de les
exercer. Je n'ai ici aucune provision qu'un chien voulût même partager
avec moi, et un cheval un peu délicat ne voudrait point de ma couche
pour litière. Passe donc ton chemin, et que Dieu lui-même
t'assiste!»--«Mais comment, reprit le chevalier, me serait-il possible
de trouver mon chemin à travers le bois au milieu d'aussi épaisses
ténèbres? Je vous supplie, révérend père, puisque vous êtes chrétien,
d'ouvrir votre porte et de m'indiquer au moins ma route.»
«Je vous supplie, mon frère en Dieu, reprit à son tour l'anachorète, de
ne pas me troubler plus long-temps. Vous avez déjà interrompu un
_Pater_, deux _Ave_ et un _Credo_ que mon voeu de misérable pécheur
m'oblige de réciter avant le lever de la lune.»--«La route! la route!
vociféra le chevalier, si je ne dois pas espérer davantage de toi.»--«La
route, lui répondit l'ermite, est aisée à suivre. Le sentier depuis ma
cellule conduit à un marais, et de ce marais à un gué, lequel, attendu
que les pluies ne l'ont pas encore enflé, n'est point difficile à
franchir. Au delà de ce gué tu auras soin d'éviter la rive gauche, qui
offre des précipices[20] et le sentier qui longe le torrent a
dernièrement, comme je l'ai appris, car je quitte rarement les devoirs
de ma retraite, été rompu en différens endroits: alors tu marcheras en
ligne droite.»
Note 20: Le précédent traducteur a passé ces détails et
beaucoup d'autres non moins saillans et qu'il serait
fastidieux de rappeler. A. M.
«Un sentier rompu! un précipice! un gué! et un marais!» dit le chevalier
en l'interrompant; «mais, sire ermite, fussiez-vous le plus saint de
tous ceux qui jamais portèrent une barbe ou déroulèrent les grains de
leurs chapelets[21] il ne serait pas en votre pouvoir de me jeter cette
nuit dans un danger pareil. Je te répète que toi, qui vis de la charité
d'autrui, si peu méritée, comme je le vois, tu n'as pas le droit de
refuser un abri au voyageur dans sa détresse. Ouvre-moi vite ta porte,
ou, par la sainte hostie, je l'enfonce de ma lance et me fraie un
passage.»--«Ami voyageur, répliqua l'ermite, ne sois pas importun; si tu
m'obliges à faire usage d'armes charnelles pour ma défense, il
t'adviendra malheur.»
Note 21: Le précédent traducteur a passé ces détails et
beaucoup d'autres non moins saillans et qu'il serait
fastidieux de rappeler. A. M.
Dans ce moment un bruit confus d'aboiemens et de grognemens, arrivé
d'une certaine distance aux oreilles du chevalier, en devenant de plus
en plus éclatans et furieux, lui fit croire que l'ermite, alarmé de la
menace, et s'imaginant qu'on forcerait sa porte, avait appelé à son
secours les chiens qui faisaient ce tapage. Irrité de ces préparatifs de
l'ermite pour accorder l'hospitalité au chevalier, celui-ci frappa du
pied la porte avec une telle violence, que les piliers et tenons en
furent tout ébranlés. L'anachorète n'ayant aucune envie d'exposer sa
porte à un nouveau choc: «Patience! patience! bon voyageur,
s'écria-t-il, ménage tes forces et je vais à l'instant t'ouvrir mon
ermitage, quoique, peut-être, tu ne doives pas avoir à t'en féliciter.»
La porte s'entr'ouvre en effet, et l'ermite, homme grand et fortement
constitué, couvert de son froc et de son capuchon, avec une corde de
jonc pour ceinture, paraît devant le chevalier. Il tenait d'une main une
torche allumée, et de l'autre un bâton de pommier sauvage si gros et si
pesant, qu'il pouvait bien passer pour une massue. Deux chiens énormes à
longs poils, moitié lévriers, moitié mâtins[22], trépignaient à ses
côtés et semblaient prêts à fondre sur le voyageur, aussitôt que leur
maître les aurait lâchés. Mais quand la torche eut réfléchi sa lumière
sur la luisante armure de l'étranger, qui se tenait en dehors, l'ermite,
changeant probablement ses premières intentions, réprima la fureur de
ses auxiliaires, et prenant un ton de courtoisie brusquée, il invita le
chevalier à entrer dans son gîte, et s'excusa sur l'hésitation qu'il
avait mise à le recevoir, s'étant fait, disait-il, une règle de ne
jamais ouvrir sa porte après le soleil couché, à cause des bandes de
voleurs et d'outlaws qui infestaient les environs, et qui ne
respectaient ni la sainte Vierge, ni saint Dunstan, ni ceux qui se
dévouaient à leur culte.
Note 22: Détails supprimés dans la précédente traduction,
ainsi que le _bâton of crabtree_. A.M.
«La pauvreté de votre cellule, bon père,» dit le chevalier, en regardant
autour de lui et en ne voyant qu'un lit de feuillage, un crucifix en
chêne grossièrement taillé, un missel, une table à peine ébauchée, faite
de planches brutes et sciées grossièrement[23]; deux escabelles et un ou
deux méchans articles de ménage; «la pauvreté de votre cellule me semble
un moyen de défense suffisant contre l'apparition des voleurs, sans
parler du secours de deux chiens assez forts, je pense, pour déchirer un
cerf, et conséquemment pour combattre avec avantage plusieurs hommes
réunis.»--«Le bon gardien de la forêt, dit l'ermite, m'a permis l'usage
de ces animaux pour protéger ma solitude jusqu'à des temps meilleurs.»
Ayant ainsi parlé, il mit sa torche sur une barre de fer qui servait de
candélabre, et plaçant un fagot de bois sec sur un feu presque éteint,
il avança près de la table une escabelle où il s'assit, en faisant signe
au chevalier de l'imiter avec l'autre.
Note 23: _A rough-hewn table_, une table ébauchée, ou de
planches brutes mal jointes, expression que le précédent
traducteur a rendue par une «table de pierre brute.» Il est
beaucoup plus présumable que cette table était de bois
grossièrement travaillé. De semblables détails et une foule
d'autres, en apparence insignifians, ne sauraient être
négligés, si l'on veut essayer de reproduire le talent
descriptif de l'auteur, entièrement puisé dans la nature.
A. M.
Assis tous deux, ils se regardèrent quelques instans avec un grand
sérieux, chacun pensant en soi-même qu'il avait rarement vu un homme
plus vigoureux et plus déterminé que celui qui lui était opposé.
«Vénérable ermite, dit le chevalier après avoir long-temps considéré son
hôte, si je ne craignais pas de troubler vos pieuses méditations, je
vous prierais de me dire: premièrement où je puis mettre mon cheval;
ensuite, ce que vous pouvez me donner pour souper; enfin où je trouverai
une couche, afin de prendre un peu de repos cette nuit?»--«Je vous
répondrai, dit l'ermite, avec un signe du doigt, vu qu'il serait contre
ma règle de prononcer des paroles, toutes les fois que le geste y peut
suppléer.» Disant ces mots, il indiqua successivement deux coins de sa
cellule. «Voilà l'écurie, dit-il, et voilà votre lit[24].» Cherchant
ensuite sur une planche voisine, un plat contenant deux poignées de pois
secs et le mettant sur la table, il ajouta: «Voici votre souper.»
Note 24: _Your bed there_, dit le texte, dont la précédente
traduction fait une «chambre à coucher.» Une chambre à
coucher dans un oratoire! autant vaudrait dire un salon.
A. M.
Le chevalier haussa les épaules, et sortant de la hutte, il amena son
cheval, qu'il avait attaché par la bride à un arbre; il le dessella, le
pansa avec soin, et lui étendit sur le dos son propre manteau. L'ermite
fut vraisemblablement touché des soins que le chevalier prenait de sa
monture, car, ayant l'air de se rappeler quelques restes de fourrage
laissés par le garde forestier, à sa dernière visite, il tira d'un coin
de l'écurie une botte de foin qu'il plaça sous la bouche du coursier, et
immédiatement après, il étendit une brassée de fougère sèche à l'endroit
qu'il avait montré comme réservé au lit du cavalier. Celui-ci le
remercia de sa courtoisie, et, ce devoir rempli, tous deux revinrent
s'asseoir à la table, où se trouvait toujours entre eux l'assiette de
pois secs. Après un long _benedicite_, qui avait été autrefois en latin,
mais qui n'en conservait que des fragmens tronqués, à l'exception, çà et
là, d'une longue et roulante finale de quelques mots ou phrases,
l'ermite donna l'exemple à son hôte, en mettant modestement dans une
grande bouche, garnie de deux rangées d'excellentes dents, aussi
blanches et aussi aiguës que celles d'un sanglier, trois ou quatre pois
secs; triste mouture, sans doute, pour un moulin si large et si
puissant[25]!
Note 25: _A miserable grist as it seemed for so large and
able a mill_: rien de cela ne se retrouve dans le travail de
mon prédécesseur. A. M.
Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ôta son casque, son
corselet et la plus grande partie de son armure, et fit voir à l'ermite
une tête couverte de cheveux blonds, épais et bouclés, des traits
prononcés, des yeux bleus singulièrement vifs et pénétrans, une belle
bouche, avec la lèvre supérieure chargée de deux moustaches plus foncées
que les cheveux; enfin un homme hardi, entreprenant, qualités analogues
à sa haute et vigoureuse stature.
L'ermite, comme si l'envie lui avait pris de répondre à la confiance de
son hôte, rejeta son capuchon en arrière, et montra à son tour une tête
ronde comme une boule, et qui décelait un homme encore dans le printemps
de la virilité. Sa large tonsure, environnée d'un cercle de cheveux
noirs et crépus, rappelait l'image d'un enclos communal entouré d'une
haie d'aubépine[26]. Ses traits n'exprimaient rien d'une austérité
monastique, ni le jeûne et les macérations d'une vie ascétique; au
contraire il avait une contenance orgueilleuse et décidée, les yeux
surmontés de larges sourcils noirs, le front largement dessiné, les
joues rondes et vermeilles comme celles d'un trompette, avec un menton
qui balançait une barbe longue, noire et touffue. Une telle figure entée
sur le corps charnu de l'homme sacré, rappelait bien plus énergiquement
pour subsistance habituelle l'emploi de gros reins de boeuf et de bonnes
hanches de mouton, qu'une chétive nourriture de pois secs ou de
légumes[27]. Cette disconvenance n'échappa point à la sagacité du
chevalier, qui, après avoir broyé avec difficulté une bouchée de pois
secs, trouva qu'il devenait indispensable de demander à l'ermite quelque
boisson pour l'aider à les avaler: celui-ci répondit à sa requête en
plaçant devant lui une grande cruche d'eau la plus pure de la fontaine.
Note 26: _His close-shaven crown, surrounded by a circle of
stiff-curled black hair, had something the appearance of a
parish pinfold begirt by its high hedge._ Ce trait vivant et
qui décèle si bien la touche éminemment pittoresque du
romancier calédonien, a échappé, par mégarde, sans doute, à
la plume de son premier interprète. A. M.
Note 27: On chercherait vainement cette énergique image dans
la version de mon prédécesseur.
«Elle vient, dit-il, de la source de Saint-Dunstan[28], dans laquelle,
entre deux soleils, il baptisa cinq cents païens danois. Que son nom
soit béni!» Et approchant sa barbe noire de la cruche, il avala une
gorgée d'eau, en quantité infiniment plus modérée qu'on ne devait s'y
attendre, d'après l'éloge qu'il venait d'en faire. «Il me semble, mon
révérend père, dit le chevalier, que ces pois secs, dont vous mangez si
peu, et que cette eau pure, dont vous êtes si économe envers vous-même,
s'accordent merveilleusement avec votre constitution. Vous me paraissez
homme plus propre à gagner le prix du bélier dans une lutte à
bras-le-corps, ou celui de l'anneau dans le jeu du bâton au moulinet, ou
celui du bouclier au jeu de l'épée, qu'à passer votre temps dans ce
désert, en disant des messes et en ne vivant que de pois secs et d'eau
claire.»
Note 28: C'est ce fameux Dunstan qui un jour saisit le diable
par le nez avec une paire de pincettes rougies au feu, et lui
fit faire ainsi trois fois le tour de sa chambre. A. M.
«Sire chevalier, reprit l'ermite, vos pensées ressemblent à celles des
laïques ignorans, elles sont selon la chair. Il a plu à la sainte Vierge
et à mon saint patron de bénir la pitance à laquelle je me restreins,
comme jadis furent bénis les légumes et l'eau dont se contentèrent les
enfans Sidrach, Misach et Abdenago, lesquels ne voulurent pas toucher au
vin ni aux viandes que leur fit servir le roi des Sarrasins.»
«Saint père, dit le chevalier, sur la figure de qui le ciel a opéré un
tel miracle, permets à un humble pécheur de demander ton nom.»--«Tu peux
m'appeler l'ermite Copmanhurst, répondit le cénobite; car on m'appelle
ainsi. On y ajoute, il est vrai, l'épithète de saint; mais je n'y tiens
pas, vu que je ne m'en trouve pas digne. Et maintenant, brave chevalier,
puis-je à mon tour savoir le nom de mon hôte?»--«Certainement, dit le
voyageur, certainement: On m'appelle dans ce pays le chevalier noir.
Beaucoup de gens, il est vrai, ajoutent à ce nom l'épithète de fainéant;
mais je ne m'en soucie guère, vu que je m'en crois peu digne.»
L'ermite put à peine s'empêcher de sourire à l'ouïe de la réponse de son
hôte. «Je vois, dit-il, sire chevalier fainéant, que tu es un homme de
sens et de bon conseil; je vois de plus que la simplicité de mon régime
monastique ne séduit pas un voyageur comme toi, accoutumé, peut-être, à
la licence des cours et des camps et au luxe des villes. Maintenant il
me semble, sire fainéant, qu'à la dernière visite du charitable
garde-forestier dans ma cellule, il a laissé à ma garde, outre plusieurs
bottes de fourrage, quelques provisions de bouche, qui, n'étant point
propres à mon usage, me sont sorties de la mémoire au milieu de mes
pieuses et bien plus graves méditations.»
«J'aurais juré qu'il en était ainsi, reprit le chevalier. J'étais sûr
qu'il y avait une meilleure nourriture dans votre cellule, vénérable
père, du moment que vous avez ôté votre capuchon. Le garde-forestier est
sans doute un jovial compagnon, et quiconque aurait vu des dents comme
les tiennes broyer ces pois, et ton large gosier s'abreuver d'une si
vulgaire boisson, n'aurait pu te croire nourri de mets et désaltéré par
un breuvage tout au plus dignes de mon cheval.» En disant ces paroles,
il désignait du doigt le service de la table; puis il ajouta: «Voyons
sans délai la fine réserve du garde-forestier.»
L'ermite jeta sur le chevalier un regard pénétrant, dans lequel on
remarquait une sorte d'hésitation comique; il paraissait douter s'il y
aurait de sa part quelque prudence à se confier à son hôte. Cependant la
contenance de celui-ci marquait assez de franchise pour dissiper toute
crainte. Son sourire également avait quelque chose d'un sardonisme
irrésistible et respirait tellement la loyauté, qu'il commandait en
quelque sorte la sympathie. Après l'échange de deux ou trois oeillades
muettes, l'ermite courut au fond de sa hutte, il ouvrit une armoire
cachée avec autant d'adresse que de soin, en sortit un énorme pâté dans
un plat d'étain d'une dimension peu usitée. Ce gros pâté fut mis devant
le chevalier, qui, prenant son poignard, le tailla bien à l'aise et ne
perdit pas de temps pour faire une ample connaissance avec le contenu.
«Y a-t-il long-temps, révérend père, que l'honnête garde de la forêt
n'est venu chez vous,» dit le chevalier après avoir avalé en hâte
plusieurs morceaux de ce renfort ajouté à la bonne chère du
cénobite.--«Environ deux mois, répondit celui-ci sans réflexion.»--«De
par le ciel! reprit le chevalier, tout dans votre ermitage tient du
miracle, bon père; j'aurais juré que le gros chevreuil qui a fourni
cette venaison courait encore il y a huit jours dans la foret.»
L'ermite fut quelque peu déconcerté par cette remarque; et d'ailleurs il
faisait une bien triste figure en regardant diminuer à vue d'oeil son
pâté, où l'hôte faisait des brèches profondes; attaque militaire à
laquelle sa profession antérieure d'abstinence ne lui permettait pas de
s'unir.--«Mais, à propos, révérend père, j'ai été en Palestine» dit le
chevalier en cessant tout à coup de manger, et je me souviens que c'est
un devoir pour quiconque reçoit un convive à sa table, de l'assurer de
la bonté des alimens, en les goûtant avec lui. À Dieu ne plaise que je
soupçonne un si saint homme de mauvaises intentions; néanmoins, je
serais charmé de vous voir suivre l'usage de l'Orient.»--«Pour mettre à
l'aise vos scrupules inutiles, sire chevalier, je me départirai cette
fois de ma règle,» répondit le cénobite; et comme dans ce temps-là il
n'existait pas encore de fourchettes, sur-le-champ il plongea ses doigts
dans les cavernes du pâté.
La glace de la cérémonie étant une fois rompue[29], il s'éleva une
rivalité d'appétit entre l'ermite et le chevalier; et, quoique celui-ci
eût probablement jeûné plus long-temps, le cénobite le laissa bien loin
derrière lui.--«Saint père, dit le chevalier lorsque sa faim fut
apaisée, je parierais mon cheval contre un sequin que l'honnête
garde-forestier auquel nous sommes redevables de cette venaison, t'a
laissé un baril de Bordeaux, ou une pipe de Madère, ou quelque autre
bagatelle analogue, en auxiliaire de son pâté. Cette circonstance, je ne
l'ignore point, ne serait pas digne de rester dans la mémoire d'un
cénobite aussi rigide; mais je pense que si vous vouliez chercher encore
dans le fond de votre cellule, vous trouveriez que ma conjecture n'est
nullement chimérique.
Note 29: _The icy of ceremony being once broken_, phrase que
le premier interprète de Walter-Scott rend par la _glace
étant ainsi rompue_, comme si ce n'était pas une métaphore;
elle serait plus exactement reproduite par cet équivalent:
_toute cérémonie étant mise de coté_. Nous hasardons la forme
anglaise, en reconnaissant le néologisme.
L'ermite ne répondit que par une grimace[30]; et, retournant à l'armoire
où il avait pris le pâté, il en rapporta une bouteille de cuir, qui
pouvait contenir environ quatre litres. Il la mit sur la table avec et,
ayant ainsi fait cette provision liquide pour arroser le souper, il crut
pouvoir mettre de côté toute gêne. Remplissant donc les deux coupes, il
en prit une en disant en saxon: «_Waes hael_, à votre santé, chevalier
fainéant!» et il la vida d'un trait. «_Drink hael_, je bois à la vôtre,
ermite de Copmanhurst,» répondit le guerrier; et il lui fit raison de la
même manière. «Saint personnage, ajouta le voyageur après ce premier
toast, je ne saurais que m'étonner de plus en plus qu'un homme doué de
qualités et de forces comme les tiennes, et qui par dessus tout se
montre un excellent convive, ait songé à vivre seul dans un désert. À
mon avis, vous seriez bien plutôt fait[31] pour prendre d'assaut un
castel ou une forteresse, en mangeant gras et buvant sec, au lieu de
vous nourrir ici de légumes, et de vous abreuver d'eau claire, ou de
dépendre même de la charité du garde-forestier. Du moins, si j'étais à
votre place, je chasserais à mon aise les daims du roi; il en existe en
abondance dans ces forêts, et on ne regretterait pas un daim tué pour le
service du chapelain de saint Dunstan.»
Note 30 _By a grin_, dit le texte, et non pas un _sourire_,
comme le dit le premier traducteur. A. M.
Note 31: L'auteur anglais passe alternativement du _vous_ au
_tu_, afin de varier sans doute le ton de la conversation à
la fois noble et familière de ses interlocuteurs. Nous avons
fréquemment reproduit ces formes d'élocution, pour mieux
encore nous rapprocher des intentions et du style de
l'écrivain britannique. A. M.
«Sire fainéant, reprit l'ermite, voilà des mots dangereux, et je vous
prie de ne pas les répéter. Je suis un religieux fidèle au prince et à
la loi; si je m'avisais de chasser le gibier de mon souverain, je serais
sûr de la prison, et ma robe ne me sauverait même pas de la
potence.»--«N'importe, si j'étais de vous, dit le chevalier, je me
promènerais au clair de la lune, lorsque les gardes-forestiers se
tiennent bien chaudement dans leurs lits, et tout en marmottant mes
prières, je décocherais une flèche au milieu des troupeaux de daims qui
paissent les clairières d'alentour. Dites-moi, mon père, n'avez-vous
jamais pris un semblable passe-temps?»--«Ami fainéant, répondit
l'ermite, tu as vu tout ce qui peut, dans mon ménage, intéresser les
regards, et même plus que ne méritait de voir un homme qui s'y est
presque établi par violence. Crois-moi, il vaut mieux jouir du bien que
le ciel nous envoie, que d'être indiscrètement curieux sur la manière
dont il arrive. Remplis ton verre, bois-le, et ne pousse pas plus loin,
je t'en prie, tes questions impolies; car tu me forcerais à te prouver
que, si tu t'émancipais davantage, il me serait facile d'y mettre un
terme.»
«Par ma foi, continua le chevalier, tu augmentes ma curiosité! tu es
l'ermite le plus mystérieux que j'aie jamais rencontré; et j'en saurai
davantage de toi avant que nous nous séparions. Pour ce qui est de tes
menaces, digne anachorète, tu parles à un homme dont le métier est de
braver le danger partout où il se présente.»--«À ta santé, sire
chevalier fainéant, reprit l'ermite, je respecte beaucoup ta valeur,
mais j'ai une très mince idée de ta discrétion. Si tu veux me combattre
avec des armes égales, je te donnerai de bonne amitié et fraternellement
une telle pénitence et une telle absolution, que d'ici à un an tu ne
pécheras plus par excès de curiosité.»
«Quelles sont tes armes, vaillant ermite?»--«Il n'y en a pas, reprit-il,
depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jaël jusqu'au cimeterre de
Goliath, avec lesquelles je ne sois prêt à me mesurer avec toi. Mais si
tu me laisses maître du choix, que dis-tu, mon digne ami, de ces deux
joujoux?» En parlant ainsi, il ouvrit une autre armoire dans un coin de
la cellule, et en tira deux grandes épées et deux boucliers, tels qu'en
portaient alors les yeomen ou archers. Le chevalier qui suivait des yeux
tous ses mouvemens, vit que cette armoire contenait aussi deux ou trois
longs arcs, une arquebuse, des traits et des flèches, une harpe et
d'autres objets qui ne semblaient guère propres à l'usage d'un ermite.
«Brave cénobite, reprit le chevalier, je ne te ferai plus de questions
indiscrètes: les articles contenus dans cette armoire y répondent
d'avance; mais j'y vois une arme, ajouta-t-il, en prenant la harpe, sur
laquelle j'essaierais bien plus volontiers avec toi mon adresse, qu'avec
l'épée et le bouclier.»--«J'espère, sire chevalier, dit l'ermite, que tu
n'as pas trop donné lieu à être surnommé le fainéant; je te soupçonne
gravement à ce sujet. Néanmoins, comme tu es mon hôte, je ne veux pas
mettre ton courage à l'épreuve sans ton exprès consentement. Assieds-toi
donc, et remplis ta coupe; buvons, chantons et soyons heureux, si tu
sais quelque bon virelai; tu seras le bien venu et admis au festin de
l'ermite de Copmanhurst aussi long-temps que je desservirai la chapelle
de saint Dunstan, et ce sera, s'il plaît à Dieu, jusqu'à ce que
j'échange mon toit de chaume contre une couverture en gazon. Mais viens,
remplis ta coupe, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe; et
rien n'enduit le gosier et n'aiguise l'ouïe comme un bon verre de vin.
Pour ma part, j'aime à sentir le jus de la treille jusqu'au bout de mes
doigts, avant qu'ils fassent vibrer les cordes de mon instrument[32].
Note 32: Le précèdent traducteur n'avait pas sans doute
enduit, c'est-à-dire humecté son gosier de nectar bachique,
puisqu'il n'a pas rendu la naïve expression de l'ermite.
A. M.