Où les ministres commencent à travailler.
Quand j'ai parlé des sinécures constituées au profit de chaque ministre
de Bonifacio, je n'ai pas exagéré; mais il est bien évident que cette
inaction n'empêchait pas qu'il y eût une organisation, des bureaux, des
employés, du papier et des plumes et que chaque ministre eût à recevoir
les compliments de ses subordonnés au jour de l'an, et à leur donner des
semonces de temps en temps pour faire croire à un travail. Bonifacio
n'eût pas demandé mieux, cela ressort assez de ce récit, que de
congédier tous les ministres et tous les employés du ministère.
L'équilibre du budget était un idéal insuffisant pour lui. Il en
poursuivait la légèreté absolue, la volatilisation, en quelque sorte.
Mais si disposé qu'il fût aux économies et à la simplification du
pouvoir, le prince était contraint à un décorum officiel envers ses
voisins. Le respect humain, je devrais dire le respect _souverain_,
l'obligeait à des complications dispendieuses dont il gémissait.
C'est une des particularités de l'Italie, que chaque État peut y aspirer
individuellement à la liberté, mais ne peut s'affranchir de l'obligation
de rendre des comptes à la curiosité du voisin. La terre où fleurit
l'oranger est contrainte à l'humiliation de mettre ses fleurs sous le
nez des étrangers pour que ceux-ci règlent leur bonne humeur sur le
plus ou moins de parfum qui s'exhale. On n'a jamais su pourquoi, mais ce
pays des fées est continuellement exposé aux accidents qui poursuivent
les princes charmants dans les féeries; quand il veut s'asseoir, quatre
ou cinq bras tiraillent son siége sous le prétexte de s'assurer de sa
solidité. Veut-il manger; avant qu'il ait porté un morceau à ses lèvres,
quatre ou cinq bras se lèvent et retiennent la bouchée, sous le prétexte
que l'Europe est intéressée à la bonne digestion du convive. C'est sans
doute pour que l'Italie soit maîtresse chez elle qu'il s'est formé des
sociétés de charbonniers. On sait que le charbonnier n'aime pas en
général qu'on commande chez lui.
Du temps de Bonifacio XXIII, les charbonniers n'avaient pas encore
noirci l'horizon; mais la curiosité des voisins était déjà excessive, et
c'était déjà pour la satisfaire que le père de Lorenzo gardait ses
ministres. On l'eût contraint par la violence à faire comme les autres
petits potentats du voisinage et à avoir des ministres allemands, s'il
n'en avait pas eu d'italiens. Les formes et les formules, voilà un des
grands principes de l'équilibre européen! Bridoison y entendait quelque
chose. Quant au sentiment, il n'a jamais rien à voir. Bonifacio pouvait
tailler, rogner, scalper les ministres et les sujets; mais il devait
avoir des ministres. C'était déjà bien assez qu'on lui passât sa
jovialité, sa tolérance de bonne humeur. Depuis longtemps on l'eût
contraint à la tristesse, si un judicieux prélat, en tournée
diplomatique dans la principauté, n'avait fait remarquer que la bonhomie
de Bonifacio, au lieu de profiter à la liberté, comme on le craignait,
faisait les affaires de la licence, ce qui était bien différent.
En effet, la liberté, parmi tous ses inconvénients, a celui d'être d'un
fâcheux exemple; elle ne justifie pas non plus toujours une
intervention. La licence, au contraire, a cela d'avantageux qu'elle met
les États de celui qui en est atteint à la disposition du premier
redresseur de torts du voisinage, en goût de conquête. Les qualités
aimables de Bonifacio n'effarouchaient donc pas les tyrans du voisinage;
l'ordre par le travail, l'activité par la liberté les eussent mis dans
d'autres dispositions à son égard.
Je ne m'étends sur ces considérations qui retardent le dénoûment de mon
histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, obligé d'avoir des
ministres, avait par conséquent des employés de ministères, et comment
ces derniers furent très-surpris un certain jour du changement qui
s'était opéré dans les idées de chacun de leurs ministres.
Le ministre de la guerre, qui commençait tous les matins ses prétendus
travaux par des études sur le fameux modèle de mirliton, demanda ce
jour-là pourquoi les _abécédaires_ n'étaient pas distribués. Il y eut
une stupéfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abécédaires à
l'armée! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement écrire.
Quelle innovation! Quel progrès! Créer des baïonnettes intelligentes!
quelle idée hardie, mais imprudente!
Un quart d'heure après, le bruit s'était répandu dans la ville que le
gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son
épaisse enveloppe et qu'il déployait une prodigieuse activité.
Un phénomène en sens inverse, mais également extraordinaire avait lieu
au ministère de l'instruction publique. Le ministre était entré en
fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la
principauté, et s'était informé auprès des inspecteurs de l'état des
mirlitons. Là il n'était plus question d'abécédaires, mais de ces
curieux instruments à pelure d'oignon qui devaient donner une musique
agréable et économique à la principauté.
Les employés se regardaient en ouvrant des yeux démesurés; ils pensèrent
que la musique allait prendre sans doute dans le programme de
l'éducation une importance méconnue jusque-là, et un chef zélé expédia
tout aussitôt une circulaire aux écoles de la principauté pour
recommander l'étude du mirliton avant toutes choses, la volonté de Son
Excellence étant expresse à cet égard.
Le ministre de la justice ne parlait que de sommes à toucher, ce qui
alarma et scandalisa d'abord un peu ses employés, lesquels eurent la
crainte que la vénalité du ministre ne se décelât par ces propos
financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutôt
d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manière d'envisager
la question changea en enthousiasme les premières défiances. Encore un
ministre dont les dispositions furent publiées, commentées, et, quand on
le pouvait, énergiquement prônées!
Le ministre des finances, lui, si attristé d'ordinaire par le problème
insoluble de son budget, se trouva d'une gaieté charmante. Il fit venir
son trésorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lèvres, de
corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trésorier
s'imagina qu'on allait faire rendre gorge à tous les détenteurs de
deniers, aux financiers qui profitaient de la détresse du prince et des
embarras du peuple, et que ce bruit répandu rapidement, s'il fit pâlir
quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.
Le parti des jeunes, qui était bien jeune, se laissa prendre à ces
rumeurs.
--Enfin, disait-il, voilà le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas
sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Décidément
Marforio est un grand savant!
Lorenzo ne fut pas le dernier à entendre parler des résolutions toutes
nouvelles des ministres de son père. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio
était, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis près d'une
fenêtre, occupé à regarder des petits poissons rouges s'ébattre dans
l'eau. Par une affinité singulière et qu'il ne s'expliquait pas, depuis
quelque temps il s'était pris d'une belle passion pour l'eau claire et
pour les bocaux.
Lorenzo interrogea; mais le prince ignorait tout. Un conseil des
ministres fut immédiatement convoqué. Les Excellences arrivèrent avec
une allure qui ressemblait à l'ivresse. Elles sautillaient et secouaient
toutes la tête, comme si, avec la cervelle, on eût enfermé une ruche
dans chacun des crânes.
--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Bonifacio; vous avez des façons
singulières aujourd'hui, mes chers amis; calmez-vous et causons.
Lorenzo, par faveur spéciale, était souvent admis à l'honneur,
d'assister au conseil. Tous les ministres prirent alors la parole à la
fois, et la confusion la plus étrange, la plus comique, en même temps
que la plus effrayante, signala cette conférence. Le ministre de la
guerre croyait administrer l'instruction publique. Le ministre de
l'instruction publique parlait de la guerre. Le ministre des finances ne
voulait entendre parler que de la justice, et le ministre de la justice
cherchait querelle à Bonifacio pour ses dépenses de table.
Non-seulement les rôles semblaient intervertis et les personnalités
paraissaient changées, mais chacun des ministres n'avait pas tellement
abdiqué son ancien caractère, qu'il ne restât quelque chose, soit dans
le geste, soit dans les allures, soit dans les paroles, de son état
primitif, et ces restes d'habitude ajoutaient au désordre et à la
cacophonie.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demandait Bonifacio, dont la placidité
se maintenait avec peine au milieu de ce tohu-bohu.
--J'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose pendant la nuit, disait
Lorenzo, qui ne voulait pourtant pas trop alarmer son père sur les
inconvénients du système de Marforio.
--J'ai envie de les destituer tous, reprenait Son Altesse. Ils
m'ennuient avec leurs bourdonnements et leurs façons d'empiéter sur les
devoirs les uns des autres.
--Attendez, mon père, jusqu'à l'arrivée du docteur; lui seul peut
expliquer et guérir la fièvre qui les agite.
Nous savons comment Lorenzo, plus ému qu'il ne l'avait laissé croire à
son père, alla chercher Marforio; comment celui-ci le suivit en raillant
les terreurs du jeune prince; mais nous devons ajouter que le savant
lui-même fut un peu abasourdi du tumulte au milieu duquel il tomba.
Les ministres piétinaient en se promenant et ne tarissaient pas;
c'était un flux de paroles qui grossissait toujours, comme ces horloges
dont le ressort se brise et dont on entend le mouvement se dérouler avec
bruit; toutes ces cervelles détraquées avaient un mouvement rapide,
bruyant, qui finissait par se communiquer au corps. Les figures étaient
pourpres; la sueur perlait sur tous les fronts. Évidemment la folie
marquait et prenait ses victimes.
Marforio, en dépit de sa confiance, ressentit quelque crainte. Je dis
qu'il eut peur, je ne dis pas qu'il ressentit l'ombre d'un remords. Il
tâta le pouls aux différents ministres, essaya de comprendre quelque
chose à leurs discours interminables et confondus.
--Quelqu'un est entré dans la salle du trésor, dit-il enfin après avoir
réfléchi.
--Personne, dit Bonifacio.
--Et moi, dit Lorenzo, je suis de l'avis du docteur, et je crois, en
effet, qu'un imprudent et un traître a osé toucher aux bocaux.
--Si je savais son nom! s'écria Son Altesse.
Lorenzo, par prudence ou par un reste de pitié, n'osa pas livrer encore
le nom de Colbertini.
--Qu'est-ce qu'on leur a fait? demanda Bonifacio sérieusement inquiet et
en portant les deux mains à son front.
--Parbleu! on a changé les étiquettes et on m'a exposé à changer les
cervelles de maîtres.
--Quelle horreur! s'écria le prince; et ce malheur pouvait m'arriver!
--Heureusement qu'il n'y avait personne contre qui l'on pût échanger la
cervelle de Votre Altesse.
Cette réponse, que Bonifacio interpréta comme une flatterie, le calma un
peu.
--Il faudrait aviser, dit-il.
--Sans doute, répliqua Marforio, quoique au fond, en y réfléchissant, je
ne sois pas absolument fâché de l'expérience nouvelle qui m'est offerte.
--Hum! mon cher premier ministre, vous expérimentez trop.
--Laissez faire, monseigneur, il n'y a pas de danger. L'essentiel,
n'est-ce pas, c'est qu'ils vivent.
--Sans doute.
--Eh bien! les gaillards m'ont l'air robuste.
--Oui, mais cette fièvre?
--Bah! quand ils parleraient un peu trop! ils gardent depuis tant
d'années le silence.
--Sans doute, mais ce charivari?
--Bouchez-vous les oreilles. D'ailleurs, est-ce que Votre Altesse a
l'habitude de les écouter?
--Je n'en sais rien; ils n'ont jamais rien dit. Mais comment ne pas les
entendre? Et puis, que pensera le public?
--Ce que pensera le public! repartit Marforio, qui avait parfois des
accès de pénétration. Il sera enchanté; il vous accusait de gouverner
avec des muets; il ne pourra, certes, plus en dire autant. Le public
prend le tumulte pour le travail, les paroles pour des faits; il n'aime
au fond que le changement, et se soucie fort peu du progrès, pourvu
qu'on lui renouvelle de temps en temps ses affiches, ses programmes.
C'est un maniaque dont l'estomac ne peut manger qu'une nourriture, mais
qui veut qu'on lui change fréquemment les assiettes.
--Hein! Lorenzo, dit le prince ravi de cette boutade, quel homme d'État
que ton beau-père!
--Mais que prétendez-vous obtenir? demanda Lorenzo, qui n'était pas
aussi prompt que son père à avoir confiance et à se distraire de son
inquiétude.
--Je n'en sais rien, répliqua Marforio; mais j'augure bien. Si mon
système allait prendre un développement auquel je n'avais pas songé
d'abord! Le hasard est le grand initiateur, comme il est souvent le
grand secret des triomphes. Est-ce que vous croyez qu'il me serait
impossible de donner au même homme plusieurs intelligences à la fois? Du
moment que la cervelle consent à n'avoir plus l'importance exclusive que
les ignorants de savants lui attribuaient autrefois, pourquoi ne
pourrait-elle pas, en voyageant à travers différents crânes, acquérir
des idées? Ce sont là des conjectures, mais des conjectures qui reposent
sur l'expérience.
--Je ne tiens pas, pour ma part, à apprendre quelque chose, dit
Bonifacio.
--Mais, objecta Lorenzo, comment la cervelle, en occupant des places
vides, peut-elle acquérir des idées?
--J'attendais cette remarque, dit Marforio. Mon cher, l'intelligence se
modifie selon l'espace, l'air et la configuration de la boîte qui
l'enferme. Le crâne est le cabinet d'étude, et tout le monde sait que,
selon qu'on peut s'étendre, bâiller, se remuer à droite, à gauche, un
cabinet vous inspire plus ou moins. Il y a d'ailleurs des habitudes du
corps, des dispositions du cervelet qui influent à leur tour sur la
cervelle.
--Mais s'ils allaient devenir fous? dit Lorenzo en montrant le ministère
tout entier, qui chuchotait, s'agitait, se démenait, en parlant à tort
et à travers.
--Il sera toujours temps de les calmer s'ils vont trop loin, dit
Marforio.
--Ainsi, mon cher, demanda le prince, votre avis?...
--Mon avis est qu'ils sont bien comme cela, qu'il faut les laisser, que
la Providence, en permettant cette confusion, m'a mis sans doute sur la
trace d'une nouvelle découverte, et que j'aurai là une nouvelle occasion
d'ajouter à la gloire de votre règne et au prestige de la principauté.
Lorenzo, voyant que son père allait consentir à prolonger cette
dangereuse comédie, voulut intervenir; mais Bonifacio ne le laissa pas
parler.
--Puisque l'expérience est commencée, autant vaut la laisser achever,
dit-il. Mon bon Marforio, prends-y garde. Ne donne pas trop d'idées à
mes ministres. Ils sont assez amusants dans cette ivresse qui les tient;
mais ils font bien du bruit.
--Cela se calmera, répondit Marforio avec autorité; ils ne sont pas
encore habitués à ce changement de cervelle.
Lorenzo s'était enfui. Le malheureux prince avait peur de perdre la
tête.
--Ah! dans quel cabanon me faut-il vivre? murmurait-il en levant les
bras au ciel. O Marta! se peut-il que l'amour le plus pur et le plus
loyal ait eu des conséquences si odieuses et si grotesques?
Nous savons déjà que Lorenzo faisait du nom de Marta sa première et sa
dernière invocation dans l'embarras; mais, fidèle aux sentiments qui
l'avaient fait aspirer à la main de la fille du docteur, le plus délicat
des princes et le plus malheureux des héritiers présomptifs ne songeait
point à regretter son amour. Il déplorait seulement que le bonheur de la
principauté ne fût pas une conséquence de son bonheur intime, et que sa
pastorale eût un si fâcheux dénoûment.
Il sentait bien d'ailleurs qu'il n'était pas au bout de ses épreuves.
Marforio était infatigable et intraitable. Le docteur devait trouver
toujours, même dans les échecs, la confirmation de son infaillibilité.
Jusqu'où Lorenzo verrait-il descendre la majesté souveraine dans la
personne de son père? Et c'était lui, lui seul, lui Lorenzo, qui avait
voulu qu'on donnât le ministère à Marforio! C'était lui qui avait
indirectement causé tout ce désordre! Il ne pouvait s'en prendre à
personne; et il n'avait, hélas! personne sur qui il pût se venger.
Pourtant, en y réfléchissant un peu, Lorenzo se dit que Colbertini, si
c'était réellement lui qui avait changé les étiquettes des bocaux, avait
une terrible responsabilité à assumer; et comme il fallait que quelqu'un
payât pour tout le monde, et même pour Lorenzo, par une logique assez
ordinaire de la vie et faite particulièrement pour l'usage des princes
il fut convenu que Colbertini recevrait un châtiment exemplaire.
Colbertini, qui avait été pendant plus de vingt-cinq ans ministre,
n'ignorait pas la façon de raisonner des souverains; il avait prévu que
Lorenzo, quoique parfait relativement, ne renoncerait pas au plaisir de
lui faire expier les torts, c'est-à-dire les imprudences du château. En
conséquence, après avoir joué à Marforio le tour que nous venons de
voir, il s'était prudemment caché, et avait mis en sûreté la fameuse
clef de la salle du trésor que l'héritier présomptif avait eu la
maladresse de ne pas lui réclamer.
Je sais bien que Lorenzo aurait pu conseiller à son père de faire
changer la serrure de la salle en question. Mais on ne s'avise jamais de
tout, et si les princes étaient infaillibles, il n'y aurait jamais de
dynastie en péril, de catastrophe, de révolution, de restauration, et le
monde s'ennuierait bien.
Colbertini se réservait de se montrer au moment critique. Il espérait
bien que les sortiléges de Marforio ne prévaudraient pas toujours contre
la politique traditionnelle. Il avait rendu par ses intrigues le parti
des jeunes fort exigeant, et il pensait que le ministère et Bonifacio
lui-même ne résisteraient pas toujours aux exigences de cette
opposition. Quant à l'opposition, Colbertini, en fait de nouveautés,
pensait lui offrir les vieux programmes et la bercer des vieux contes
d'autrefois, rajeunis pour l'occasion; d'ailleurs, rien ne calme et ne
désarme un parti comme le triomphe, et on n'en a jamais vu un seul qui
ait persisté dans l'inflexibilité de sa ligne après avoir été admis à
participer aux affaires.
Tel était le calcul de Colbertini. Pour manquer de grandeur et de
générosité, il ne manquait pas de certaines chances; mais, par une
inexplicable illusion du pays, par un de ces mirages qui ravissent les
peuples, par une de ces utopies qui dépassent toutes les probabilités,
le piége tendu à Marforio servait à sa gloire, et le fameux
bouleversement des cervelles déterminait une explosion d'espérance et
d'enthousiasme dont Colbertini était stupéfait.
Les distinctions à établir entre le génie et la folie sont difficiles
dans tous les temps, sous toutes les latitudes et avec tous les
caractères; mais dans une principauté comme celle de Bonifacio, elles
étaient impossibles; les termes de comparaison manquaient pour le génie,
et ils étaient trop fréquents pour la folie: on n'y faisait plus
attention. C'est pourquoi les extravagances du ministère, au lieu
d'épouvanter le parti de la jeunesse, lui donnaient confiance. On ne
parlait que des innovations, des améliorations introduites par les
différents ministres.
Tous les soldats se promenaient, un cahier à la main, en épelant leurs
lettres. Les factions, déjà si rares, étaient définitivement remplacées
par des heures d'étude; et quand les défenseurs de la patrie
s'arrêtaient à la porte d'un cabaret, ce n'était que pour le plaisir,
purement intellectuel, de déchiffrer l'enseigne.
Les professeurs de l'université (ai-je dit qu'il y avait une université?
Je ne sais pas; en tous cas, vous serez bien aise de l'apprendre), les
professeurs de l'université se coiffaient sur l'oreille et prenaient des
petits airs conquérants les plus belliqueux du monde. On ne rencontrait
plus les étudiants que rangés par pelotons, et défilant avec des
mirlitons gigantesques. Le mirliton était devenu l'instrument d'Apollon.
Le ministre de l'instruction publique avait inventé un mirliton rayé
dont l'éclat se faisait entendre à une très-grande distance.
Les financiers, depuis que leur ministre avait troqué sa cervelle contre
celle du ministre de la justice, étaient encouragés à l'étude des lois,
et cette disposition causait un grand émoi dans la population. Les uns
prétendaient que les hommes d'argent trouveraient dans l'arsenal
législatif des moyens d'augmenter leurs perfidies et leurs ressources;
les autres, au contraire, assuraient que l'étude des lois était
l'enseignement le plus moral et le plus utile. Mais ce débat était
lui-même un symptôme de progrès; et si les usuriers avaient diminué,
l'avantage eût été incontestable; mais c'était déjà beaucoup pour la
réalité qu'on pût le contester.
Quant au ministre de la justice, il n'était préoccupé que de la question
financière. Il ne voulait pas que les plaideurs payassent les épices, et
il contraignait les avocats à indemniser leurs clients du temps qu'ils
leur faisaient perdre, de l'ennui qu'ils leur causaient, et du mal
qu'ils faisaient penser d'eux en en disant trop de bien. Le peuple
applaudissait à ce système; mais les procureurs étaient furieux. Une
excentricité fort bouffonne, et qui dépassait réellement le but, était
celle-ci: toutes les fois qu'un magistrat dénonçait et poursuivait un
délinquant, il était obligé de déposer une grosse somme d'argent, pour
que le prévenu, dans le cas où il aurait été injustement poursuivi et où
il aurait été victime de dénonciations calomnieuses ou d'un zèle
maladroit, fût largement indemnisé.
Le peuple, bien entendu, battait des mains à ce système de précaution et
de responsabilité; mais les vieux jurisconsultes hochaient la tête et
prétendaient que le métier devenait impossible, et que la justice
cessait d'exister du moment qu'on lui imposait l'obligation de n'être
jamais injuste.
Mais les murmures, les critiques disparaissaient dans le choeur général.
Comme on remuait beaucoup de questions, on paraissait en résoudre
beaucoup. Le parti des jeunes était dépassé. Il avait de la peine à
coordonner ses idées et à se faire une opinion précise sur ces réformes
qui attaquaient tout à la fois; car je ne parle là que des points
principaux, et il est bien évident que les ministres touchaient à tout.
Bonifacio s'amusait; il ne se fatiguait pas la tête à comprendre, à
prévoir; il regardait, riait des mécontents, souriait aux flatteurs,
faisait tous ses repas avec la ponctualité accoutumée, avait supprimé
les conseils des ministres depuis qu'il était impossible de s'entendre
et de se concerter, et passait précisément aux yeux de ses sujets pour
travailler un peu, depuis qu'il avait renoncé à l'ombre même du travail.
Marforio étudiait, et se félicitait chaque jour de cette nouvelle
expérience.
--Comment ne l'avais-je pas prévu? se disait-il tous les matins, en
remettant les cervelles dans les crânes désignés par Colbertini.
Au bout de quelques jours, quand il fut bien établi que les changements
de domicile étaient sans danger pour les cerveaux, et quand la fièvre
des ministres se fut en quelque sorte régularisée, le docteur prit
plaisir à bouleverser les étiquettes, ou plutôt à les supprimer et à
laisser au hasard la distribution des organes qu'il plaçait et
déplaçait. Ce fut l'apogée du triomphe pour le savant, le signal d'une
recrudescence incendiaire pour l'activité des ministres, et par suite
pour la civilisation de la principauté. Les décrets, les mesures, les
changements se multipliaient, se succédaient, se contredisaient avec une
rapidité vertigineuse.
--Nous allons trop vite, disait parfois Bonifacio.
--Ce n'est que le commencement, répondait Marforio enivré.
Et toute la principauté paraissait piquée de la tarentule. Comme les
cerveaux des ministres ne faisaient que transporter les idées dont ils
étaient imprégnés, mais ne les augmentaient pas, le mouvement n'était en
définitive qu'un déplacement continuel. Ainsi les mirlitons, après avoir
été ordonnés aux professeurs, l'étaient aux magistrats qui rendaient la
justice sur des airs de tontaine et tonton. Puis, les collecteurs
d'impôts venaient à leur tour percevoir les deniers publics en
s'accompagnant de ces mélodieux instruments. Chaque ministre, au hasard
de la distribution des cervelles, ordonnait, défendait, révoquait ce
qu'un autre semblait avoir ordonné, défendu, révoqué la veille.
Quelquefois les crânes rentraient en possession de leurs cerveaux
légitimes; ces jours-là étaient des jours de repos; mais on eût dit que
Marforio s'arrangeait pour qu'ils fussent rares.
Pendant qu'une sorte de délire remuait les destins de la principauté,
Lorenzo triste, et ne trouvant pas dans son bonheur l'oubli de ses
inquiétudes politiques, ne cessait de demander au ciel, avec de
ferventes extases auxquelles Marta s'associait, le retour ou plutôt la
venue du bon sens et de la raison. Prière superflue que le ciel ne
devait pas exaucer!
On eût dit que la Providence se plaisait à cette débauche de
gouvernement et qu'elle encourageait avec ironie cet imbroglio sans
issue logique.
Colbertini était le seul qui ne fût pas dupe. Il s'impatientait dans sa
retraite, et se mordait les poings à la pensée de voir accepter comme un
progrès, comme une marche ascendante, ce piétinement des administrateurs
et des habitants de la principauté. Je vais vous raconter par suite de
quelle imprudence, en croyant ouvrir les abîmes, il ferma toutes les
crevasses du volcan révolutionnaire, et de quelle façon, en voulant se
rendre nécessaire, il se rendit inutile. Ce sera d'ailleurs le dénoûment
hypothétique, j'allais dire l'apothéose de ce conte instructif et moral.
Je dis le dénoûment hypothétique, parce qu'il est bien constant que rien
ne se dénoue dans la vie, et que l'histoire d'un État, si minime que
soit ce dernier sur la carte du monde, change, se modifie, mais ne se
fixe pas dans un sort invariable. La principauté n'existe plus telle que
Bonifacio XXIII l'avait reçue de Bonifacio XXII, et elle a subi bien des
destinées contraires; mais le sol y est aussi riche qu'autrefois; les
femmes y sont belles comme jadis; on y trouve encore le parti des jeunes
et le parti des anciens; mais le parti des jeunes a vieilli, il ne se
contente plus des apparences; il n'a plus besoin d'un cuisinier français
pour vouloir et pouvoir, et la lutte est beaucoup plus sérieuse qu'au
temps passé. Il y aurait donc encore des drames à raconter, si ce récit
était une série d'annales, au lieu d'être un épisode; c'est donc pour
obéir à une pure hypothèse que je vais terminer par l'exposé de la
dernière catastrophe du ministère.
X
Où les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant plus.
Tout allait donc sur un rhythme violent dans la principauté; mais
l'illusion, loin de décroître, allait en augmentant, et la popularité de
Bonifacio avait atteint des limites qui défiaient l'ingratitude. Quant à
Marforio, il commençait à vouloir ménager le bon Dieu, dans ces
expériences, et se promettait toujours de ne plus tant empiéter sur ses
priviléges, dans la crainte d'exciter à la fin son dépit. Ce sentiment
était si naïf de la part du bon docteur, qu'on ne saurait y voir un
blasphème.
Hélas! Marforio ne se doutait guère que l'impuissance et la vanité de la
science allaient lui être démontrées d'une façon terrible par un
ignorant!
Un matin, le docteur venait de pénétrer, avec l'air radieux qui ne le
quittait plus, dans la salle du trésor, pour procéder à ses importantes
fonctions, quand tout à coup il en sortit en poussant un grand cri, et
il vint tomber à la porte des appartements de Lorenzo.
L'héritier présomptif, dont le mariage n'avait pas augmenté les
occupations et qui avait toujours beaucoup de loisirs, se préparait à
sortir avec Marta pour une exploration botanique; il continuait à se
perfectionner dans l'étude des simples; comme si ce dût être le meilleur
moyen d'apprendre à gouverner les hommes!
Le docteur était étendu par terre sans mouvement. Marta l'aperçut la
première et se précipitant sur lui essaya de le soulever, de lui faire
respirer des sels, tout en pleurant et en interrogeant par des paroles
entrecoupées Lorenzo, qui n'en savait pas plus qu'elle.
--Mon père, mon père, disait-elle en sanglotant, qu'avez-vous? Que vous
est-il arrivé?
Marforio se remit peu à peu, et comme Lorenzo avait appelé des valets
pour le transporter, il fit signe à son gendre qu'il voulait être seul
avec lui. Quand tout le monde se fut éloigné:
--Ah! mon cher Lorenzo, lui dit-il en soupirant, mon dernier jour est
arrivé.
--Que s'est-il donc passé? Est-ce une disgrâce?
--Vous l'avez dit, une disgrâce, mais la plus cruelle, la plus
inattendue, la disgrâce de la science; je suis déshonoré, je n'ai plus
qu'à mourir.
--Vous m'effrayez, dit Lorenzo, qui pensa au fameux système, parlez
vite.
--Eh bien! mon enfant, oh! je n'y survivrai pas! Un horrible complot a
été tramé contre le prince, contre le ministère et contre moi. On était
jaloux de ma gloire.
--Parlez! docteur, parlez!
--Je viens d'aller, selon l'obligation que je me suis imposée, et à
laquelle, vous le savez, je n'ai jamais manqué, pour placer les
cervelles dans les crânes. J'avais pour aujourd'hui un si beau projet!
--Eh bien! demanda Lorenzo, tout haletant d'impatience!
--Eh bien! je trouve comme d'habitude la porte hermétiquement fermée,
rien extérieurement n'annonce l'horrible découverte... J'entre.
--Après! Voyons! Dépêchez-vous.
--Je vais droit à la table où se trouvent les bocaux et...
--Quoi donc? mon Dieu!
--Et je ne trouve plus rien; les bocaux sont vides.
--Même celui...
--Oui, même celui qui avait l'honneur de contenir la cervelle de Son
Altesse.
--Vous avez peut-être mal vu, balbutia Lorenzo, qui se sentait pris
d'épouvante et qui se retenait au bord de l'abîme.
--Oh! j'ai bien cherché! Alors j'ai compris que c'en était fait de ma
gloire, et j'ai cru que j'allais mourir! Oh! mon ami, continua Marforio
en tombant dans les bras de son gendre, on va croire que j'étais un
charlatan. Voilà mon expérience manquée, mon système devenu la risée des
ignorants.
Lorenzo n'osait mesurer toute la profondeur du gouffre que ce vol
insigne creusait sous ses pieds. Il entraîna le savant vers la salle du
trésor. On fouilla dans toutes les armoires. Les bocaux étincelants,
mais vides, semblaient rire, sous les rayons du soleil, aux angoisses
des visiteurs. Lorenzo sentit ses genoux trembler; ce bon petit prince
héréditaire pleurait sincèrement Bonifacio, et ne songeait guère à
inaugurer son règne.
--Mon père, mon pauvre père, dit-il, en se couvrant le visage!
--Hélas! reprit piteusement Marforio, il ne se doute pas du malheur qui
lui arrive.
La remarque avait un caractère si affreusement grotesque que Lorenzo
surpris et choqué regarda son beau-père.
--Oui, continua le savant, il dort là bien tranquille, sans savoir qu'il
ne retrouvera pas sa cervelle au réveil.
--Il dort, balbutia Lorenzo, c'est vrai.
--Parbleu! croyez-vous qu'il soit mort? repartit Marforio, qui trouvait
dans cette faible contradiction un petit élément de réconfort.
--Mais s'il vit, tout est sauvé, s'écria le bon prince, qui ne songeait
qu'à ses craintes filiales.
--Il vit, tous les ministres vivent; mais ne leur demandez ni réflexion,
ni pensée, ni même une parodie d'intelligence; ils vivent comme des
automates, sans parole distincte; ils vivront ainsi, quelques mois ou
quelques années, je ne sais au juste; car je n'avais jamais pu faire
cette dernière expérience.
--Venez! venez! Marforio, dit le jeune prince avec animation, tout n'est
peut-être pas perdu.
On se rendit dans la salle où les ministres et le souverain avaient
l'habitude de goûter leur sommeil sans conscience. En ouvrant la porte,
on entendit un grondement sourd et rhythmé qui attestait l'ardeur avec
laquelle les augustes personnages s'acquittaient de leur tâche et
faisaient honneur au savant qui les endormait. Lorenzo soupira; ce
ronflement candide était l'image de la confiance et de l'innocence.
Bonifacio souriait: il s'était probablement endormi avec le sourire
qu'il ne devait plus quitter.
Marforio et Lorenzo debout, graves, recueillis, réfléchissaient.
--Il me vient une idée, dit le docteur.
--J'en ai une aussi, ajouta Lorenzo avec un soupir: voyons la vôtre.
--Eh bien, tout peut encore se réparer. Mais quelques sacrifices sont
nécessaires. Nous savons par les phénomènes qui se produisent depuis peu
que les cervelles convenablement enlevées servent indistinctement aux
premiers corps venus. Je vais aller trouver quelques pauvres diables que
la pensée importune, des ambitieux qui visent au pouvoir, des
philosophes qui rêvent le gouvernement. Je leur offrirai, moyennant une
récompense, la possession de la puissance et des honneurs. Je leur
ouvrirai le crâne, et j'apporterai ici des cervelles toutes neuves qui
seront peut-être bien dépaysées d'abord, mais qui introduiront du moins
de la variété dans le conseil.
--Oh! voilà assez d'expériences, dit Lorenzo. Voilà assez de tentatives
et de tentations sacrilèges.
--Ah! mon gendre, reprit avec animation Marforio exalté par la
perspective d'une nouvelle lutte scientifique, vous doutez de votre
beau-père! Vous faites injure à son système!
Lorenzo aurait pu répondre qu'il y avait bien de quoi; mais il suivait
avec trop d'attention un projet qui naissait et se développait en lui,
pour attacher de l'importance aux récriminations et aux offres de
Marforio.
--Pensez donc, mon prince, à l'immense avantage de cette nouvelle
combinaison, disait le savant. Les ministres deviennent des
passe-partout. Nous leur donnons les idées, je veux dire les
intelligences nécessaires au bonheur de la principauté. Le gouvernement
devient bien réellement le représentant de l'opinion, puisque, selon les
circonstances, nous transvasons dans le crâne des ministres les
cervelles des chefs de l'opinion, si ceux-ci consentent, bien entendu.
Dès qu'une cervelle aura produit ce qu'on en attendait, on la rendra à
son premier possesseur. L'État, pour peu que la mode de ce système
prospère un peu, se fonde sur la participation de tous au pouvoir. Mais
comme le peuple a besoin de s'habituer aux visages de ceux qui le
gouvernent, et pour éviter la confusion des physionomies, autant que
pour garder un décorum invariable, les cervelles passeront, mais les
ministres ne passeront point.
Marforio, déjà consolé, se frottait les mains devant cette perspective
et se voyait déjà le dispensateur de la vie sociale dans la principauté.
Son bistouri devenait un sceptre.
Lorenzo, nous l'avons dit, suivait son idée et n'écoutait pas le
docteur. Il pensait à Marta, et se rappelant les conseils que cette
chère âme, que cette bonté vaillante lui avait donnés souvent, il
concevait un projet hardi, qui mûrissait dans sa tête et qui le rendait
de plus en plus grave, à mesure que la réalisation lui paraissait
vraisemblable. Comme Marforio ne recevait pas de réponse et ne trouvait
pas dans son gendre l'enthousiasme sur lequel il croyait pouvoir
compter, il lui toucha le coude.
--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda-t-il.
--Je pense, dit Lorenzo avec une douce fermeté et un effort visible, que
Dieu ne veut pas qu'on empiète davantage sur son domaine. En permettant
qu'un ennemi attente à votre oeuvre, il nous avertit d'interrompre ces
opérations, cette boucherie...
--Boucherie! s'écria Marforio indigné. Ah! mon gendre, vous ne méritiez
pas ma fille!
--Excusez-moi, dit Lorenzo, je suis ignorant. Mais j'ai des devoirs à
remplir comme prince et je veux les remplir. Tant que mon père a paru
agir de sa propre volonté, j'ai dû m'incliner devant ses fantaisies,
tout en les regrettant peut-être. Aujourd'hui je crois qu'il est de mon
honneur et de l'intérêt de la principauté de me substituer à la pensée
morte.
--Dites à la pensée absente et perdue; car enfin on les trouvera
peut-être ces cervelles! Si nous les faisions afficher!
--Oh! Colbertini (car c'est lui qui a fait le coup, sans aucun doute),
Colbertini doit avoir pris ses précautions. Le traître se sera vengé.
Pourquoi ai-je oublié de lui demander la clef?
--Avouez aussi, mon prince, qu'on ne laisse pas la clef de sa maison à
l'ennemi qu'on a chassé; vous voulez régner et vous débutez ainsi!
--J'ai eu tort, c'est vrai. Mais le moment est venu de tout réparer, et
je sens que je suis à la hauteur de ma tâche. Marforio, promettez-vous
de me seconder en toute chose, de garder le plus inviolable secret?
--Et je devrai renoncer à mes expériences? dit le savant avec tristesse.
--N'êtes-vous pas contraint d'y renoncer? De qui obtiendriez-vous
l'autorisation de poursuivre vos épreuves? Si vous ne m'aidez pas, je
laisse la curiosité, l'indignation publique s'informer et suivre leur
cours. Et avec la perte de votre système, c'est l'honneur que vous
perdez.
--Oh! sauvons l'honneur de la science avant tout! s'écria Marforio. Que
faudra-t-il faire?
--Je vous l'ai dit: me garder le secret et m'aider à entretenir la
principauté dans une illusion qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas
préjudiciable à ses intérêts.
--Oh! oh! l'appétit du pouvoir vous viendrait-il, mon gendre?
--Dites l'appétit du dévouement. Vous m'assurez que les corps étendus là
peuvent vivre encore?
--Sans doute; puisqu'ils dorment, ils peuvent s'éveiller.
--Et en s'éveillant?
--Ils auront la même figure, la même allure qu'à l'ordinaire; seulement
ce seront de belles têtes, sans cervelles. Pour quelques-uns, ce
changement sera insignifiant.
--Et vous croyez qu'à moins de regarder dans la tête, on ne s'apercevra
pas de... ce qui manque.
--Pourvu qu'on ne les interroge pas, le vide ne sera pas constaté.
--Eh bien, Marforio, réveillez-les; je penserai, j'agirai pour eux. Mais
prenez bien garde que jamais personne ne se doute de la vérité. Il y va
de notre honneur, peut-être aussi de la vie.
--Ma foi, mon gendre, cette nouvelle manière d'utiliser la péripétie que
ce diable de Colbertini nous a ménagée me plaît assez. Vous allez voir
si je suis à la hauteur de votre rôle. Par le Grand Albert, je jure de
garder le secret.
Marforio s'approcha des ministres et de Bonifacio, et interrompit leur
sommeil. Alors il se passa une chose effrayante, dont Lorenzo garda
toujours une terreur profonde. Les corps se levèrent, s'habillèrent,
marchèrent, bâillèrent, sourirent, se dilatèrent, ouvrirent la bouche
comme pour parler, mais sans prononcer de parole. Le prince voulut
prendre la main de son père; Bonifacio se laissa faire et sourit. Par un
instinct machinal, le ministère se mit à la suite de son souverain, et
ce cortège silencieux, marchant à pas comptés, en frappant les dalles de
marbre de la galerie, se rendit à la salle à manger. C'était le premier
travail ordinaire de la journée. Comme celui-là rentrait dans l'instinct
animal, il fut ponctuellement rempli. Le déjeuner fut grave. Les valets
regardaient et ne comprenaient rien à ce silence inaccoutumé. Depuis
quelque temps surtout les réunions étaient fort bruyantes. Lorenzo,
assis à la droite de son père, commençait sa comédie de prince et
mentait pour la bonne cause; il se penchait respectueusement vers
Bonifacio, paraissait en recevoir des ordres qu'il transmettait
immédiatement.
Vers la fin du repas, une rumeur monta de la rue. Le peuple, secrètement
soulevé par Colbertini et ses agents, demandait à voir son souverain. Le
bruit avait couru qu'il était malade, mort peut-être, et que les
manoeuvres de Marforio avaient compromis les jours d'un prince et d'un
ministère qui étaient en train de conquérir la popularité.
Lorenzo prit son père par le bras, fit un signe à Marforio et se leva.
Tout le ministère, mû comme par un ressort, se leva aussitôt. Les deux
princes, suivis des ministres, s'avancèrent vers le balcon. Des
acclamations frénétiques les accueillirent. Dès qu'un peu de silence put
s'établir, Lorenzo demanda la parole.
--Chers amis, dit-il à la populace, mon père est trop ému de votre
touchant témoignage de sympathie pour parler; il me charge de vous
remercier en son nom, et de vous annoncer que tous vos voeux seront
comblés.
Un frémissement de joie courut dans la foule. Marforio, placé derrière
Bonifacio, le poussa légèrement par le haut du corps, et Son Altesse se
pencha et salua. Immobiles et roulant de grands yeux, les ministres
tenaient la droite et la gauche de leur souverain.
--Oui, continua Lorenzo, les réformes, longtemps ajournées, seront
aujourd'hui même exécutées. Les rues vont désormais recevoir un
éclairage qui fera du jour le clair de lune de la nuit.
(Applaudissements.) Plus d'ordures sur le pavé! Les impôts sur les
objets de consommation seront l'objet d'un examen, et tout fait espérer
qu'ils seront incessamment abolis.
Les cris de _Vive Bonifacio_ se firent entendre; Marforio lui-même fut
violemment acclamé. Quant à Lorenzo, on avait remarqué dans son accent,
dans son attitude, une contrainte, un chagrin, qu'on interpréta comme du
dépit, et l'on se dispensa de l'associer aux témoignages de gratitude
dont le pouvoir était l'objet. Le jeune prince accepta ce premier
mécompte comme un augure favorable.
--Tant mieux, dit-il, ils seront plus faciles à tromper.
Le cortège quitta le balcon et se dirigea vers la salle du conseil. Là
chacun prit la place qui lui était habituelle. Lorenzo veilla à ce que
les ministres ne manquassent de rien, et sortit avec Marforio, en
fermant soigneusement la porte, et en ayant soin encore d'emporter la
clef. Il poussa même la précaution plus loin. Il tâcha de faire trouver
dans une caserne quelques soldats qui n'eussent pas oublié le maniement
des armes et qui n'eussent pas vendu les fourniments de l'État, pour
acheter des rubans à leurs fiancées; il les fit venir et leur dit:
--Son Altesse travaille et travaillera longtemps. Elle ne veut pas être
dérangée; en conséquence, elle vous enjoint de poser une sentinelle à la
porte de la salle du conseil. Vous devez empêcher par tous les moyens
possibles, même par les armes, qui que ce soit de pénétrer dans
l'appartement. Colbertini sera bien fin, ajouta-t-il intérieurement,
s'il déjoue ces précautions.
Colbertini n'y songeait guère. La police fut mise à ses trousses; mais
il ne faudrait pas conclure de l'inutilité des recherches qu'il se cacha
avec, beaucoup de soin. Il avait suivi la manifestation quasi séditieuse
dont il était l'instigateur. L'apparition de Bonifacio et de ses
ministres au balcon du palais le terrassa.
--Décidément, se dit-il, il y a là-dessous du sortilège.
Il n'osa pas avouer la coupable spoliation qu'il avait commise. C'était
un gros attentat, et il pouvait payer de sa tête la cervelle de
Bonifacio. Il jugea plus prudent de devancer la justice du peuple, et il
partit immédiatement pour la frontière, où l'attendait un capucin de ses
amis, auquel il avait promis une part dans le maniement des affaires, si
la trame qu'il avait ourdie aboutissait. Il avait eu soin d'envoyer en
partant un petit paquet à Marforio. C'était une lettre avec une clef.
«Traître, disait la lettre, tu l'emportes! mais pas pour longtemps! Je
vais armer contre toi toutes les foudres célestes. Prie le diable qui
t'inspire de te faire échapper à la sainte inquisition.»
Marforio rit beaucoup de ce billet.
--Le sot! dit-il, il se prétend un homme d'État, et il se fâche! il
s'avoue vaincu.
Lorenzo, brisé d'émotion, s'était empressé d'aller tout raconter à
Marta.
--J'ai menti à la face de Dieu et des hommes, lui dit-il en la voyant,
voilà mon métier qui commence. Ah! tu m'aideras de ta sagesse et de tes
conseils.
--Je t'aiderai de mes prières et de mon amour, répondit Marta.
La lutte si courageusement entreprise par le prince héréditaire se
continua le lendemain et les jours suivants, Dieu sait avec quelles
terreurs, quelles précautions infinies, non-seulement sans que rien
trahît l'effort généreux de Lorenzo, mais encore avec un succès qui
dépassa ses espérances. Il levait, il couchait, il faisait boire et
manger son père et les ministres; puis, quand il les avait tous
convenablement mis sous clef, il travaillait avec Marta et, suivant les
inspirations de leurs deux coeurs, il administrait.
Qu'il commît quelques fautes et que les illusions généreuses de son âme
le fissent continuellement tomber dans des pièges et dans des erreurs
énormes, je l'admets; mais il y avait une bonne volonté si active et une
intention si droite que les fautes portaient en elles leur remède, et
que le bien se produisait toujours. Lorenzo, bien entendu, laissait
toute la gloire à son père, et le peuple continuait à ne lui savoir gré
de rien, au contraire.
Une ère de prospérité commença pour les États de Bonifacio XXIII. Ce fut
le plus glorieux moment de son règne. Ce fut à partir de cette époque
que ses ministres et lui acquirent les titres dont l'histoire n'a jamais
voulu rendre le dépôt. On trouvait à ces hommes sans cervelle tout le
génie, toute la maturité qu'on leur eût refusés quelques semaines
auparavant. La parfaite dignité avec laquelle ces automates de chair et
d'os figuraient dans les cérémonies, ce qu'ils gagnaient en éloquence
depuis qu'ils ne parlaient plus, et en sagacité depuis qu'ils ne
pensaient pas, combla les voeux du parti des jeunes. Il s'était réjoui
de la période bruyante, agissante; il se réjouit davantage encore de
cette taciturnité. Bonifacio devint un politique, supérieur à Machiavel.
Des sentences, auxquelles Lorenzo n'était pas étranger, commencèrent à
circuler. Les uns affirmaient que l'empire du monde appartient aux
flegmatiques; les autres se réjouissaient de ce que le règne des
bavardages avait cessé. Comme Bonifacio était inabordable et comme il
marchait toujours au milieu d'une haie de serviteurs dévoués, il
devenait impossible de lui parler. Pourtant des mots profonds et
sublimes lui furent attribués. Lorenzo se mettait l'esprit à l'envers
pour les inventer.
Sans qu'on touchât à une seule des libertés dont le peuple avait cru
jouir jusque-là, parce qu'il les avait gaspillées, l'ordre s'établit peu
à peu. Une émulation singulière se manifesta entre le prince et ses
sujets. Chacun voulut travailler, puisque le chef de l'État travaillait.
Au bout de six mois, Bonifacio passait la revue d'une jolie petite
armée, équilibrait les budgets autrement qu'en se servant de quelques
belles phrases comme balanciers, encourageait les affaires sans faire
tort aux travaux intellectuels, et réalisait... tout ce qu'il n'avait
jamais rêvé.
Cette prospérité emplissait de joie et d'un secret orgueil le coeur de
Lorenzo.
--Mon gendre, vous êtes un grand homme, lui disait Marforio, un peu
moins présomptueux depuis sa déconvenue.
--Que je suis heureuse de t'aimer! lui disait Marta.
--Et quand je pense que le public attribue tout cela aux gros corps qui
digèrent là-bas, reprenait le savant.
--Tant mieux, ajoutait Lorenzo en souriant. J'ai tous les profits du
pouvoir sans en avoir les inconvénients; je fais le bien et je n'ai pas
de louangeurs à récompenser.
Marforio était plus ménagé que Lorenzo par l'ingratitude. On allait même
jusqu'à lui attribuer, sinon tout le bien qui s'accomplissait, du moins
l'initiative féconde dont on recueillait maintenant les résultats. Mais
peu à peu, à mesure que la satisfaction publique s'augmentait, Bonifacio
devenait le seul objet d'estime et d'amour. Ce bon roi, si paternel et
si recueilli, cette pensée mystérieuse, qui se manifestait par des
bienfaits, était l'objet d'un culte qui variait ses formes sans
s'épuiser jamais. Les monuments en l'honneur du souverain, les statues,
avec ou sans robinets d'eau, décorèrent la capitale.
Quant à Lorenzo, c'était à peine si l'on se rappelait son existence. On
n'en parlait que comme d'un jeune prince naïf qui avait fait un sot
mariage. Car les peuples les plus démocrates pour eux-mêmes adorent
l'aristocratie des unions princières, et sont humiliés d'une mésalliance
de leurs chefs, faite souvent pour leur gloire. Ce bon jeune homme, si
pur et si poétique, passait pour un nigaud. Il en riait et trouvait une
satisfaction véritable et piquante dans cette injustice qu'il avait
cherchée. Sa piété filiale, qui n'avait pas de dédommagement à recevoir
du côté de son père, s'excitait et s'alimentait encore; et n'ayant ni
flatteurs pour corrompre ses inspirations, ni rivaux pour défier son
zèle et le porter aux prouesses dangereuses, il continuait à faire le
bien tranquillement, loyalement, saintement, pour la seule joie de faire
aimer son père et d'être aimé de Marta qui, de son côté, ne restait pas
étrangère à l'accroissement de la population et à la consolidation de la
dynastie.
Les bons rois devraient être immortels. Mais c'est une question de
savoir si la perpétuité ne corrompt pas les plus précieuses vertus, et
si les peuples qui se fatiguaient d'Aristide ne se révolteraient pas à
la fin contre un souverain immuable dans sa justice comme dans sa durée.
Les nations ont un faible et une tendresse pour les princes qui sont
bons diables; on n'a jamais entendu dire qu'elles en aient choyé, sous
le prétexte qu'ils étaient bons dieux.
Bonifacio XXIII semblait assuré de vivre longtemps, surtout depuis qu'il
ne vivait plus, je veux dire depuis que le souci de son intelligence
n'effleurait plus l'ombre de son corps; mais, et c'est ici que la
fragilité de la science se montre avec éclat, toutes les conjectures de
Marforio furent déjouées, et l'on remarqua avec stupeur dans l'intimité
du château que la santé de Son Altesse et la santé de Leurs Excellences
les ministres déclinaient rapidement. Rien n'était pourtant changé dans
la régularité des fonctions automatiques de ces illustres personnages:
ils faisaient leurs quatre ou cinq repas par jour avec la même abondance
et la même exactitude. Leur sommeil et leurs promenades n'étaient point
troublés; ils végétaient dans cette locomotion somnambulique, sans
chagrins, sans douleurs. Mais, en dépit de l'excellente hygiène à
laquelle ils étaient soumis, on vit leurs yeux s'entourer d'un cercle de
bistre, leurs joues devenir creuses, leur taille se courber, leur
démarche se ralentir. Marforio crut d'abord à un malaise passager. Mais
il comprit bientôt que la mort allait le vaincre, et que sa présomption
scientifique était sur le point de recevoir un conseil de modestie.
Lorenzo pressentit ce dénoûment sans douleur; non pas que l'ambition de
succéder à son père altérât ses sentiments de tendresse filiale; mais
depuis longtemps il portait le deuil secret de Bonifacio, et cet
automate sans parole et sans amitié, qui buvait et qui mangeait à côté
de lui, lui paraissait une effigie de son père, mais n'était plus son
père.
Tout ce qu'on peut déployer de ressources ingénieuses pour prolonger la
vie, Marforio l'essaya en faveur du prince et de ses ministres.
--C'est monstrueux, disait-il, ces coquins-là ont fait un pacte avec
Colbertini. Puisqu'ils ne pensent plus, de quoi diable peuvent-ils
mourir?
Ils mouraient précisément de ne plus penser, et c'était là ce que ne
voulait pas reconnaître Marforio. Il avait peine à admettre que la
matière, pour s'épanouir et pour durer, eût besoin de l'intelligence; il
ne comprenait pas qu'il y a dans l'idée, dans la vie morale, un foyer,
la vie même; et de même qu'on voit des corps chétifs se maintenir et
persister longtemps au seuil de la tombe, parce que l'énergie de la
volonté ou de l'imagination fait peur en quelque sorte à la matière et à
la mort, de même on voit les corps les plus robustes s'affaisser et
dépérir quand la flamme intérieure ne les soutient et ne les illumine
pas.
Bonifacio n'était qu'un cadavre animé, un de ces sépulcres blanchis et
mis à neuf dont parlent les Écritures. Ses ministres ne valaient pas
mieux.
Marforio se désolait et se démenait; dans les rares circonstances où
l'exhibition publique du gouvernement était une nécessité, on fardait
Son Altesse et Leurs Excellences; mais ce petit mensonge, ce masque
était une ironie de plus et n'empêchait pas l'active décomposition de
s'attaquer à ces hauts et puissants personnages.
Le peuple, quand il apercevait son souverain, criait à tue-tête: _Vive
Bonifacio_. Mais si la voix du peuple est la voix de Dieu, elle n'était
pas, en tout cas, la réponse du ciel aux questions que s'adressait le
docteur.
Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmétiques furent
impuissants à dissimuler les ravages de la décrépitude. Lorenzo, qui
craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se
portât à quelques excès contre Marforio, faisait répandre le bruit de
l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les églises furent alors
assiégées. On brûla des cierges à tous les saints du calendrier, ce qui
n'était pas trop. On fit des pèlerinages à quelques endroits de
plaisance où des industriels avaient établi de pieuses guinguettes. Des
charlatans s'offrirent avec des remèdes héroïques. On supplia dans des
adresses éloquentes le _père du peuple_ de moins travailler. Le parti de
l'avenir, qui s'était un peu débandé, se réorganisa et lança contre
Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme
égoïste de laisser tout le soin des affaires à son père.
--Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait
visiblement et qui jurait de ne pas survivre à l'échec de son système,
ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous,
mon gendre, qui avez tout fait, tout gouverné!
--Ils ne le sauront jamais, répondait Lorenzo; puis-je avouer,
pouvons-nous avouer que nous les avons trompés?
Un matin, les cloches sonnèrent un glas funèbre. C'étaient de belles
cloches neuves qui venaient d'être installées et qui passaient pour un
cadeau de Bonifacio. Tous les habitants éclatèrent en sanglots et ne
remarquèrent le doux son des cloches que pour dire avec désolation que
leur souverain ne les entendrait pas.
Quelques heures auparavant, Son Altesse était passée de vie à trépas,
sans douleur. Le cadavre était hideux à voir, tant la matière se hâtait
de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterré, avec son sourire qui ne
l'avait plus quitté.
Les ministres ne valaient guère mieux. Il en mourut un en même temps que
le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs
fidèles. On n'annonça qu'en plaçant des intervalles entre chaque décès
cette fin du gouvernement modèle.
Je ne vous décrirai pas les magnificences relatives des funérailles qui
furent faites à Bonifacio. Ce fut une date mémorable, et comme les
grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac,
il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect,
que la principauté célébrait une noce.
Lorenzo, pâle et triste, comme jamais prince héréditaire ne le fut au
convoi de son prédécesseur (ce dernier fût-il son père), conduisait le
sinistre cortège. Marforio, comme premier ministre, était contraint d'y
assister; mais, à vrai dire, ce fut ce jour-là que sa charge lui pesa le
plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa véritablement. Car c'était
quelque chose de plus qu'un prince, fût-il Alexandre, ou César, ou
Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'était tout l'effort de la
science, toute la découverte, toute l'oeuvre de son génie. Le pauvre
savant se disait bien en manière de consolation:
--Si l'infâme Colbertini n'avait pas enlevé les cervelles, peut-être
eussent-ils vécu!
Mais il y avait dans ce regret la condamnation même de son système. Car,
du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en étaient
plus l'agent destructeur et pernicieux.
Lorenzo ne fit pas sentir à son beau-père la contradiction formelle qui
existait entre ses théories et ses soupirs; il était lui-même aux prises
avec de sérieuses difficultés qui allaient mettre encore une fois son
courage à l'épreuve.
Le lendemain des funérailles, des placards séditieux furent trouvés
apposés au coin des rues, entre les images de la bonne Vierge qui
étaient au-dessus et les tas d'ordures qui étaient au-dessous. Dans ces
affiches on protestait contre l'élévation de Lorenzo au trône occupé par
ses pères. On ne proposait pas à la principauté de se passer de
souverain; c'eût été un moyen trop radical et qui ne pouvait venir à la
pensée du parti de l'avenir fortement imbu du passé; mais, selon la mode
antique des petits États d'Italie, on proposait d'aller patriotiquement
offrir l'argent, les récoltes, les soldats et tous les autres biens de
la principauté à un vieux souverain étranger, qui, n'ayant absolument
aucun droit à l'héritage de Bonifacio, se montrerait sans doute
reconnaissant de celui qu'on lui accorderait.
Colbertini était pour quelque chose dans la rédaction de ce programme.
Depuis qu'il était tombé du pouvoir, cet homme d'État était regardé
comme infaillible; cette erreur est assez commune. Ajoutez qu'il était
émigré, et que les peuples, sans pitié pour l'exil, ont une assez grande
considération pour la fuite. Le traître se vengeait de ses successeurs
et du prince. Il n'osa pas réclamer le payement de la dette contractée
envers lui par _feu_ Bonifacio; mais il pensait bien se la faire payer
par le prince désigné dans les proclamations.
Lorenzo eût été bien heureux de quitter le palais, d'abdiquer les
honneurs; mais il avait des devoirs à remplir, un héritage à réclamer et
à défendre; il essaya de résister pacifiquement, de faire des promesses.
Mais quelles promesses pouvait-il faire qui ne fussent au-dessous de la
réalité dont son père avait si libéralement comblé ses peuples? Quand
il parlait d'agir de son mieux, on lui riait au nez, en lui disant qu'il
était incapable d'agir mieux et aussi bien que Bonifacio XXIII, dont
l'exemple avait été stérile pour lui; il l'avait bien prouvé.
On sait tout ce que ce modèle des fils et des princes modestes, en même
temps que des héritiers, aurait pu répondre; mais c'était précisément
son silence qui faisait à ses propres yeux sa gloire et son mérite. Il
ne voulait pas régner en flétrissant son père. Comment d'ailleurs dire
au peuple qu'on l'avait trompé, et l'initier à cette horrible et
sinistre comédie que Lorenzo avait jouée? Comment lui prouver que tous
ces ministres morts ou mourants étaient des marionnettes?
Lorenzo essaya de lutter en prince; il envoya nettoyer les murailles des
placards séditieux qui les couvraient; la révolte armée n'attendait que
ce signal. On cria à la tyrannie. Les instincts de ce jeune voluptueux
(on l'appelait ainsi parce qu'il s'était hâté de se marier légitimement,
au lieu de se contenter des folles amours permises à son âge), les
instincts du jeune voluptueux se montraient enfin dans toute leur
perversité; et alors, les réverbères que Lorenzo avait fait mettre dans
chaque rue furent arrachés et furent lancés comme des projectiles contre
son palais; on se servit pour la première fois contre lui des beaux
fusils tout neufs qu'il avait fait distribuer à la garde civique. Le
sang eût coulé, si Lorenzo, suffisamment édifié sur les sentiments de
reconnaissance de la principauté envers son père, n'eût pas renoncé à se
faire convaincre davantage des services qu'il avait rendus lui-même sous
le nom de Bonifacio XXIII. Il comprit la difficulté du pouvoir
monarchique et s'avoua humblement qu'il n'était pas assez ambitieux
pour commencer par canonner ses sujets, afin de les forcer au bonheur
qu'il se sentait capable de leur procurer.
--Les scélérats! disait Marforio, qui n'était pourtant pas enveloppé
dans la disgrâce, je voudrais les pendre tous.
--Ou leur enlever la cervelle, n'est-ce pas? ajoutait Lorenzo.
Non, docteur, continuait-il, ils sont logiques. Les peuples ne se payent
pas de conjectures, d'hypothèses; ils ont une ingratitude qui est la
condition de leur indépendance; et s'ils subissaient toute une dynastie
d'imbéciles, en souvenir d'un bienfait rendu, ils seraient toujours sous
le joug. On les dompte par la force, on les séduit par la pompe, on leur
plaît par la ruse; mais on les ennuie par la bonne volonté sans apparat.
Je ne suis pas un conquérant; j'ai des goûts simples, et je ne peux ni
ne veux les tromper. Il est donc juste qu'ils s'imaginent perdre tout à
la mort de mon père, dont les oeuvres sont récentes, et qu'ils se
défient de moi qui ne ressemble pas à mon père.
--Mais, mon gendre, puisque c'est vous qui régniez si bien!
--Ah! voilà ce qu'il ne faut pas leur dire; est-ce qu'ils me croiraient
d'ailleurs? Allons! Marforio, prenons-en notre parti. Un acte de
violence, un crime d'État, excusable aux yeux de l'histoire, odieux pour
ma conscience, pourrait me maintenir. Je ne suis pas assez certain
d'être infaillible pour commettre cet attentat.
Le bon Marforio ne comprenait pas ces subtilités.
--Vous ne parlez pas en prince, dit-il, véritablement indigné.
--Je parle en citoyen.
--Tu parles en honnête-homme, dit Marta, en se jetant au cou de son
mari.
C'était en effet un très-honnête homme que le prince Lorenzo. Fallait-il
attribuer à l'éducation reçue de l'institutrice française, à la lecture
de _Télémaque_ ou à sa vocation poétique le développement de ces
instincts de candeur et de bonne foi? C'est ce que je ne pourrais
affirmer, dans la crainte de suggérer un moyen inefficace aux princes
tentés d'être honnêtes. Ce que je puis dire, c'est qu'il aima mieux
renoncer au pouvoir que de le revendiquer par la force, et qu'il quitta
la principauté sans laisser une goutte de sang derrière lui.
Dès qu'on apprit le départ de ce prince incapable, un hourra salua la
délivrance. La générosité même de Lorenzo lui fut imputée à crime. Les
peuples révoltés chassent d'ordinaire les princes qui leur résistent et
méprisent ceux qui ne leur résistent pas. Un prince qui ne savait pas
défendre sa couronne ne méritait pas de la porter. Son horreur de la
guerre civile passa pour de la pusillanimité. On alla offrir le pouvoir
au souverain étranger dont il a été question. Celui-ci s'empressa de
gratifier ses nouveaux sujets d'une partie de ses dettes, et fit peu de
jours après son entrée dans la capitale.
Il fut reçu, complimenté par Colbertini, qu'il nomma son premier
chambellan, les ministres ayant été supprimés par une mesure radicale
qui dut faire tressaillir Bonifacio dans sa tombe; si bien que l'infâme
Colbertini eut le droit de porter suspendue à un cordon cette fameuse
clef de la salle des trésors qui lui avait permis enfin d'accomplir sa
vengeance.
Quant au parti de l'avenir, le nouveau souverain qui lui devait sa
couronne s'empressa de le disperser et de le menacer du _carcere duro_
s'il se reformait jamais.
Comme il avait mal agi par pur patriotisme, il dut sans doute se
déclarer satisfait de cette récompense.
Lorenzo était exilé; mais il avait avec lui l'amour et la liberté, et
cela suffisait pour lui redonner une patrie idéale. Il emmena le bon
Marforio et vint en France, où le sol est particulièrement hospitalier
pour les princes exotiques. Au surplus, ce titre de prince, Lorenzo le
laissa sommeiller; il était pauvre et avait besoin de travailler: les
prétentions héréditaires n'étaient plus de mise. Il étudia, devint en
quelques mois un naturaliste des plus distingués, publia plusieurs
mémoires, concourut dans des luttes scientifiques et conquit plusieurs
fois des couronnes qui ne changeaient rien à l'équilibre européen. Il ne
faut pas croire, toutefois, qu'en quittant la principauté, Lorenzo eût
renoncé à son affection pour elle. Il sembla, au contraire, qu'il
l'aimait mieux depuis qu'il l'avait perdue. Il y songeait nuit et jour,
et s'il s'efforçait de s'instruire, s'il appliquait toute son âme à
former le coeur de ses enfants, c'est qu'il pensait qu'en cas de retour
il fallait rendre à son pays des citoyens dévoués qui eussent tout
oublié et tout appris.
Marforio continua de poursuivre des chimères; mais il remarqua que le
sol de la France les rend plus fugitives; il renonça à expérimenter sur
les cervelles, les Français préférant de beaucoup les fêlures naturelles
du crâne à celles que le docteur pouvait pratiquer; il se résigna à de
moindres problèmes et borna son ambition à la quadrature du cercle et à
la pierre philosophale.
Lorenzo vécut heureux. La patrie absente donnait à son bonheur
domestique cette mélancolie, cette tristesse qui met au frais, pour
ainsi dire, les parfums de l'âme et les empêche de s'évaporer. Il eut
des enfants beaux comme Marta et bons comme lui. Il s'appliqua à leur
donner une conscience droite et inflexible, le sentiment de l'honneur et
la passion du devoir; il leur apprit qu'ils étaient princes, et leur
raconta son histoire, pour les préserver des vaines ambitions. Peut-être
eut-il un tort que je dois confesser pour lui, et dont il ne se repentit
pas en mourant: il éleva ses fils dans des utopies et leur persuada, par
exemple, que les peuples sont les maîtres de leurs destinées, que les
princes ne sont pas indispensables à la prospérité des États, et que la
justice et la liberté sont plus nécessaires que le pain et les fêtes du
cirque. Ces paradoxes, qui faisaient doucement calomnier Lorenzo par son
entourage et l'accuser de républicanisme, ont malheureusement porté
leurs fruits et semblent condamner les enfants de Lorenzo à un bien long
exil, car ils ont juré de ne rentrer dans leur pays que quand l'Italie
serait libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique.