SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES ÉMOTIONS.

I

Vue de face, de profil et de trois quarts d'un véritable loup de mer.

Le _Cyclope_ était un magnifique navire, appartenant à MM. Poussin et

Cie, armateurs au Havre. Il n'avait pas été lancé à la mer un

vendredi, ni à la date du 13. Rien ne lui avait donc porté malheur; et

depuis une quinzaine d'années qu'il naviguait, il faisait la fortune de

son propriétaire, la joie des matelots qui le servaient, et l'orgueil du

capitaine Michel qui le commandait.

Le capitaine Michel passait pour un véritable loup de mer. Cela ne veut

pas dire qu'il fût plus féroce qu'un mouton, et que le Petit

Chaperon-Rouge eût couru avec lui d'autres dangers que celui de voir

manger sa galette; car on sait que les loups de mer ressemblent aux

loups de terre comme les veaux marins ressemblent aux veaux de la

prairie, et même aux veaux de M. Troyon. Le capitaine était donc un

brave homme de loup; il avait, à quelque distance du Havre, dans une

jolie petite maison, aux trois quarts payée par ses économies, laissé la

louve, sa femme, sous les traits de la meilleure mère de famille. Madame

Michel élevait deux filles dans la crainte de Dieu et de l'Océan; et le

capitaine aspirait après le moment où il placerait la dot de ses

héritières, les véritables patrons qui le fissent naviguer. Jusqu'à ce

jour-là, il faisait son métier honnêtement, ponctuellement. Personne ne

surveillait mieux que lui la manoeuvre. Rigide envers les matelots,

toujours le front plissé quand il commandait, il s'enfermait dans sa

cabine pour baiser les lettres de sa femme et les petites pattes de

mouche de ses filles. On ne l'avait jamais vu pâlir devant une tempête;

mais il savait bien, lui, pourquoi ses cheveux avaient grisonné si vite,

et, malgré sa reconnaissance tempérée pour la mer, il s'était bien juré,

s'il avait jamais un fils, de lui interdire les voyages au long cours.

Le ciel, qui entretenait des intelligences secrètes avec la bonne madame

Michel, n'avait pas voulu mettre le marin dans le cas de tenir un

serment injurieux pour sa profession; aussi ne lui avait-il envoyé que

des filles. Mais le capitaine Michel, pour ne pas en avoir le démenti,

avait juré alors que jamais ses filles n'épouseraient un marin. C'était

une façon indirecte de persister dans son serment et dans cette rancune

obligée que nous avons tous, plus ou moins, contre notre plus chère

profession.

Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus

la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude

des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire

solennel. Plus de séparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait

dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait

plus que pour rire et pour faire peur à la vieille servante. Sans doute,

il lui en coûterait bien un peu de quitter le _Cyclope_, qui filait si

gentiment ses douze noeuds à l'heure, et qui se garait tout seul des

écueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine

avait pris depuis longtemps ses précautions; la séparation ne devait pas

être absolue, complète, et l'effigie du _Cyclope_, puissamment coloriée

pour résister à l'action du soleil, bravait les regards et défiait

l'oubli dans la salle à manger future du capitaine.

Il ne désespérait pas non plus d'avoir un jour (mais c'était là presque

une folie!), pour le guéridon de marbre de son salon, un modèle

microscopique en bois du cher _Cyclope_, avec tous ses gréements, et un

petit bonhomme d'un sou, placé au pied du grand mât, le bras tendu, pour

rappeler toujours à M. Michel le capitaine Michel. C'était une surprise

qu'il se ménageait à lui-même. Il ne se sentait pas d'aise à la pensée

de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des

douze tasses à café et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies délicates qu'il savourait par avance, le

capitaine naviguait en réalité vers la Nouvelle-Guinée. Qu'allait-il

vendre, échanger, acheter? cela importe peu au récit.

Retiré dans sa cabine et soigneusement verrouillé, Michel avait défendu

qu'on le dérangeât. Il était si gravement occupé! Il écrivait à sa

femme et à ses filles, donnait à la première ses instructions précises

pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse

dans son jardin, et rédigeait pour les secondes son journal quotidien,

légèrement poétisé par excès de tendresse paternelle. Il cherchait dans

des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il

allait aborder, et qu'il avait explorés trop souvent pour s'être jamais

donné la peine de les étudier. Mais bien qu'il n'eût aucune sérieuse

prétention littéraire, et qu'il ne s'avouât pas les motifs de cette

érudition d'emprunt, le capitaine cédait au besoin instinctif de la

couleur locale.

Un récit de voyage sans descriptions est comme le dessert redouté de

Brillat-Savarin, et la jolie femme à laquelle il manque un oeil. Or le

capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure où nous faisons connaissance avec lui, loin des regards

civilisés et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons

avouer que par précaution contre la température et peut-être aussi par

une sorte de loi réaliste, qui poussait la couleur locale jusqu'à

l'illusion, le brave Michel n'était guère plus vêtu, dans sa chambre,

qu'un souverain des îles de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vanté la supériorité des costumes primitifs pour la

solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine était plus

habillé qu'un discours d'académicien. Cette simplification des

accessoires du commandement entrait peut-être pour quelque chose dans la

consigne sévère donnée par Michel. Certain de ne pas déchoir à ses

propres yeux, et s'estimant pour la réalité et non pour l'apparence, il

était beaucoup moins sûr de conserver son prestige, s'il était surpris

dans ce négligé.

Voilà pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis

trois, puis quatre, puis un nombre considérable à la porte de sa cabine,

le capitaine proféra tout haut un formidable juron, et se hâta de

reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations

européennes.

--Qui est là? demanda-t-il, quand il fut presque habillé et en

renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour

lui seul.

--C'est moi, capitaine, Pharamond!

--Que me veux-tu? animal! Qu'y a-t-il?

Le capitaine ouvrit sa porte. Pharamond était un vieux matelot du même

pays que lui, dont la figure et la chevelure inculte répondaient bien à

son nom héroïque.

C'était une âme damnée, un séïde, un de ces êtres qui poussent le

dévouement jusqu'à la persécution, et qui vous servent en vous grondant,

comme s'ils vous en voulaient de ne pas tomber à l'eau, à toutes les

heures, pour leur fournir l'occasion de vous en retirer.

--Eh bien! parle, dit le capitaine en laissant entrer son confident et

en refermant la porte, qu'est-ce que tu as découvert aujourd'hui?

--Parbleu! aujourd'hui comme toujours, j'ai découvert que vous étiez

trop bon, que le premier Anglais venu vous enfonçait, quoi! et que, si

on vous laissait faire, tout irait bientôt à la dérive.

--Allons! explique-toi!

--Eh bien! voilà: vous avez reçu à bord ce satané goddam qui s'est

embarqué pour aller où nous irions, sans savoir seulement si nous

n'avions pas affrété pour la lune.

--Sir Olliver! où est le mal? Il paye bien.

--Il paye trop; je veux dire qu'il n'a pas besoin de rôder autour des

gens de l'équipage, comme il le fait, de leur offrir des cadeaux, de les

régaler à toute occasion. Capitaine, je ne vous dis que cela: cet

Anglais est un espion. Je n'aime pas les espions, moi.

--Dis plutôt que tu n'aimes pas les Anglais. Ce n'est pas du tout la

même chose.

--Dans ce temps-ci, c'est possible! mais autrefois! enfin, suffit. Ce

que je viens vous dire, c'est que ce sir Olliver est un drôle de sire;

qu'il cherche à ameuter l'équipage contre vous. Je l'ai surpris tout à

l'heure, baragouinant je ne sais quelles promesses. Qu'est-ce qu'il

promet et qu'est-ce qu'il veut acheter?

--Au fait, tu vois bien, tes craintes sont absurdes. Quel intérêt

peut-il avoir à troubler la discipline? Nous ne sommes pas en guerre

avec les Anglais.

--Non, puisque nous sommes leurs amis, ce qui est plus dangereux et ce

qui rapporte moins. On sait à quoi s'en tenir avec un boulet de canon;

cela entretient la franchise. Mais, des amis! ce sont des jaloux qui

vous ont désarmés d'avance.

--Tu parles comme un philosophe, mais tu ne penses pas de même. Voilà

tes rancunes qui t'emportent!

--Moi! mille millions de sabords! peut-on dire que je m'emporte! s'écria

Pharamond, rouge de colère et d'indignation. Je suis calme, très-calme,

et vous me mettriez hors de moi en en doutant.

--Ah ça! vas-tu finir? dit le capitaine en fronçant le sourcil.

--Oh! j'ai tout fini! Défiez-vous de l'Anglais! voilà ce que j'avais à

vous dire; ce n'est pas long. Ces gens-là en veulent à la marine

française. Après tout, je sais bien que c'est votre affaire de vous

compromettre, de vous exposer; moi, je connais ma consigne, je vous

sauverai malgré vous et malgré ce goddam!

--Je te défends de lui manquer de respect; il est mon hôte, reprit le

capitaine avec fermeté.

--C'est bon, c'est bon, on ménagera le requin; mais vous vous en

repentirez.

--Pas autant que de t'écouter.

Et le capitaine Michel poussa doucement Pharamond dehors et lui envoya

la porte dans le dos.

Cette amicale brutalité fit grommeler le vieux matelot.

--Je me vengerai, dit-il en serrant ses grosses lèvres comme pour mordre

déjà à sa vengeance, mais, en réalité, pour mordre à une pincée de tabac

qu'il venait de se glisser sous les dents.

Il est bien entendu que la vengeance dont parlait Pharamond ne pouvait

être qu'un service à sa manière rendu au capitaine, malgré lui. Ce fut

ainsi que Michel le comprit, et il se remit à sa table pour continuer sa

lettre, en riant doucement.

--Bon Pharamond! serait-il heureux de mettre la main sur un coquin!

S'aviser de soupçonner sir Olliver! un si parfait gentleman. Je sais

bien qu'au premier abord cet Anglais a quelque chose de bizarre,

d'excentrique... Bah! comme tous les Anglais! A quoi vais-je songer?

Voilà que je tombe dans les sottes idées de mon matelot. N'y pensons

plus.

Et après cette résolution fermement prise, le capitaine continua à y

songer plus que jamais. Sans accorder à Pharamond aucune autorité

morale, il lui reconnaissait, avec la superstition des marins, des

voyageurs, des isolés, une sorte d'instinct de dévouement infaillible,

une perspicacité canine, en quelque sorte, qui flairait bien les périls.

--Mais quel danger peut venir de cet Anglais? C'est absurde, c'est

incroyable, se dit presque à haute voix le brave capitaine. Oui; mais

c'est possible. Je vais aller trouver sir Olliver.

Et achevant de donner à sa toilette la correction qui implique l'idée de

sévérité et de dignité, le capitaine Michel monta sur le pont du navire

où l'Anglais se promenait de long en large, regardant le ciel qui, ce

jour-là, était d'un bleu azuré, le plus rassurant du monde pour un

navigateur.

--Si c'est avec l'horizon qu'il complote, se dit en souriant le brave

Michel, je crois qu'il est trahi par son complice.

Et, sur ce mot, le capitaine fit trois pas en avant, toussa de façon à

arracher doucement l'Anglais à sa méditation, et le salua avec la

courtoisie la plus _terre ferme_ qu'il put évoquer.

[Illustration: «Eh bien! Milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un

beau temps.»]

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 11 / 51 题