Donc...--_Ah! je ne sais plus... je ne sais plus..._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, ceci se passait au début d’octobre. Et les semaines de ténèbres

suivirent les mardis éblouissants.

Les gens de l’isba m’y voyaient de moins en moins. On me reprocha cette

froideur. Mme Dupont-Lardin me fit comprendre gentiment que ma

délicatesse était trop réservée. «Depuis des jours elle avait oublié mon

incartade, et elle prendrait plaisir à jaser, comme par le passé, avec

Guillaume et son vieil ami.» Oui-da! Moi aussi, j’aurais voulu la

fréquenter davantage, mais éprise, mais voluptueuse, et non pas

négligente! Et je déplorais maintenant les scrupules qui m’avaient

interdit de lui suggérer l’amour pur et simple, sans intermittence, et

la résolution de fuir avec moi... Et je maudissais la peur dont me

faisait trembler le sommeil de l’hypnose et qui m’empêchait de rendormir

Gilette afin de pouvoir lui dicter une loi nouvelle.

Ah! cet effroi du médium en catalepsie! La fréquentation périodique

d’une magnétisée ne parvenait pas à le vaincre. Je frémissais à l’idée

qu’un jour, quelque événement surviendrait fatalement qui me forcerait à

replonger cette femme dans les transes et à lui intimer tel ou tel

contre-ordre. Et s’il m’arrivait de sonder le mystère psychique, oh,

alors! dans cette ombre redoutable où la pensée chemine à tâtons, parmi

ces rouages incertains et formidables que j’avais eu l’audace de mettre

en action, tout m’épouvantait! Pour en obtenir des résultats connus,

j’avais donné le branle aux machineries les plus énigmatiques; et

maintenant j’appréhendais que le jeu secret de ces engrenages ne

provoquât des aboutissements imprévus, et n’engendrât d’irréparables

conséquences.

Or, la bizarrerie des effets que j’avais suscités n’était pas pour me

rassurer à l’égard de ceux qui pourraient se produire. Une face terrible

de l’hypnotisme, c’est la fatalité inexorable de ses phénomènes.

L’obéissance du sujet aux commandements du magnétiseur a quelque chose

de mathématique, d’aveugle, qui vous impressionne au delà de toute

expression.--Plusieurs fois, poussé par le génie des frissons pervers,

je me donnai l’infâme spectacle de Gilette réduite à l’état de chose

aimantée:

Un mardi, à l’instant des adieux, je lui dis:

--Reste avec moi. Ne t’en va plus.

Et je me plaçai devant la porte ouverte, les bras en croix.

Sa figure se contracta douloureusement. Elle ne dit pas un mot pour

tenter de me fléchir. Elle n’essaya même pas de se faufiler sous l’un de

mes bras. Elle passa, simplement, impétueuse et farouche, en athlète

herculéen, forte soudain d’une force irrésistible venue on ne sait d’où.

Le choc me renversa.

Un autre mardi,--ayant prémédité cette deuxième épreuve,--je me rendis

chez elle un peu avant cinq heures. Ce fut la visite classique du «vieil

ami». Nous devisâmes de frivolités. Mais Gilette, sans plus de formes et

tout à coup, rompit notre duo mesquin et sonna sa femme de chambre.

--Donnez-moi vite mon chapeau et ma jaquette,--lui dit-elle. Puis, se

tournant vers moi:

--Vous me pardonnerez... Une course indispensable. Je suis absolument

obligée de sortir... A bientôt, n’est-ce pas?... Non, ne m’accompagnez

pas: je vais au diable!

Ne sachant pas si bien dire, c’est ainsi qu’elle m’abandonna pour aller

me rejoindre.

Ah! l’étrange maîtresse que j’avais là! Parfois, Monsieur, songeant que

c’était ma volonté, à moi, qui la régentait, j’éprouvais l’abominable

sensation de me posséder moi-même!

Et pourtant, est-ce que l’amour est autre chose que cela? Dans chaque

misérable paire d’amants, est-ce que l’un n’est pas toujours dominé,

suggestionné par l’autre? Et quand, des deux, c’est l’homme qu’on

fascine, est-ce que cela ne vous semble pas monstrueux, comme si alors

la femme usurpait les prérogatives du mâle? Dites?... En somme, nos

amours, à Gilette et à moi, n’étaient qu’une transposition, dans le

domaine expérimental, de ce qui se passe dans la nature. Je n’ai rien

fait de plus que reproduire artificiellement un phénomène de la nature,

et mon crime se confond avec expérience de laboratoire. Peut-être même

ne serait-il pas un crime, si je l’avais commis au nom de l’humanité!

Qu’est-ce, à tout prendre? C’est de la sérothérapie psychologique, voilà

tout. J’ai inoculé la passion, de même qu’on injecte un virus. Dieu fait

les poitrinaires, comme il fait les amoureux; dans la première

occupation, force _tuberculeurs_ de rats et de cobayes le remplacent au

mieux; moi, je l’ai doublé dans la seconde.

Doublé? Allons donc! Je l’ai parodié comme un homme peut le faire. Je

l’ai singé burlesquement! Et je ne tardai pas à reconnaître

l’infériorité de mon travail au regard du sien.

La santé de Gilette s’affaiblit. De semaine en semaine, j’en suivis le

déclin, très lent, mais indiscutable. Toujours fringante et radieuse

quand elle venait à moi, j’appris de Guillaume, pendant une apparition

que je fis à l’isba, les longues méditations injustifiées et les

tristesses sans cause qui la tenaient, des heures, assise et ployée,

dans un mutisme sauvage.--Ce jour-là, Guillaume m’avait supplié de

revenir souvent, de les égayer...

Je n’en fis rien.--J’étais perplexe.

* * * * *

Un matin, vers Noël, Guillaume se présenta devant moi, me causant une

vive appréhension. Ils avaient consulté le célèbre docteur B*** sur

l’état de Mme Dupont-Lardin!...

Mais B*** s’était prononcé tout de go:--Mme Dupont-Lardin souffrait

d’une neurasthénie aiguë.

A cette annonce, mes craintes se dissipèrent.

--Eh bien?--répliquai-je.--La neurasthénie, on la soigne! Et on la

guérit!

--Je sais, je sais. Le docteur a prescrit des cachets, des vins, des

piqûres, des douches. Ça, ça va tout seul. Mais la principale

médication... Le croirais-tu? Gilette n’en veut pas! Elle refuse de s’y

soumettre.

--En quoi consiste...?

--Ah! Ce n’est rien, pourtant! Cela consiste à séjourner deux mois au

soleil, dans un pays de verdure et d’agrément, au bord de la mer.

Promenades. Repos. Distractions...

--Oui. Et elle ne veut pas?

--Elle dit qu’elle ne peut pas; qu’il lui est impossible de quitter

Paris. Et quand je lui demande pourquoi: «Je ne sais pas, répond-elle,

mais c’est impossible.» Et la voilà qui se reprend à méditer, l’œil

allumé, la joue en feu, la tête sur les poings, avec l’air de poursuivre

la solution d’un problème indéchiffrable!... Le docteur prétend voir

dans cette obstination une preuve même de la neurasthénie... Écoute, mon

vieux,--reprit Guillaume,--aide-moi, je t’en conjure! Tâchons de la

décider, à nous deux. Elle a suivi tes conseils tant de fois!... Sa mère

possède une villa près de Saint-Raphaël; que Gilette y passe deux mois,

et c’est la guérison, la vie... Autrement...

Il eut un grand geste enfantin, découragé; il renifla, toussa, et finit

par éclater en sanglots.

--Quoi?--m’écriai-je.

--Le docteur... ne garantit rien...

L’émotion fit trembler ma réponse:

--Tu peux compter sur moi, Guillaume! Nous la déciderons, je te le

promets. Tu as bien fait de venir. Mais il ne faut pas la laisser seule.

A tout à l’heure, mon bon vieux! Va! Je te suis. J’y vais.

Quand le brave garçon fut parti, en essuyant tour à tour ses yeux et ses

lunettes, je tâchai de rassembler mes idées en déroute:

Sans la permission de son «directeur d’âme», Gilette ne voudrait pas

s’embarquer pour le Midi. Or, son existence étant à ce prix, coûte que

coûte elle partirait. Donc, le devoir m’incombait de l’endormir et de

lui accorder, sinon la liberté, du moins quelques semaines de répit.

L’opération s’effectuerait chez moi, commodément, le prochain mardi.

Trois jours me restaient pour simuler, en présence du mari, les

objurgations pressantes qui légitimeraient à ses yeux une pareille saute

d’humeur.

Mon programme fut rempli de point en point.

Le trente et un décembre, ayant pris mon courage à deux yeux, j’appelai

sur Gilette la hideuse torpeur.

Une belle tentation s’offrait à ma conscience: lui dire: «C’est fini. Tu

ne viendras plus jamais. Reprends ton indépendance.»

C’était cela, le remède infaillible, les vocables magiciens! Je ne les

ai pas prononcés. Je l’aimais trop. Je préférais mon plaisir à son

bonheur. Et voici, dans sa forme concise, mûrement réfléchie, la

décision que je lui notifiai, et qui, par la même occasion, corrigeait

les défauts de l’ordonnance antérieure:

--Tu laisseras passer neuf mardis sans venir. Le dixième, à cinq heures,

tu seras ici. Dès lors, tous les mardis, rendez-vous dans les anciennes

conditions. Seulement, s’il m’arrive d’être près de toi, ne va pas me

chercher ailleurs, et viens me trouver n’importe où que je sois.

Le soir même, elle annonçait à Guillaume sa détermination d’aller, deux

mois, tenir compagnie à sa mère, puisqu’il désirait si ardemment cette

villégiature.

Guillaume exulta. Il ne savait comment remercier l’avocat de sa cause...

Un point, toutefois, le chagrinait. Retenu par l’exposition annuelle de

ses œuvres, il ne pouvait quitter Paris avant le quinze...

Mais on eut le bon esprit de ne point tergiverser. Les décisions furent

prises: Gilette partirait sans retard; et lui, la rejoindrait à

Saint-Raphaël.

✱

Le premier janvier, à neuf heures, le _Côte d’Azur Rapide_ emporta Mme

Dupont-Lardin.

C’était la première fois que Guillaume se séparait de sa femme. Il en

conçut beaucoup de mélancolie, et, redoutant la désolation des soirées

solitaires, il me pressa de dîner chaque jour à l’isba. Plus attristé

que lui d’une plus longue séparation, j’acceptai son offre volontiers.

Au moins, de cette façon, j’aurais des nouvelles de Gilette, et

quelqu’un m’en parlerait. Cela m’aiderait à supporter les journées

éternelles,--et les mardis surtout, ces neuf mardis qui s’avançaient

tout doucement du fond de l’avenir, mardis de jeûne et d’abstinence,

vides et noirs maintenant comme les autres jours, comme toutes ces nuits

que tous les jours me paraissaient former...

Le premier d’entre eux tombait le sept janvier.

Le mardi sept janvier mil neuf cent huit!... J’aurais pensé qu’il fût de

ces dates quelconques et sans intérêt, lugubres sans doute, mais dont

l’anniversaire ne vous rappelle rien qui vous fasse pleurer... Ce fut un

jour terrible, Monsieur! Et j’en sais plus d’un qui sangloteront, le

sept janvier, tous les ans de leur pauvre vie!...

Il était dix heures du soir, à peu près. J’allais prendre congé de

Guillaume. Il avait reçu, le matin, de Gilette, un billet empreint d’une

souriante sérénité, et, pour célébrer ce qu’il nommait «le

rétablissement de sa chère malade», il avait voulu festoyer au

champagne.

Cette petite orgie avait dissipé mon spleen, accentué son optimisme, et

nous échangions, ma foi, d’assez coquines reparties,--quand on lui remit

une dépêche.

Il la parcourut. Je le vis blêmir, s’asseoir lourdement pour ne pas

tomber... En même temps, il me sembla que mon sang devenait une eau

froide, et je sentis ma lividité comme un enduit glacial...

Guillaume respirait en homme essoufflé.

--Un malheur?--fis-je d’une voix qui s’étranglait.

Il se prit à hocher la tête, et bégaya:

--Un... grand... grand malheur... Ma femme... très souffrante... On

m’engage à me rendre... là-bas... sans retard... sans retard...

S’étant levé tout d’une pièce, il ajouta:

«Elle est morte! J’en suis sûr. On les connaît, ces télégrammes de

précautions et de ménagements: «Venez sans retard», cela signifie: «Vous

arriverez trop tard»... Allons! Il faut partir.»

Je me rends compte, à présent, que son calme était plus effrayant qu’un

désespoir avec des larmes et des cris. Mais j’avais tant de peine à

maîtriser mon propre affolement, que je ne pouvais pas m’en apercevoir,

ni mesurer combien sa douleur grande et pure s’élevait au-dessus de mon

épouvante.

Cependant, peut-être bien qu’il s’abusait? Pourquoi la dépêche

n’aurait-elle pas dit toute la vérité?--Je tâchai de l’en convaincre et

de m’en persuader moi-même. Vains efforts. Guillaume partit dans la nuit

avec sa funèbre certitude, et je restai seul en face de la mienne et de

la conviction que j’étais un assassin.

Jusqu’à l’aube, j’arpentai ma chambre, couvrant des lieues et des

lieues, dans un va-et-vient de navette sans fil, qui se démène à vide et

ne peut rien tisser. J’avais beau raisonner, en effet, je ne pouvais

rien établir,--que des suppositions inutiles. Mais, Monsieur! l’unique

évidence qui s’imposait à mon esprit le torturait:--Gilette, bien

portante jusqu’alors, avait été victime d’un grave accident le jour même

de nos rendez-vous et--d’après l’heure du télégramme--vers la fin de

l’après-midi, c’est-à-dire aux instants qu’elle avait coutume de passer

avec moi.

Avais-je mal effacé, aux tables de son âme, l’injonction primitive

l’obligeant à venir me trouver de cinq à sept? S’agissait-il d’un

accident morbide? d’une catastrophe mentale? Ou bien, dans une

précipitation somnambulique, avait-elle roulé sous quelque voiture? Un

train l’avait-il écrasée?

A toutes ces conjectures, j’opposais mille et mille objections. Une âpre

bataille d’arguments se livrait dans ma tête; des voix différentes y

lançaient les apostrophes de ma raison, de ma conscience et de mon

égoïsme. Je crus entendre leur altercation.

Et cela dura jusqu’au matin.

La clarté du soleil me rendit confiance. Le doute égalisa peu à peu les

bonnes chances et les mauvais risques. Vers le soir, je ne croyais même

plus à la mort de Gilette.

A neuf heures, une dépêche:

Tout est fini.

Guillaume.

Pas d’explications. Nul détail. Nul réconfort. «Tout est fini.» Je ne

savais ni l’heure exacte ni les conjonctures de l’événement. Et je

n’osais pas télégraphier pour en obtenir le récit...

Alors, le supplice de la dernière nuit recommença. Et cette fois, deux

aurores se levèrent sans éclairer ma vie intérieure. Je me demandai,

avec une obstination persécutrice: _Comment cela est-il arrivé?_ Et si

ma conscience interrogée ne savait que me confondre, mes souvenirs

questionnés ne répondaient rien qui valût. Je ne me lassai pas de redire

sur tous les tons ce que j’avais prescrit à Gilette; de retourner en

tous sens mes formules impératives; aucune ambiguïté ne s’y révéla pour

m’indiquer la solution du mystère. D’heure en heure, cependant, ma faute

s’affirmait à mon jugement. De quelle façon j’étais coupable de cette

calamité, c’est une chose qui m’échappa toujours; mais que j’en fusse

l’auteur, voilà ce dont je ne doutai plus au bout de trois journées

d’angoisse et d’insomnie. «Tu l’as tuée!» Je me criais cela, Monsieur.

«Tu l’as tuée! Tu l’as tuée!»--Et depuis lors, je ne peux pas m’imposer

silence à moi-même.

A côté du cercueil qu’il avait ramené, Guillaume, pourtant, m’a raconté

la fin de Gilette. Il m’a dit l’absurde crise d’appendicite, survenue en

coup de foudre; la nécessité d’une opération immédiate, à chaud, dans

les conditions les plus défectueuses; et la mort sous le chloroforme, à

deux heures du matin. Il m’a dit tout cela, qui aurait dû me soulager le

cœur... Eh bien? Savez-vous ce que j’ai pensé? «Tu l’as tuée! Tu l’as

tuée!»...

Il n’était plus temps, voyez-vous. C’était une idée fixe. «Tu l’as

tuée!»

Mais non, ce n’est pas moi! Je suis innocent!

Allons donc! Tu le sais bien, au fond, que c’est toi qui l’as tuée!...

Tu l’as tuée, te dis-je! Ah! Ah!

Chut!

Tu l’as...

Silence donc!

... Tuée!...

Oh! Malédiction!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est à la sortie du cimetière Montmartre que, depuis sa mort, j’ai subi

la première attraction du suicide. L’état où je voyais Guillaume

m’empêcha d’y succomber. Le quitter dans la douleur me sembla déserter

un poste de confiance. Je compris mes devoirs de consolateur et je me

donnai la tâche de les accomplir avant de disparaître.

L’égarement du veuf touchait à la démence. Son beau stoïcisme du début

avait fait place aux fureurs de la rancune. Il maudissait l’amour, le

sort, et tout. Il aurait voulu croire en Dieu, pour le rendre fautif de

sa détresse et le blasphémer à coup sûr.

Je réussis pourtant à lui remettre aux doigts ses crayons et ses

pinceaux; à le courber, du matin au soir, sur des albums, où bientôt les

portraits de Gilette se succédèrent de page en page; à l’abrutir de

travail et de lassitude. Il reprit son cours du mardi. Voûté, jauni,

muet, jetant par en dessous des regards craintifs, ce n’était plus le

même, hélas! mais enfin, c’était un homme encore; et sans moi, qui

sait?... Si ce n’est pas la vie, c’est du moins la raison qu’il doit à

ma sollicitude.

Mais ce qu’il m’a donné de mal, au commencement!--Le cimetière, aussi,

n’était pas assez loin de l’isba! C’était si vite fait d’y courir! On

traversait la place Blanche, on enfilait le boulevard, et tout de suite,

à droite, l’avenue Rachel ouvrait sa courte impasse sur la grille de la

nécropole. Trois jours consécutifs, je l’ai retrouvé là, dans la petite

chapelle de la famille Dupont-Lardin. A sa dernière équipée, il avait

soulevé la dalle du caveau et se préparait à descendre l’escalier!...

J’obtins de lui la promesse de ne plus revenir qu’une fois par semaine

et de laisser la dalle en repos.

Il avait eu la force de tenir sa parole. C’était bon signe. Du reste, je

ne tardai pas à m’apercevoir qu’il allait de mieux en mieux et n’avait

plus besoin d’un assistant.

Mon rôle prenait fin plus tôt que je ne l’avais espéré. Cependant,

Monsieur, si brève qu’eût été sa durée, il m’avait suffi de vivre un

seul mois avec mes remords pour m’habituer à leur compagnie. Un deuil

accablant, une tristesse infinie me rendaient l’existence plus

sépulcrale que la mort; mais à présent, le courage d’en sortir m’avait

abandonné. J’étais incapable du moindre effort. Mon métier d’architecte

me rebutait. Tout labeur m’excédait. J’aurais voulu ne pas quitter ma

chambre et qu’elle fût tapissée de noir, à l’exemple d’un catafalque. La

fenêtre en demeurait close. Je m’y tenais prisonnier tant que la faim ne

m’en chassait pas, ou que Guillaume, surpris d’une telle affliction,--et

soupçonneux peut-être,--ne se décidait pas à m’y relancer. Je haïssais

tout ce qui venait rompre mes lamentables entrevues avec la mémoire de

Gilette. La joie des autres m’indignait. L’éclat de rire d’un passant

suffisait à m’irriter. Le Carnaval, qui produit dans les rues un

brouhaha de fête, porta ma colère au paroxysme.

Pendant qu’il régnait sur Paris, j’essayai de calfeutrer la croisée au

moyen de tapis et de matelas. Peine perdue. La rumeur du peuple en

jubilation filtrait, bien qu’assourdie, au travers de l’étouffoir, et

elle m’arrivait aussi par les chambres voisines. Des chants, des

hurlements de liesse, un air de mirliton s’en échappaient comme des

fusées; et je compris, à des musiques ambulantes et à des explosions de

clameurs, que les chars d’une cavalcade défilaient sur la chaussée.

N’y tenant plus, je pris la détermination d’aller chercher le silence et

la paix dans un quartier plus tranquille. Je sortis.

La cavalcade s’éloignait vers la place Pigalle. Je m’enfuis à l’opposé.

Sur toute la largeur du boulevard, une foule clairsemée entrecroisait

ses promeneurs. La gaieté populaire sévissait à grand renfort de

confetti. On en jetait avec énergie dans toutes les bouches ouvertes;

mais ils ne coupaient là que des obscénités ou des cris de bétail; car

cette populace empruntait la voix d’un troupeau: elle brayait et bêlait

de plaisir. Des martinets en papier, aux lanières frénétiques,

violentaient les figures soudainement effarées. Le lazzo des serpentins

saisissait les cols et, pour une seconde, liait un groupe dans la

multitude. Quelques masques, pauvrement costumés, paradaient ou

faisaient d’imbéciles pitreries... Oh! tas de baudets! tas de boucs!

Idiots assez lubriques pour _s’amuser_ dans cette vallée de larmes! La

joie!--Misère!--_La joie!_ Quelle folie atroce!

Je hâtai le pas.

Il avait plu dans la matinée. Mais le jour s’achevait par un beau soir

d’hiver, déjà mêlé de langueurs tièdes et perfides. Le soleil déclinant

allumait aux flaques de pluie des flamboiements de verrière. Un

Paillasse miteux sautait dans ces mares boueuses, afin d’éclabousser

l’endimanchement des citoyens. Comme je l’évitais par un détour,

quelqu’un me gifla d’une poignée de confetti sordides. Je me fâchai. Les

témoins s’esclaffèrent.

Je repartis plus vite encore.

Ce boulevard m’était insupportable. Bordé de cabarets à devantures

baroques,--_le Ciel_, _l’Enfer_, _l’Araignée_, _le Chat Noir_, _les

Porcherons_, façades aux statues difformes et sinistres,--il était bien

le cadre de laideur grotesque le mieux approprié à cette mascarade

prolétarienne. Je fus sur le point de me réfugier chez Guillaume; mais

la crainte d’y percevoir encore la hurle du Carnaval m’en dissuada.

Tout m’agaçait. _Le Moulin Rouge_, à deux pas du lieu saint où les

défunts reposent, me sembla la honte de Paris.

En traversant l’avenue Rachel, je vis que la grille du cimetière n’était

pas fermée.--Devais-je entrer?--Hélas! Pourquoi? Pour entendre la tourbe

se divertir contre le mausolée de Gilette! Une telle perspective me

relança, tête baissée, parmi la foule.

Celle-ci, à mesure que j’avançais, allait s’épaississant. J’éprouvais

une difficulté croissante à la pénétrer. Je sentais _sa joie_ hostile à

mon désespoir, et sa lenteur s’opposer à ma course. Peu à peu, je dus

ralentir.--On me dévisageait curieusement.--Et, place Clichy, la cohue

et surtout _la joie_ devinrent si violentes que je me vis dans

l’obligation de rebrousser chemin, jouant des coudes et cognant des

épaules, sous une averse de confetti, de serpentins et d’invectives.

Il fallait se résigner. Le plus simple était de retourner à la maison.

C’est ce que j’entrepris.

L’affluence diminua. Les badauds circulèrent avec plus de sagesse. Mais

je vis sans plaisir que les masques s’y multipliaient. Sans doute

l’imminence de la nuit les encourageait-elle à se hasarder au dehors,

avec leurs oripeaux misérables. Il en débouchait de toutes les rues dans

ce boulevard carnavalesque, attifés de haillons, fardés à l’encre et

poudrés de farine, défigurés par d’ignobles maquillages

grimaçants,--tous pitoyables et tous _joyeux!_ Il en sortait des ruelles

les plus maussades, des culs-de-sac les plus obscurs, et même de cette

avenue Rachel qui menait à des sépulcres! Oui, même là, des gens

habitaient qui voulaient godailler et qui réclamaient leur part de

_joie!_ de folie! Deux clowns en débouchèrent devant moi. Ils avaient

des faux nez de carton, des sarraux de lustrine mi-partis jaune et bleu,

et chantaient _joyeusement_ la scie à la mode. Une femme, travestie en

ouvrier, pipe aux dents et moustache aux lèvres, les suivait en riant

toute seule. Puis venait un autre masque indéfinissable. Homme ou femme?

odalisque ou Romain? toge sale ou malpropre burnous? On ne savait pas ce

que c’était. Mais, sans conteste, cela était ivre, et cela s’appuyait

aux murailles pour marcher. En vérité, c’était une gageure! Les plus

miséreux voulaient se réjouir aujourd’hui, pour me narguer! Les pieds de

celui-là faisaient «floc, floc» sur l’asphate mouillé; sûrement son

péplum, qui traînait dans la boue, ne cachait que de vieilles savates;

mais il était déguisé, ce pouilleux! et il était saoul, la brute!... Oh!

cette _joie!_ cette _joie!_ partout!!!...

J’étais indigné, et je dépassai vivement le pochard en détournant les

yeux. Cette facétie de misère en goguette incarnait pour moi la ripaille

unanime et _la Joie_ universelle; à tel point qu’il me fut odieux

d’entendre patauger à ma suite les crochets de l’ivrogne. Toute la

tristesse du monde s’était réfugiée dans mon âme. J’aspirais à la

solitude avec une ardeur maladive. Une cloche, qui sonna l’heure

lentement, me sembla tinter un glas funéraire.

J’atteignis ma maison comme on gagne un lieu d’asile.

Soulagé d’avoir fui la bousculade ébaudie, je montai sans hâte

l’escalier; et j’arrivais au premier étage, quand un bruit désagréable

me fit aller plus vite et grimper à l’assaut... C’était, au dallage du

vestibule, le «floc, floc» trébuchant, qui s’amortit bientôt sur la

moquette des marches.

Ah, malheur! Le chie-en-lit qui montait, à présent! _La Joie! La Joie_

qui me poursuivait!...

En quatre enjambées, je fus sur le pas de ma porte, cherchant mes clefs

et ne les trouvant pas à cause d’une envie forcenée de les découvrir et

de me soustraire à la vue de cette _Joie_, vous comprenez: _la Joie_ qui

passerait là, sur le palier, avec son rire et ses hoquets, en se foutant

de moi!

Enfin le passe-partout glissa dans la serrure. Et je me sentis

gouailleur, libéré, victorieux.

--Que le diable emporte le mardi gras!--fis-je.--Tiens, mardi!... Nous

sommes à mardi... Il y a aujourd’hui... Hélas! c’est aujourd’hui

qu’_elle_ devrait...

Et tout à coup, Monsieur, mes dents se mirent à claquer, et mes

ossements commencèrent à danser la danse des Morts... J’étais devant ma

porte ouverte, sans pouvoir y passer... J’écoutais monter le masque...

le masque de l’avenue Rachel... Je l’entendais chanceler contre les

murs, dans la pénombre... _Une exhalaison de morgue le précédait!..._

Il surgit, accroché à la rampe... Ce n’était pas un burnous... une toge

non plus... Il écarta le suaire qui l’enveloppait; ce que j’aperçus, aux

lueurs du couchant, ne pourrait se traduire. Ce n’était ni masculin, ni

féminin, et ce n’était pas ivre:--c’était un être de limon qui

s’approchait de moi... un monstre obscur et vaseux, qui me toucha...

Il m’étreignit de sa rigidité froide et gluante... Et voici qu’un râle

essaya de parler:

--Viens! viens vite! Nos deux heures sont écourtées; j’ai eu tant de

peine à sortir... Je suis en retard... Viens, mon amour!... Oh! je

souffre le martyre... Mais je t’aime encore plus que je n’ai mal...

Viens!

Je me laissais faire, abêti, sans comprendre; _et feu ma maîtresse

m’entraîna vers la chambre._

La fenêtre bouchée y faisait une nuit précoce.--La nuit venait aussi

dans ma tête.--Je dormais de stupeur.--Une abjecte accolade me réveilla

soudain. Je fis un haut-le-corps et je repoussai le cadavre amoureux, si

brutalement, que je l’entendis s’abattre avec une chaise culbutée. Ma

main chercha d’elle-même un objet familier; je tournai machinalement

quelque chose: une lampe électrique s’alluma.

La morte s’était déjà relevée. Debout, elle arrangeait les plis de son

linceul. C’était, dans la lumière impitoyable, une chose à vous rendre

fou! un spectacle à vous tuer! un horrible prodige qu’il fallait

sur-le-champ faire cesser!...

Mais comment?--Quelle secrète loi d’hypnotisme avait prolongé au delà de

la mort l’effet de mes ordres? Je n’étais pas à même d’y réfléchir. Un

seul expédient s’offrait à mon esprit bouleversé: endormir cette chose,

et lui enjoindre de réintégrer sa bière et d’y rester sans vie jusqu’à

la consommation des siècles... Oui! Mais ce spectre matériel était-il

susceptible de s’endormir? Les morts sont-ils magnétisables? Peut-on les

assoupir, eux qui déjà ne veillent plus? Se peut-il qu’on endorme celui

qui dort?... Et moi! Est-ce que j’aurais l’audace de plonger mon regard

dans ces deux ignominies... moi qui ne l’osais pas quand c’étaient les

étoiles de mon ciel?...

Je fis un grand effort.

--Gilette,--commençai-je. (Ah! que ces noms diminutifs s’accordent mal

avec les trépassés, et comme celui-là sonnait faux!)--Gilette...

Asseyez-vous... Il y a si longtemps que je ne vous ai contemplée... Non!

Ne vous mirez pas dans la glace! Je vous en conjure! Je vous le

défends!...

Son râle gronda sourdement:

--C’est abominable de savoir qu’on est mort... de se sentir ainsi

souffrir... et p...

--Grâce! grâce!--suppliai-je.

--Pourquoi demander grâce? Es-tu coupable?... Je t’aime; voilà qui

importe seulement. Viens, mon adoré! Oh! j’ai tant besoin d’être ta

maîtresse, ardente et ravie entre les plus fougueuses et les plus...

Elle déclamait les vieux mots emphatiques, et, de ses bras levés dans

une pose atrocement coquette, elle tendait le drap, comme un écran,

derrière sa nudité bourbeuse.

--Gilette!--bredouillai-je en reculant jusqu’à la porte.--Je vous ai

dit... que je voulais... vous... regarder un peu... Prenez ce

fauteuil...

Elle obéit docilement.--Au dehors, un piston suraigu s’acharnait à

pousser des cris incohérents.

J’essayai alors d’influencer Gilette.--Mais je n’arrivais pas à obtenir

la condensation de ma volonté, et mon regard, sans énergie,

vacillait.--A distance, d’ailleurs, et sans toucher le patient, on ne

fait rien de bon. Faudrait-il donc nous placer mains contre mains,

genoux contre genoux!

Au moment où je me préparais à subir ce nouveau supplice, un incident

fortuit m’abîma plus avant au gouffre de l’horreur:--quelqu’un, dans

l’antichambre, s’exclamait:

--Eh quoi! Toutes les portes ouvertes!... Oh! cette odeur! Quelle

peste!... Eh bien! où es-tu?...

GUILLAUME!... Hein! qu’en dites-vous? _Guillaume était là!_--Mardi gras;

congé; il n’avait pas de cours!...

La scène qui allait se dérouler, Monsieur, se déroula pour mon

imagination avec une rare promptitude. J’assistai, par avance, au

flagrant délit satanique où le veuf surprendrait sa femme décédée en

conversation galante avec l’ami de la maison. Et j’atteignis le fond de

la terreur.

Le cadavre, dressé, titubant, éperdu, s’alla cacher dans les rideaux du

lit. D’un tournemain, j’éteignis la lumière, et je me ruai à la

rencontre de Guillaume.

L’empoigner, l’entraîner, le descendre fut si vite fait qu’il ne

recouvra qu’au dehors le pouvoir de s’exprimer. Je ne répondis rien à

ses questions. Je le tenais solidement et je le faisais courir à travers

la foule, courir encore et courir toujours. Où? Je l’ignorais. Nous

allions à toute vitesse. A chaque instant, par-dessus l’épaule, je

surveillais l’espace que nous laissions derrière nous; mais, songeant à

la vigueur des hypnotisés et à l’injonction «Viens me trouver n’importe

où que je sois», j’arrêtai le premier auto qui fût libre.

Il nous conduisit à Montrouge, ensuite à Vincennes, puis autre part. Il

nous véhicula dans toute la banlieue.--Je me taisais toujours.

Lorsqu’il fut sept heures, je consentis pourtant à regagner Montmartre,

et, après m’être débarrassé de l’insistance de Guillaume à l’aide d’une

histoire que j’avais inventée et qu’il fit semblant de croire, je le

déposai devant l’isba.

* * * * *

Ainsi que je l’avais prévu, ma chambre était déserte.

Par mesure de précaution, je secouai les rideaux du lit... Personne ne

s’y cachait plus. D’ailleurs, on distinguait, sur le tapis clair, des

empreintes huileuses, où le départ de la chose impure s’était écrit,

avec ses piétinements et son arrivée.--Mais le séjour qu’elle avait fait

chez moi s’éternisait d’une façon navrante, et je dus aérer la pièce,

afin d’en expulser Gilette tout entière.

Alors, j’ai commencé à réfléchir...

Et voilà huit jours que je réfléchis.

«Chaque mardi, de cinq à sept, rendez-vous dans les anciennes

conditions.» Et «Viens me trouver n’importe où que je sois!!!»

Ainsi, je me suis infligé la hantise d’un revenant! Tous les huit jours,

la morte reviendra, et, pendant de longues années, elle sera plus

repoussante de semaine en semaine. Je serai visité d’abord par une

créature d’immondice, et puis par un informe tas de petites choses

mouvantes; un squelette suivra, blanchissant avec l’âge; et enfin ce

sera quelque nuée de poussière... Mais cette nuée-là, c’est dans bien

longtemps..., c’est au fond de ma tombe, à moi, qu’il lui faudra

descendre, tous les mardis..., _si toutefois le fantôme est capable de

me survivre..._

Je pourrais m’en aller très loin... L’Amérique... Nul, en deux heures,

ne m’y rejoindrait... Mais, par la Miséricorde Divine! est-ce qu’il ne

faut pas tenter l’impossible pour anéantir ce que j’ai formé? Cette

profanation de la Mort, la laisserai-je se poursuivre sans tâcher d’y

mettre le holà?... Et puis, qui sait? on n’a pas remarqué Gilette à

cause du Carnaval et des masques... Mais comment passerait-elle

inaperçue, les autres fois?

Il faut arrêter tout cela. Oui. Cependant,--alors même que la chose

serait praticable,--jamais plus je ne pourrai l’endormir. J’ai trop

peur. Et savez-vous? Je ne pourrai même plus la revoir, ni l’entendre,

ni la... Oh non! non! non!

Mardi. Elle va venir tout à l’heure...

C’est pourquoi je vais me tuer.

Je vais me tuer, surtout parce que c’est l’unique moyen de me rendre

aveugle et sourd, de m’ôter le tact, l’odorat, le goût, le souvenir, et

tout ce qui nous sert à percevoir, à connaître, à nous rappeler...

Et je vais me tuer aussi--écoutez bien--parce que j’ai la ferme

espérance de détruire, avec ma volonté, ce fragment d’elle-même que j’ai

glissé dans le corps de Gilette, et qui, resté vivant, la gouverne aux

jours dits et lui prête affreusement une âme intermittente et fatidique.

Je crois cela. Je n’en suis pas certain. Car ici je me heurte à

l’inconnu de la science. Néanmoins, je me tuerai avant quatre heures et

demie, avant qu’elle se ranime, là-bas, avant qu’elle ne soulève le

couverc...

* * * * *

_Oh! Qui sonne à ma porte?... Si fort?... Si longuement?..._

_Qui frappe à coups redoublés?..._

_Mon Dieu, comme il fait sombre! Quelle heure donc? Quatre heures!

Encore quatre heures! Mais... Dieu du ciel! le balancier qui ne bouge

plus! La pendule arrêtée depuis quatre heures! Et que de lignes j’ai

tracées depuis!..._

_On frappe plus fort! On va défoncer la porte! Oh! Oh!

Oooh!--Gilette!... Une seconde! Je vais ouvrir... Attendez une

seconde!--Vite, mon revolver!... Au nom du Père, du Fils et du

Saint-Esprit..._

Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières · 第 14 / 34 题