AVANT-PROPOS

Lecteur,

S’il te suffit que mes histoires soient singulières; si tu te contentes

de demander à chacune, isolément, le plaisir qu’elle peut te donner; si

tu n’exiges entre elles d’autre lien qu’une parenté de sœurs, et d’autre

ressemblance qu’un air de famille (hélas, inévitable),--dispense-toi de

lire cet avant-propos. Il est rébarbatif.

Te faut-il, au contraire, une idée conductrice, dont tu puisses

surveiller la persévérance et le développement tout au long du recueil,

et qui fasse de mes nouvelles comme autant de chapitres où se poursuit

l’évolution d’une seule pensée,--alors, écoute ceci. Et pardonne-moi,

pour être laconique, d’emprunter aux mathématiciens leur langage sec et

bourru.

Les contes suivants ne sont pas réunis au hasard. Mais ils constituent

les parties, volontairement disparates, d’un même tout, et se groupent

dans une succession méthodique.

Leur ensemble forme une étude de ce que j’appellerai le _merveilleux

logique_,--étude ayant pour objet de reconnaître les limites du genre et

d’en éprouver la souplesse.

Le problème s’énonçait de la sorte:

Étant donné qu’une œuvre de _merveilleux logique_ se compose de deux

éléments: _le merveilleux_ et _la logique_,--chercher jusqu’à quels

points extrêmes l’un des deux éléments peut y prédominer, sans que

l’œuvre cesse d’offrir nettement son double caractère de fantaisie et de

raison,--sans qu’elle s’échappe de son étrange domaine ambigu, pour

verser soit dans une science d’utopie, soit dans une divagation à

système.

Sauf erreur, la première et la dernière de mes nouvelles déterminent ces

deux points opposés. Celle-ci, _Une Légende chrétienne d’Aktéon_, ne

renferme plus que le minimum indispensable de logique. Celle-là, _Le

Voyage Immobile_, contient la dose maxima de science.

(Je dis bien «science» et non plus «logique»; parce que, dans cette

matière romanesque, il m’apparaît qu’on doit envisager la science comme

étant la logique en action, la logique appliquée, réalisée,

matérialisée, visible, tangible, audible, tombant sous _les_ sens et non

plus seulement sous _le_ sens; comme étant l’expression la plus

frappante dont on puisse revêtir aux yeux du lecteur la logique pure,

abstraite et spéculative;--et que mêler de la science à l’ouvrage que

l’on écrit, c’est y faire entrer de la logique au superlatif.)

Après avoir établi ces deux termes limitatifs de l’étude, il était

indiqué de les relier l’un à l’autre au moyen d’histoires

intermédiaires, où l’on vît peu à peu s’atténuer et pâlir la teinte

_logique_, tandis que, par nuances graduées, la couleur _merveilleux_ se

foncerait.

Allant ainsi d’un paradoxe cosmologique à une fable raisonnée, j’ai cru

devoir échelonner dans le temps les étapes finales de ma route, les

derniers stades de mon travail, les contes terminaux,--estimant que plus

un récit est fabuleux, plus le recul des âges lui devient nécessaire.

Et si l’on me demande pourquoi j’ai suivi l’ordre inverse de la

chronologie naturelle, je répondrai que j’ai mieux aimé partir de

l’époque moderne (figurée par ce roman d’ingénieur où débute mon livre);

que j’ai préféré démarrer du milieu des précisions concrètes, positives

et prosaïquement familières de la science contemporaine, pour m’éloigner

vers le rêve, et pour aller me perdre, avec le mythe, dans la nuit

évasive des temps. Adopter ici l’ordre véritable des siècles eût été, ce

me semble, aussi peu rationnel que descendre en éthéroplane du fin fond

des espaces célestes, sans y être jamais monté que sur le dos de la

Chimère.

Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières · 第 7 / 34 题