Qu’est-ce que je deviendrai? Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse?
Je me trouve bien éloignée de tout ce que j’avois prévu: j’espérois que
vous m’écririez de tous les endroits où vous passeriez, et que vos
lettres seroient fort longues; que vous soutiendriez ma passion par
l’espérance de vous revoir; qu’une entière confiance en votre fidélité
me donneroit quelque sorte de repos, et que je demeurerois cependant
dans un état assez supportable, sans d’extrêmes douleurs. J’avois même
pensé à quelques foibles projets de faire tous les efforts dont je
serois capable pour me guérir, si je pouvois connoître bien certainement
que vous m’eussiez tout à fait oubliée. Votre éloignement, quelques
mouvemens de dévotion, la crainte de ruiner entièrement le reste de ma
santé par tant de veilles et par tant d’inquiétudes, le peu d’apparence
de votre retour, la froideur de votre passion et de vos derniers adieux,
votre départ fondé sur d’assez méchants prétextes, et mille autres
raisons, qui ne sont que trop bonnes et que trop inutiles, sembloient me
promettre un secours assez assuré, s’il me devenoit nécessaire. N’ayant
enfin à combattre que contre moi-même, je ne pouvois jamais me défier de
toutes les foiblesses, ni appréhender tout ce que je souffre
aujourd’hui. Hélas que je suis à plaindre de ne partager pas mes
douleurs avec vous et d’être toute seule malheureuse! Cette pensée me
tue, et je meurs de frayeur que vous n’ayez jamais été extrêmement
sensible à tous nos plaisirs. Oui, je connois présentement la mauvaise
foi de tous vos mouvemens: vous m’avez trahie toutes les fois que vous
m’avez dit que vous étiez ravi d’être seul avec moi. Je ne dois qu’à mes
importunités vos empressemens et vos transports; vous aviez fait de
sang-froid un dessein de m’enflammer; vous n’avez regardé ma passion que
comme une victoire, et votre cœur n’en a jamais été profondément touché.
N’êtes-vous pas bien malheureux, et n’avez-vous pas bien peu de
délicatesse de n’avoir su profiter qu’en cette manière de mes
emportemens? Et comment est-il possible qu’avec tant d’amour je n’aie pu
vous rendre tout à fait heureux? Je regrette, pour l’amour de vous
seulement, les plaisirs infinis que vous avez perdus. Faut-il que vous
n’ayez pas voulu en jouir? Ah! si vous les connoissiez, vous trouveriez
sans doute qu’ils sont plus sensibles que celui de m’avoir abusée; et
vous auriez éprouvé qu’on est beaucoup plus heureux, et qu’on sent
quelque chose de bien plus touchant quand on aime violemment que
lorsqu’on est aimé. Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni
ce que je désire; je suis déchirée par mille mouvemens contraires.
Peut-on s’imaginer un état si déplorable? Je vous aime éperdument, et je
vous ménage assez pour n’oser, peut-être, souhaiter que vous soyez agité
des mêmes transports. Je me tuerois, ou je mourrois de douleurs sans me
tuer, si j’étois assurée que vous n’avez jamais aucun repos, que votre
vie n’est que trouble et qu’agitation, que vous pleurez sans cesse, et
que tout vous est odieux. Je ne puis suffire à mes maux; comment
pourrois-je supporter la douleur que me donneroient les vôtres, qui me
seroient mille fois plus sensibles. Cependant je ne puis aussi me
résoudre à désirer que vous ne pensiez point à moi; et, à vous parler
sincèrement, je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la
joie, et qui touche votre cœur et votre goût en France. Je ne sais
pourquoi je vous écris. Je vois bien que vous aurez seulement pitié de
moi, et je ne veux point de votre pitié. J’ai bien du dépit contre
moi-même, quand je fais réflexion sur tout ce que je vous ai sacrifié.
J’ai perdu ma réputation; je me suis exposée à la fureur de mes parens,
à la sévérité des lois de ce pays contre les religieuses, et à votre
ingratitude, qui me paroît le plus grand de tous les malheurs. Cependant
je sens bien que mes remords ne sont pas véritables, que je voudrois, du
meilleur de mon cœur, avoir couru pour l’amour de vous de plus grands
dangers, et que j’ai un plaisir funeste d’avoir hasardé ma vie et mon
honneur. Tout ce que j’ai de plus précieux ne devoit-il pas être en
votre disposition? Et ne dois-je pas être bien aise de l’avoir employé
comme j’ai fait? Il me semble même que je ne suis guère contente, ni de
mes douleurs, ni de l’excès de mon amour, quoique je ne puisse, hélas!
me flatter assez pour être contente de vous. Je vis, infidèle que je
suis, et je fais autant de choses pour conserver ma vie que pour la
perdre! Ah! j’en meurs de honte; mon désespoir n’est donc que dans mes
lettres? Si je vous aimois autant que je vous l’ai dit mille fois, ne
serois-je pas morte il y a longtemps! Je vous ai trompé; c’est à vous à
vous plaindre de moi. Hélas! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas? Je
vous ai vu partir, je ne puis espérer de vous voir jamais de retour; et
je respire cependant! Je vous ai trahi, je vous en demande pardon, mais
ne me l’accordez pas. Traitez-moi sévèrement; ne trouvez point que mes
sentimens soient assez violens; soyez plus difficile à contenter;
mandez-moi que vous voulez que je meure d’amour pour vous; et je vous
conjure de me donner ce secours, afin que je surmonte la foiblesse de
mon sexe, et que je finisse toutes mes irrésolutions par un véritable
désespoir. Une fin tragique vous obligeroit sans doute à penser souvent
à moi; ma mémoire vous seroit chère, et vous seriez peut-être
sensiblement touché d’une mort extraordinaire. Ne vaut-elle pas mieux
que l’état où vous m’avez réduite? Adieu, je voudrois bien ne vous avoir
jamais vu. Ah! je sens vivement la fausseté de ce sentiment, et je
connois, dans le moment que je vous écris, que j’aime bien mieux être
malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu. Je consens
donc sans murmure à ma mauvaise destinée, puisque vous n’avez pas voulu
la rendre meilleure. Adieu, promettez-moi de me regretter tendrement, si
je meurs de douleur, et qu’au moins la violence de ma passion vous donne
du dégoût et l’éloignement pour toutes choses. Cette consolation me
suffira, et s’il faut que je vous abandonne pour toujours, je voudrois
bien ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous pas bien cruel de
vous servir de mon désespoir pour vous rendre plus aimable, et pour
faire voir que vous avez donné la plus grande passion du monde? Adieu
encore une fois. Je vous écris des lettres trop longues: je n’ai pas
assez d’égard pour vous; je vous en demande pardon, et j’ose espérer que
vous aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée, qui ne l’étoit
pas, comme vous savez, avant qu’elle vous aimât. Adieu. Il me semble que
je vous parle trop souvent de l’état insupportable où je suis; cependant
je vous remercie dans le fonds de mon cœur du désespoir que vous me
causez, et je déteste la tranquillité où j’ai vécu avant que je vous
connusse. Adieu; ma passion augmente à chaque moment. Ah! que j’ai de
choses à vous dire!