Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le
Portugal contre l’Espagne, mais il le secourut indirectement; on fournit
sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires
y coururent. Entre cette petite armée, commandée par Schomberg, et la
pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque
été, bien des marches et des contre-marches et peu de résultats, bien
des escarmouches et des petits combats, parmi lesquels, je crois, une
victoire. Qui donc s’en soucie aujourd’hui? Mais le lecteur curieux qui
ne veut que son charme ne peut s’empêcher de dire que tout cela a été
bon, puisque les LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE en devaient
naître[1].»
[1] Sainte-Beuve, _Notice sur Mlle Aïssé_.
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Cette guerre, qui dura jusqu’en 1668, et dans laquelle triompha le
Portugal, est, en effet, bien oubliée! Les LETTRES PORTUGAISES, au
contraire, ont eu depuis lors vingt éditions, et leur grand succès ne
semble point épuisé. Évidemment, cela tient surtout à l’accent de
sincérité de l’auteur. La pauvre religieuse de Beja a peint avec tant de
chaleur, avec une émotion si communicative, l’état de son cœur blessé,
ses défaillances, ses espoirs éphémères, sa passion persistante, ses
déceptions nombreuses et si cruelles, ses colères si légitimes, que l’on
relit volontiers une correspondance dont les pages, ardentes et
touchantes à la fois, restent jeunes parce qu’elles sont absolument
vraies.
Ce qui augmente encore le charme des lettres de Marianna Alcaforado,
c’est que l’on reconnaît sans peine qu’elles ne furent pas écrites en
vue d’une publication. Oh, non! ces élans, ces tristesses, ces aveux,
ces plaintes amères, n’ont rien d’apprêté. Ce sont les cris d’une âme
loyale et tendre, et le lecteur s’intéresse bien vite à tant d’amour
mêlé à tant de désespoirs!
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Quelques lignes suffiront pour résumer le drame intime qui a donné lieu
aux LETTRES PORTUGAISES.
En 1661, Noël Bouton de Chamilly, comte de Saint-Léger (plus tard
marquis de Chamilly), prit du service en Portugal. Il était alors âgé de
vingt-cinq ans[2].--A la même époque, un couvent de la ville de Beja,
dans la province d’Alentejo, abritait la religieuse franciscaine dont le
jeune capitaine français devait, hélas! troubler si profondément la vie.
[2] Né le 6 avril 1636, il mourut le 8 janvier 1715.
Notre héroïne, qui appartenait à l’une des meilleures familles du pays,
a raconté elle-même que ce fut du haut d’un balcon de son couvent
qu’elle vit pour la première fois M. de Chamilly, et un critique
très-érudit, M. Eugène Asse, a eu, croyons-nous, raison de penser
qu’elle l’aperçut sans doute à l’occasion d’une sorte de revue ou
d’entrée triomphale, à Beja, des troupes franco-portugaises.
Quoi qu’il en soit, M. de Chamilly, ayant de son côté remarqué la
charmante religieuse, pénétra dans le couvent à plusieurs reprises; il
sut se faire écouter de l’infortunée Marianna, qui, jusqu’à sa dernière
heure, chercha vainement à maudire le brillant officier dont l’abandon,
si brusque et si complet, avait brisé son cœur trop confiant.
Ajoutons que le marquis de Chamilly épousa, en 1677, la fille de
Jean-Jacques du Bouchet, seigneur de Villefix,--sans se préoccuper le
moins du monde de la religieuse de Beja;--et qu’il devint, en 1703,
maréchal de France, «en récompense de ses glorieux services».
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Il n’y a là rien, après tout, de bien neuf ni de fort original!--Un
officier, élégant et noble, a occupé ses loisirs, dans une petite ville,
à séduire une jeune fille crédule et d’une rare beauté. Puis, s’étant
empressé d’oublier ses serments, dès son départ du pays, il s’est marié
sagement à une riche héritière. Quoi de plus naturel? Cela ne se voit-il
pas tous les jours?
Et comme, en dehors de ce _péché de jeunesse_, le maréchal de Chamilly,
vaillant homme de guerre, n’a eu aucune faute grave à se reprocher, ses
contemporains, Saint-Simon en tête, ont été d’accord pour lui rendre
hommage: «C’était le meilleur homme du monde, le plus brave et le plus
plein d’honneur.»
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Voilà qui est dit à merveille! Heureusement, pour venger la mémoire de
Marianna, les femmes se sont liguées, et pas une lectrice n’a pardonné
encore au marquis de Chamilly ses mensonges amoureux et sa coupable
légèreté,--disons mieux: sa trahison!
Il faut lire avec attention ces lettres neuves et éloquentes, à cause de
leur simplicité même. Que d’exquise tendresse, que de douleur profonde;
et aussi, comme au souvenir des douces heures--à jamais disparues,--la
pauvre délaissée se ranime d’une façon touchante, oubliant soudain, pour
un instant trop court, l’ingratitude, la perfidie de son amant!
Amour, regrets: voilà tout ce petit livre,--qui ne mourra pas, car il
est imprégné d’un suave parfum de jeunesse, de passion et de larmes
sincères.