Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa femme. Tous deux souffraient
silencieusement. L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable
netteté l’état réciproque de leurs deux cœurs. Le plus souvent, l’amour
est fait de clairs-obscurs, d’équivoques, d’affectueuses duperies; mais
entre ce mari et cette femme, il ne pouvait plus y avoir ni duperie, ni
équivoque, ni clairs-obscurs. Les événements avaient fait qu’ils étaient
désormais incapables de s’illusionner mutuellement. Madeleine se savait
aimée jusqu’au point précis où son amour commençait de gêner l’œuvre de
Wartz; lui connaissait que demain, à tel jour incertain de leur union,
le cœur de sa femme pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et ils
auraient beau maintenant se dévouer l’un à l’autre, se chérir, s’aduler
et s’étreindre, la cruelle lumière serait toujours là, leur montrant les
limites véritables de ce qu’ils croyaient infini.
Tous deux souffraient; mais Samuel gardait l’immense compensation de sa
gloire, avec le sens voluptueux de sa puissance en travail, tandis que
Madeleine endurait sa douleur sans allégeance. Elle l’endurait avec
douceur; sa pure conscience y cherchait un châtiment à sa faute, elle y
sentait le poids de la main de Dieu la punissant, et elle aimait cette
douleur, comme font les femmes. Bien plus, la première indignation
tombée, son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée. C’était une chose
bien claire, il ne l’aimait que d’un amour tronqué, étouffé par l’autre
passion plus violente de sa politique. Elle en était humiliée; c’était
l’irrévocable désenchantement de sa jeunesse, un bonheur s’envolant
d’elle pour toujours, mais elle pardonnait sans presque le savoir, dans
le tréfonds obscur de sa rancune. Et pendant que, dédaigneuse encore de
lui parler, elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait
inquiète autour de sa chambre, de son cabinet, elle épiait tous ses
actes, et quand il sortit, elle alla le regarder monter en voiture, en
bas.
Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait maintenant un dépit
contre elle-même, le dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce
glorieux homme. Puis, par un besoin étrange, elle vint aggraver son
trouble dans la chambre même de ce mari qui la sacrifiait. Elle le
cherchait jusque dans les choses, jusque dans le désordre de la pièce;
elle cherchait un sens au dérangement des meubles, elle voulait y lire
quel genre d’agitation régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui
aussi souffrait. Mais elle devinait seulement la même ponctualité à son
grand devoir d’homme d’État. Un peu de désarroi, la hâte du départ dans
certains indices qu’elle reconnaissait: les armoires ouvertes, un
bouleversement dans celle-ci où il avait dû chercher quelque objet, et
c’était tout. Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu, écrite
dans les choses, tout simplement sa précipitation vers quelque banal
rendez-vous politique...
«La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la formule inexorable de
sa vie, le pousse à une progression incessante vers le système d’État
nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement en avant, il s’est soucié,
comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant
lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste dans la nation, la
délicatesse même de sa loyauté, que ce fût la pauvre Reine...»
--Hélas! ajoutait Madeleine, que ce fût moi!
Elle pleurait.
Elle entra dans le petit cabinet privé qui était contigu. Elle croyait
entendre encore la voix de Saltzen dire: «Le Pasteur d’hommes s’abstrait
de ce qui lui est personnel; il ne s’écoute pas, il se renonce; il
s’identifie avec les lois mystérieuses de l’humanité.» Et elle sentait
un pardon doux et résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de
Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre ami qu’elle avait
rêvé jeune fille, ce n’était pas même l’amant dont elle s’était
enorgueillie femme, c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait unie
comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle devait, de Lui, souffrir
tout. Rôle sombre, rôle humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie
magnifique!...
Elle vint, en songeant, à cette table de travail apportée ici du
faubourg, et cette place, à la table de chêne, lui apparut comme le
trône mystique du grand homme, le siège de sa souveraineté. C’était là
qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte de ses mains à une usure
légère visible sur le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui
servait: un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le roula dans ses
doigts, longtemps. Un fragment de papier traînait, elle le déplia: elle
reconnut l’écriture sacrée, et ces deux mots: «Liberté démocratique.»
Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme le nom d’une rivale. Mais
elle pardonnait toujours. Un paquet posé là l’intrigua soudain: il était
enveloppé d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant, une chose
dure et froide. Elle le soupesa, et c’était de lourds objets de métal
qui bruirent. L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui
apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite fleur fripée, toute
fraîche cueillie pourtant, une perce-neige comme il en poussait dans le
jardin du faubourg.
Elle demeura un instant interdite, les joues pâlies, cherchant quelle
nouvelle énigme ou quel simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa
jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires d’hommes, dans ce monde
des hommes de la Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières,
l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît pas devant ces armes une
angoisse soudaine. Son père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou
huit fois; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la plupart du temps,
que récits de duels mémorables, de passes célèbres où les invités
avaient tous joué un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait
entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais cessé de ressentir en
s’en souvenant, l’histoire d’un duel tragique où un jeune journaliste de
Hansen avait été tué d’une façon horrible, dans les plaines en amont du
fleuve. Et le docteur Saltzen lui-même était le premier à mettre en
avant cet art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était une de
ses coquetteries; on lui disait: «Rien que de tenir un fleuret, vous,
Saltzen, vous vous affinez, vous vous effilez, vous faites corps avec
votre lame.» Volontiers, maintenant, Madeleine avait l’esprit tourné
vers ces préoccupations masculines, et la vue de ces armes lui suggéra
cette pensée que n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes: une
affaire pour Samuel.
Son cœur commença de palpiter à grands coups. Elle avait, durant ses
longs silences de jeune fille, à table, en ces dîners d’hommes, conçu la
psychologie des gens qui se battent. Les uns allaient au duel par
nécessité, comme à une périlleuse formalité d’honneur où les traînait,
mourants de peur, l’usage. D’autres,--ainsi avait-elle vu son
père--faisaient d’une rencontre une bagatelle où ils se lançaient,
légers et sceptiques, insoucieux du danger, en cet acte d’élégance.
D’autres y apportaient la fougue d’une opinion controversée, d’une
vengeance à tirer, leur orgueil ou leur passion, leur colère. Samuel
serait de ceux-là. Elle connaissait sa gravité, et cette espèce de
douceur profonde qui ne se changeait, à un point donné, en violence que
pour devenir une violence terrifiante. Des hommes comme lui, en se
battant, tuent ou sont tués; et Madeleine se souvint du jeune
journaliste de Hansen, la poitrine déchirée sous la soie de sa chemise,
mourant d’une blessure invraisemblable.
C’était au pistolet également que M. Furth s’était battu. La jeune femme
en avait manié autrefois d’autres semblables à ceux-ci. Elle caressa de
son doigt le canon lisse, elle scruta la crosse, les dessous luisants de
la détente, et reconnut que ce n’étaient pas des armes neuves. Elles lui
parurent même fleurer encore la poudre fraîche.
La vérité lui échappait entièrement. L’affaire avait-elle eu lieu, déjà,
sans qu’elle le sût? Mais rien, rien en Samuel les jours précédents,
n’avait pu laisser pressentir une préoccupation plus grave que les
soucis habituels. Le mystère de sa vie lui était, il est vrai, bien
caché, mais elle ne supposait, dans la glorieuse aventure qu’était sa
carrière, nulle autre chose que l’unanime admiration. Or voici que
maintenant, depuis hier, il avait un ennemi devant lui...
Elle sonna; elle attendit le valet de chambre de son mari; et, quand il
eut paru, elle demanda d’une voix qu’elle assurait avec peine:
--Monsieur est sorti, ce matin?
--Monsieur est sorti, oui, madame.
--A cinq heures, comme il le voulait hier?
--A quatre heures précises, madame.
--Avez-vous bien eu soin qu’il prît des vêtements chauds?
--Que madame m’excuse, je n’y suis point parvenu; rien, pas un
pardessus, pas un foulard, et l’on gelait. Mais monsieur me soutenait
qu’il avait, au contraire, fort chaud.
A tout hasard, elle lança cette autre phrase:
--Quelle imprudence! Et encore, pour faire cette course à pied!...
--Monsieur n’a pas voulu éveiller si tôt le cocher.
--Une autre fois, veillez mieux sur monsieur, ajouta-t-elle pour finir,
pour le congédier.
Voici qu’étaient confirmées ses craintes. Samuel allait se battre. Il
avait recherché ces armes dont elle ignorait l’existence, il était sorti
ce matin à pied, secrètement, il s’était rendu à leur ancienne maison du
faubourg, comme en témoignait cette petite perce-neige qui en venait.
Sans doute avait-il voulu se faire la main. Tout ce qui dormait de
tragique et de terrible dans cet homme plus grand que nature, se
révélait en cette occasion. Il voulait un duel, mais il le voulait
sérieux, à conséquences graves. Aussi voulait-il être maître de sa main,
viser sûrement. Elle croyait le voir, tirant sur une cible imaginaire
dans quelque coin de leur joli jardin; et la figure qui se dessinait
vaguement derrière la cible, c’était Saltzen. Sans qu’il y eût seulement
une base à sa provocation, Samuel était possédé par l’idée de le tuer;
sa peine avait distillé de la fureur, et, dans l’heure même qu’il avait
le plus prémédité sa vengeance, avec le plus d’ardeur mauvaise, il avait
eu le geste sentimental, la suave pensée, de cueillir dans leur jardin
cette fleur, souvenir d’amour, chose de tendre naïveté.
Madeleine, dont les mains tremblaient, roula de nouveau les pistolets
dans l’étoffe de laine rouge, mais elle garda la perce-neige. Son
bouquet de fiancée avait été moins pour elle que cette fleur, dans un
tel moment. Elle la tenait entre deux doigts, écrasée comme elle l’avait
été entre les deux pistolets, et, quand elle se fut enfermée dans sa
chambre, ce lui fut un sujet de méditations exquises parmi l’horreur qui
l’enclosait de toutes parts. De temps en temps la pensée du vieil ami
lui revenait, avec un soubresaut douloureux de son cœur.
Une heure se passa. Wartz revint: elle l’entendit entrer. Il était
accompagné de Braun. C’était la première fois que le ministre du
Commerce venait ici depuis le grand bouleversement. Une cause étrangère
à la politique devait motiver cette visite. Alors, refoulant ses
scrupules, Madeleine vint sans bruit, à pas glissés, s’enfermer dans la
garde-robe qui était voisine des pièces de son mari, et prit une chaise
basse, près de la porte.
Les deux hommes chuchotaient; elle n’entendit rien.
Son acte, dont elle aurait eu honte autrefois, prenait une importance
sacrée: le sentiment qui la menait sanctifie tout. Retenant son souffle,
elle se baissa, chercha de l’oreille le défaut de la porte. Elle
reconnut les mots de Samuel dits en murmure, mais elle ne comprit pas le
sens d’un seul. Il devait expliquer une chose longue, interminable; il
parlait sans arrêt, pendant qu’à intervalles réguliers, Braun prononçait
le «oui» de l’homme attentif qui écoute.
«Sur quoi baserait-il ce duel? sur quelle offense irréelle?» se
demandait Madeleine. Il devait actuellement tracer à Braun, son témoin
tout indiqué, le programme de ses volontés, de ses exigences. Et, à bout
d’efforts, brisée de contention, elle finit par surprendre cette seule
fin de phrase:
--Je ne l’ai pas touché, mais, s’il se récuse et qu’il faille le pousser
à bout, je l’y pousserai, et si peu que j’aime cette coutume, je tirerai
sur lui comme sur un chien!»
Sa fureur l’avait emporté; il avait dit ces mots à mi-voix. Ils étaient
chargés d’une telle haine, que Madeleine en frémit; elle crut voir
Saltzen déjà frappé, mourant de la main de cet ami qui était un fils
pour lui, et de nouveau son pauvre cœur chavira, bouleversé à la pensée
d’une telle querelle entre ces deux êtres, si chers tous deux,
inégalement.
Et comme elle voulait douter encore, trouver absurde son idée, se dire
qu’il n’existait entre Samuel et le vieil ami aucun motif de rencontre,
elle entendit la voix de Braun, moins soucieux du secret, prononcer
presque haut:
--Mon cher collègue, voulez-vous que nous allions ce soir chez Saltzen?
Samuel dut le presser, car il reprit:
--A votre gré, je suis tout à vos ordres.
Madeleine se leva, et, ravagée d’angoisse, vint se regarder au grand
miroir cloué au mur. Elle crut voir dans ses yeux troubles, dans ses
lèvres pâles, les traits d’une pécheresse détestée. Tout amour-propre
s’éteignit en elle, soudain; elle se haïssait. Tant de mal venait
d’elle! En cette affaire, l’entière responsabilité pesait sur elle; elle
en était le pivot, la source perverse. Oh! oui, pécheresse, pécheresse
secrète du cœur, pécheresse raffinée, masquée de pudeur, d’honneur, de
vertu, et dont les fautes cachées avaient conduit de tels hommes à de
telles haines! Saltzen et Samuel Wartz se détestaient à cause d’elle, à
cause de ses coquetteries, de cette volupté d’aimer, d’être aimée, de
goûter à des sentiments quintessenciés qu’elle avait eue et qui l’avait
menée là!
Il y avait d’autres femmes coupables, portant le poids de fautes plus
réelles; elle connaissait, dans la société même d’Oldsburg, de belles et
franches libertines qui ne mettaient pas d’autre barrière à leur champ
de plaisirs qu’une fragile retenue transparente de bon goût, de
discrétion, à travers laquelle chacun suivait l’élégant scandale de leur
vie. Celles-là lui semblaient tenir un rang moral au-dessus d’elle, à
cause de ce péché subtil, exonéré du blâme, inconnu, mystérieux, qu’elle
avait commis dans son cœur, hypocritement.
Elle aimait à l’excès la justice. Elle était juste dans toutes ses
pensées, dans toutes les sévérités de sa conscience, juste comme une
femme l’est rarement. Elle n’attribua pas le malheur qui les frappait
tous trois à la franchise qu’elle avait eue envers Samuel, mais à sa
propre culpabilité. Et, dès ce moment, elle prit la décision de l’acte
qu’elle accomplirait bientôt.
Le repas lui ramena Samuel. Elle le voyait pour la première fois depuis
la veille. Il l’effraya. Ses traits pâles, sa face incolore n’avaient
pas changé; c’était seulement son regard. Les domestiques étant
présents, ni Madeleine ni son mari ne purent rien laisser paraître de ce
qui les torturait; mais leurs yeux s’entrecroisaient, se cherchaient, et
ceux de Samuel n’avaient jamais eu, à ce point, cette ambiguïté
troublante, l’expression double, ce mélange de douceur et de dureté qui
exerçait sur la jeune femme un magnétisme implacable. Elle comprit cet
alliage d’amour et de fureur qui le possédait actuellement, qui le
poussait contre Saltzen, elle crut lire, jusqu’au fond, le courroux de
cette âme.
Une heure sonna. Madeleine sortit à pied, dans cette robe de drap sombre
qui boutonnait au corsage sur de la soie rouge. Elle sortit par une
porte dérobée, du côté des écuries du ministère, et gagna par une ruelle
la rue Royale. Le soleil de février éblouissait les passants, il
miroitait aux vitrines, et scintillait au verni des équipages. Un
piétinement sonore sur le pavé sec retentit devant elle; elle vit venir
sur la chaussée une patrouille de la Garde.
--C’est vrai, soupira-t-elle tristement, nous sommes en Révolution.
Son âme, prise par cet autre orage intime déchaîné sur son foyer, avait
oublié le grand orage national. Un changement d’État, le triomphe d’une
opinion nouvelle, un nom nouveau remplaçant l’ancien, qu’était tout cela
à côté de ce qu’elle endurait aujourd’hui?
Comme elle gravissait, lasse et angoissée dans son énergie, la partie
haute de la rue Royale, elle rencontra son amie Gretel. A cause d’un
certain rêve qu’elle avait eu, l’image de cette jeune femme était liée à
celle de Saltzen. Elle reconnut le même chapeau dont la passe était de
tulle blanc, ornée de boutons de roses de soie, sur la mousse blonde des
cheveux. Elle crut entendre son amie redire de sa voix sans timbre des
rêves: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.»
--Ma chérie, s’écria la joyeuse femme en agitant, pour lui tendre la
main, un flot de dentelles perlées, de fourrures lâches, un cliquetis de
gourmettes, de bijoux, de breloques,--le voilà donc, le secret d’État
qui vous a fait me clore votre porte hier! Eh bien, la Reine est
retrouvée; on ne fait encore que le chuchoter, mais aujourd’hui tout
Oldsburg sait où elle est.
Et, en parlant, elle regardait fixement Madeleine qui lui semblait avoir
pris soudain une mine si frêle, si douloureuse; à peine
reconnaissait-elle le délicat visage où l’on ne voyait plus que les yeux
et les lèvres fiévreuses, souriant si tristement:
--Pas tout Oldsburg, Gretel! car moi, je l’ignore.
--Allons donc! votre mari vous aurait caché cela, quand c’est lui-même
qui a offert à la pauvre Reine cet appartement à l’hôtel de ville!
Monsieur Wartz a été idéal en cela. Quand nos enfants liront ce trait
dans l’histoire, ils seront émus de génération en génération. Ce grand
républicain, si chevaleresque, protégeant la femme tout en combattant la
souveraine, cela est parfait, il n’y a qu’une voix pour le dire. Quel
génie, et quelle impeccabilité! Demain nous irons toutes, mes parentes,
mes cousines, mes amies, nous irons toutes à la Délégation pour le voir
dans son triomphe. Ne riez pas, nous sommes toutes folles de votre mari.
Ah! ma chérie, avez-vous de la chance d’être la femme de ce grand homme!
Madeleine fit un effort pour sourire; ces mots lui donnaient envie de
pleurer. Elle dit hâtivement:
--Adieu, Gretel, je suis pressée, excusez-moi.
La gourmette, les bracelets, les breloques, les perles, dansèrent de
nouveau entre les deux petites mains gantées qui se serraient et les
jeunes femmes se séparèrent. L’une descendait vers l’hôtel de ville,
l’autre allait au boulevard, chez le docteur Saltzen.
Une façade blanche se dressait, avec la porte cochère couleur d’olive
marbrée. Personne ne remarqua que l’élégante femme qui passait sonnait
ici, mais elle crut sentir, elle, tous les regards des passants attardés
à suivre son geste. Ne devinait-on pas sa visite clandestine chez
l’homme qui l’aimait! Est-ce que sa pâleur n’était pas visible!...
Est-ce qu’il n’était pas loisible à tous de voir qu’elle défaillait,
qu’elle pouvait à peine se raidir au moment d’accomplir l’horrible
démarche!...
Avant qu’on l’eût annoncée, le vieil ami avait entendu sa voix; il
accourait sous le porche. Elle le vit arriver, les mains aux poches de
son petit veston court, si vif, si anxieux!
--Vous n’êtes pas malade?
--Non, docteur, dit-elle, en s’efforçant de rire, à cause du domestique
qui les regardait tous deux. J’ai seulement un petit renseignement à
prendre chez vous, si vous voulez bien...
Il la mena, à travers ses beaux appartements confortables, où, dans la
pénombre, saillaient les luisants du luxe: la salle à manger, avec l’or
de ses broderies chinoises, le salon turc aux cuirs odorants, le salon
d’attente, le billard, et enfin le cabinet où il la fit s’asseoir.
Elle était sans force, sans voix, sans souffle. Il perdit, à la voir
ainsi, la joie qu’il avait eue à son arrivée, la joie de la posséder
chez lui, de la trouver dans ce coin d’intimité, de lui montrer sa
maison, le cadre de sa vie, un peu du mystère de sa solitude, la joie de
voir réaliser le rêve si souvent fait, le rêve si cher aux hommes qui
aiment. Debout devant elle, il se pencha, lui prit les mains.
--C’est à cause de Wartz que vous venez?
--Oui.
--Vous avez appris quelque chose... vous savez?...
--Oui.
--Allons! fit-il en haussant les épaules, nous avions bien besoin de
cela!
--Docteur, murmura-t-elle d’une voix qui s’étranglait à la gorge, il ne
faut pas que ce duel ait lieu. Je suis venue vous trouver pour vous
demander cela; je ne le veux pas, c’est impossible, il faut que tout
s’arrange.
Il commença par dire, de mauvaise humeur:
--Voilà, c’est toujours ainsi quand les femmes se mêlent...
Puis la voyant si atteinte, si misérable, ses larmes mêmes taries,
levant vers lui son triste visage de malade où les longues lèvres ne
faisaient plus qu’un pli de douleur, il se reprit:
--Ma pauvre enfant, calmez-vous; dans la vie des hommes, cela, c’est un
accident. J’en ai vu tant, moi! tant, si vous saviez! On m’attribuait
quelque connaissance dans l’art de se battre bien; j’étais très demandé,
non seulement à Oldsburg, mais en province, à Hansen, jusque dans le
Sud. Eh bien, je vous en donne ma parole, je n’ai jamais rien vu qui pût
s’appeler grave. Les adversaires les plus acharnés même, ceux qui ont
rêvé de tuer, deviennent toujours sur le terrain les plus maladroits,
étant les plus impressionnables, et partant, les plus impressionnés.
Elle n’osait plus le regarder en face; elle fuyait ses yeux, maintenant
qu’elle le croyait instruit de sa tendance secrète vers lui, et qu’il
lui avait fallu renoncer toute pudeur pour venir.
--Je comprends pourquoi vous me parlez de la sorte, dit-elle; mais je ne
m’y laisse pas prendre. Je connais la violence de Samuel, il sera
terrible, si maître de lui, avec sa volonté qui est la chose la plus
forte, la plus inflexible. Docteur, je meurs de frayeur; au nom de votre
affection pour moi...
Elle commençait à le troubler. Elle ne ressemblait plus à la tendre
petite fille qu’il avait toujours vue, impulsive et réfléchie, livrant
étourdiment, sans le savoir, rien qu’en ouvrant ses yeux gais, les
profondes choses dormant en elle. Aujourd’hui elle était devenue si
étrange, froide, renfermée, cachant la vérité d’elle-même jusqu’à
éteindre le timbre de sa voix, jusqu’à emprisonner dans le manchon les
gestes si francs de ses mains.
Et pourtant, l’avoir là, dans la demi-obscurité de ce cabinet très
sombre, assise dans ce fauteuil précieux où il l’avait si souvent
imaginée, l’avoir seule, en tête à tête, à cet endroit même où tant de
fois il avait laissé le travail pour rêver à elle, où tout lui semblait
imprégné de son image, c’était encore une chose délicieuse au vieil
homme. Il vint prendre place près d’elle. Il ne savait plus ce qui
allait se passer, ni s’il n’allait pas promettre tout ce qu’elle lui
demanderait. Il entrevoyait la soie rouge du corsage que soulevait un
souffle fort, et qui flamboyait autour du cou; il devinait, sous le
dessin allongé des cils, le feu secret des prunelles; il entendit les
longues lèvres supplier:
--Dites-moi que vous arrangerez les choses!
--Comment voulez-vous que je fasse! répondit-il d’une voix très adoucie,
puisque j’ai accepté les conditions que m’imposait votre mari.
Elle ne songeait même plus à défendre son cœur. Son cœur n’était plus
tenté par la tendre affection de la veille, il y avait dans l’heure
présente trop d’amertume pour qu’une saveur douce lui revînt.
--Docteur, de vous je n’aurai jamais demandé que cela! Souvenez-vous:
quand j’étais enfant et que vous veniez chez mon père, vous disiez
toujours: «Demande-moi quelque chose, des poupées, des bonbons.» Et vous
m’accusiez d’être fière, parce que je vous faisais invariablement la
même réponse: «Je n’ai besoin de rien.» Lorsque, devenue jeune fille,
j’en fus aux bibelots, aux bijoux, vous m’avez demandé cent fois de
choisir ceci, cela.
--Je me souviens; de ce que je vous offrais, il ne s’est jamais rien
trouvé dont vous eussiez besoin, jamais, jamais!
Rien que d’avoir dit cette phrase, il s’était tout attristé. Madeleine
comprit et rougit; ses yeux se perdirent dans la fourrure fauve du
manchon. Mais son inconsciente adresse de femme saisit cet émoi naissant
du vieil ami.
--Pour une fois, enfin, monsieur Saltzen, _j’ai besoin de quelque
chose_: je vous fais une prière. C’est un lourd sacrifice que je vous
demande, mais vous me connaissez jusqu’au fond de l’âme, vous pouvez
mesurer ce que sera pour moi ce duel dont je suis la cause...
--Dont vous êtes la cause! répéta-t-il dans sa stupeur.
Sans lever les yeux, sans le voir, sans comprendre, elle poursuivit:
--Il me semble que, toutes sortes de raisons imaginaires,
conventionnelles ou vulgaires, mises à part, il doit vous rester pour
Samuel quelque souvenir de l’amitié d’autrefois, un sentiment paternel,
un peu d’affection. Cet usage barbare du duel est odieux. Je vous en
prie, allez le trouver, expliquez-vous avec lui, calmez-le. Il vous en
coûtera, mais vous le ferez pour moi. Ce serait si affreux!... Entre nos
vieilles amitiés il faudra bien élever une muraille, monsieur Saltzen,
mais enfin, comme cela, il n’y aura pas de haine derrière.
Le sens de ce qu’elle disait échappait au docteur, mais ses mots lui
ouvraient un inconnu aveuglant, qu’il n’osait approfondir. Il sentait
entre eux une lourde ambiguïté de pensées, mais la clef de l’équivoque,
il la tenait entre ses mains, tremblant de bonheur et d’incertitude. Son
amour de la droiture lui fit dire sur-le-champ, cependant, pour rétablir
toute vérité:
--C’est contre Hansegel que je suis le témoin de Wartz!
Les longues paupières se levèrent; les chers yeux, sans retenue ni
contention maintenant, s’ouvrirent vers lui, souriants, confiants,
exultants; elle cria:
--Hansegel? de chez la Reine? le duel avec lui?
Puis la détente nerveuse survint aussitôt. Sans rien dire, sans rien
expliquer, ne sentant plus que le réveil bienfaisant après le cauchemar
enduré, elle répéta encore une fois en riant: «Hansegel!» et retomba sur
l’appui du fauteuil, sanglotant à longs spasmes étouffés dans le manchon
de fourrure fauve.
«Alors, se dit Saltzen, dans une pensée qui était l’illumination
radieuse, l’apothéose de sa solitude pénitente, alors elle s’était
méprise, alors elle croyait la querelle entre son mari et moi, pour
elle; alors, alors, elle sait que je l’aime!»
Et il fit un pas en avant, les bras tendus. Déjà l’appel de tendresse
était sur ses lèvres: «Madeleine!» et déjà il croyait rassasier cette
lointaine, cette longue et vieille faim d’aveu qu’il avait entretenue en
inflexible abstinent. Plus que jamais, Madeleine était devant lui «la
chère petite fille». Ces larmes d’enfant, cet abandon ici, chez lui,
comme chez un père, la fragilité de son corps qu’un tout petit sanglot
pouvait ébranler, tout cela, c’était l’exquise puérilité qu’il avait
sans cesse imaginée et adorée en elle--et il s’arrêta, un instant,
penché au-dessus d’elle, d’elle qui ne le voyait pas, répétant
silencieusement dans son cœur:
«La chère petite fille!... Ma chère petite fille!...»
Et ce fut tout.
Elle avait eu trop confiance en venant ainsi chez lui; elle avait trop
compté sur son respect, sur sa délicatesse, pour qu’il pût faire un
geste, dire un mot de plus. Il se redressa et se mit à marcher à pas
lents et glissés pour ne pas troubler cette lassitude qu’il lui voyait.
Il prenait garde de ne heurter, ni le bois de son grand bureau, ni les
cuirs ouvrés des sièges, ni le socle de ses bronzes. Il allait comme une
ombre, tantôt ici, tantôt là-bas, dans le fond obscur où les fenêtres
n’éclairaient plus. Et ce doux silence apaisa Madeleine en effet, comme
il l’espérait. Elle ne pleurait plus. Elle leva ses yeux séchés, et,
confuse de cette gêne qu’elle avait, par son imprudence, à jamais causée
entre eux, elle chercha du regard le vieil ami.
La pâle figure ravagée était là-bas, dans l’ombre du fond, tournée vers
elle, toujours. Depuis combien de temps la regardait-il ainsi?
Elle se leva; elle voulait partir tout de suite; ce secret découvert
entre leurs cœurs délicats n’était plus tolérable. Sur ses yeux rougis
elle abaissa la voilette sombre, serra la fourrure sur la soie rouge de
sa gorge; elle allait dire adieu.
--Monsieur Wartz demande à voir monsieur le docteur, annonça le valet
qui frappait à la porte.
Madeleine et Saltzen se regardèrent et dirent ensemble:
--Qu’il entre!
Il entra. La surprise de trouver ici sa femme l’arrêta, une seconde, au
seuil de la porte; ses traits mobiles eurent un changement si vif, que
le bleu clair de ses yeux, d’un seul coup, vira au sombre.
Madeleine, éperdue, murmura:
--Docteur, expliquez à Samuel pourquoi je suis venue.
Lentement, Saltzen traîna un troisième siège entre eux deux.
--Venez ici, Wartz, dit-il, venez vous asseoir.
Samuel le regardait durement, sans répondre, et ne bougeait pas. Il
fallut que le docteur allât vers lui.
--Venez, Wartz, répéta-t-il, sur un ton poignant de reproche; quand je
vous dis de venir, c’est que vous le pouvez, mon ami.
Samuel avait une pureté de vue pénétrante qui vous lisait l’âme, et
souvent, dans ces secondes prolongées de silence où on le croyait
distrait, rêveur, absent de là, impression qu’accentuait encore
l’étrangeté de ses inégales prunelles, c’était _en vous_ qu’il voyait.
Il regarda longuement le vieil ami.
A la fin, comme après un songe, il abandonna sa main puissante, sa main
ronde et grasse d’homme de pouvoir, aux mains inquiètes, nerveuses,
chercheuses de Saltzen, et il dit, de l’air le plus simple:
--Eh bien! mais oui, docteur, je viens.
Madeleine lui offrit sa joue à baiser, mouillée encore des larmes de
tout à l’heure. Saltzen vint s’asseoir près de lui, affectueux et bon
comme chaque jour; ce fut autour de lui l’atmosphère toujours égale
d’adulation secrète: on l’aimait...
--Madame Wartz est venue pour obtenir de moi que vous ne vous battiez
point... Elle a su que vous aviez une affaire; les femmes savent tout!
--Elle a su? répéta Wartz, étonné.
Madeleine prit dans son porte-cartes la fleur de perce-neige:
--Reconnais-tu cela? cette chose qui pousse sous le canon de deux
pistolets insolites, sur une table de travail.
--Et tu as deviné que je me battais avec Hansegel?
--Non... j’ai pensé...
Maintenant elle se troublait. Il y avait entre eux trois un mystère tel,
qu’ils ne pouvaient l’effleurer d’un seul mot sans qu’une honte vînt
offenser leurs âmes nobles. Entre eux trois il y avait un voile tendu,
et aucun n’osait le soulever, bien qu’il sût ce qui se cachait derrière.
Entre eux trois il n’y avait plus, il ne pouvait plus y avoir que le
silence, et ils ne s’entre-regardaient même plus.
Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un embarras qui pouvait
n’avoir pas d’issue, qui n’en eût pas eu sans les idées exquises du bon
Saltzen. Mais il était là; il pensait moins à son chagrin qu’au trouble
de Madeleine, il voulut qu’elle sortît d’ici sans rougir, sans que rien
chagrinât sa candide conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir
douloureux lui restât de sa visite chez lui.
Il dit:
--Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce qui nous occupe. Seulement,
ces sortes de choses ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait
être seuls.
--C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit Madeleine.
Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir en ce moment sa
reconnaissance pour cette triste ruse du vieil ami. Elle vint à lui,
sachant bien que c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi
sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient vraiment, et que
déjà était posée entre eux la base de cette muraille mystérieuse dont
elle avait parlé.
--Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle... et elle était si émue que ses
longues lèvres tremblaient en parlant. Je vous laisse avec Sam,
souvenez-vous de ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous
que j’ai bien peur pour _lui_.
--Oh! je me souviens toujours, moi, répondit Saltzen.
--Adieu, docteur, adieu.
Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait leurs regards, leurs
gestes, leurs mots, ne l’entendit pas répondre.
Une minute après, le vieil ami revenait à ce coin de feu où s’était
passé le drame; il se laissa tomber dans le fauteuil vide, en regardant
Wartz; il n’avait plus ni courage, ni vie.
--Ah! jeunesse! soupira-t-il.
--Vous avez vu Hansegel? demanda Wartz.
--Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de Madeleine, mon ami.
--Non, laissons cela; laissons cela, je vous en prie.
Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus avaient dans sa face pâle un
fluide insoutenable.
--Laissons cela? mais nous ne le pouvons pas, mon pauvre ami, reprit le
docteur; vous êtes bon et généreux, vous vous refusez à me chagriner;
c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement heureux comme vous
l’êtes! Elle vous adore; je l’ai vu; tout son être en frémissait; elle
ne vibre que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des cœurs de
femmes; jamais je n’ai rencontré cela; elle pourrait en mourir, elle en
vit! Eh bien! vous vous fâchez, Wartz? vous gardez rancune au vieil
ami?... Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à cause de moi? Grand
Dieu? aurais-je pensé! Vous m’en voulez de l’aimer aussi? Ah! si vous
saviez! si vous saviez! Il ne faut pas m’en vouloir, mon ami. Toute sa
vie, qui est devenue vôtre, maintenant, était entrée en moi; j’ai vu ses
grâces d’enfant; si vous aviez connu ce petit être délicieux si féminin
déjà: j’en ai gardé une image ineffaçable. Je l’ai vue un jour
d’été,--elle venait d’avoir cinq ans,--elle portait une robe blanche,
d’où sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait d’un geste
charmant sur ses boucles noires; et son rire d’alors je l’entends
toujours me retentir dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous
l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose, avec ses vagues
ennuis de fillette, indécise entre les jeux et le rêve; et plus tard,
ses ardeurs de vie qui se tournaient vers la politique que son éducation
masculine lui avait rendue familière! Elle causait assez librement avec
moi: j’ai vu cette âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond; c’était adorable.
La naissance du printemps a plus de poésie que tout autre chose dans la
nature; ce fut à une naissance de printemps que j’assistai. On sentait
se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses subtiles!... Et
puis elle est devenue femme. Je voyais qu’elle allait aimer; je la
suivais dans le monde, jaloux, soupçonneux; je surveillais jusqu’au
regard qu’elle posait sur les jeunes hommes, tous épris d’elle, jusqu’au
trouble de ses paupières, au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle
aima. Je lui ai pardonné; je vous aimais bien, moi aussi, Wartz. Ce
mariage me brisait moins qu’un autre; j’en étais fier pour elle et fier
pour vous. Les deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez m’ont
toujours été une vision radieuse, et j’avais arrangé ma vie pour me
contenter des miettes de votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à
pleine bouche la joie servie; il restait encore pour moi le sourire de
la chère petite fille, ses menues confidences, ses douceurs au vieil
ami, le glissement de ses lèvres sur les dents quand elle disait:
«Monsieur Saltzen.» J’emportais tous ces souvenirs-là chez moi, et je
les savourais. Voilà, Wartz, le récit que vous devait votre vieux
camarade. C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout ce qu’on y
mettrait d’autre ne compterait pas. Vous êtes le mari, le jeune et
heureux mari, vous pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui, c’est
cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle! Cacher son amour,
s’étudier à l’indifférence, jouer la froideur, se flatter de son flegme
indéchiffrable, pendant que les vrais amoureux, les amoureux en titre et
pour de bon, malignement lisent entre vos ruses, surprennent les
émotions les plus cachées de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour
s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul maître! Dites, Samuel,
avez-vous ri?
--Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement.
--Mais vous vous êtes fâché alors? La pauvre petite est arrivée ici,
tout à l’heure, mourante; elle avait surpris quelques indices d’une
affaire chez vous; elle avait cru comprendre que nous nous battions tous
deux; pourquoi, dites?
--Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu nerveux et mauvais. Nous
avons causé de vous, je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite
Madeleine, j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse; j’envie votre
esprit; j’ai été jaloux.
--Et vous me détestez?
--Laissons cela, dit avec une colère retenue, Wartz qui redevenait
impérieux, laissons cela; je ne veux savoir rien... Vous, monsieur
Saltzen, vous avez mon estime, mon respect, ma confiance; j’ai parfois
des violences que je ne veux pas. Ne parlons plus de Madeleine.
Oublions.
--Écoutez, dit encore Saltzen; suis-je de trop dans votre vie? Nous
portons à nous trois maintenant le secret le plus triste, le plus lourd;
le charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux; ce sont les vieux
qu’il faut jeter par-dessus bord; il y aura toujours un malaise entre
nous dans cet Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face les uns
des autres. Voulez-vous que je le quitte?
Wartz eut un geste étrange, un geste vif de refus:
--Quitter Oldsburg!
--Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux Oldsburgeois l’aiment; j’aime
ma cathédrale, Sainte-Gelburge, l’Abbatiale, comme autant de personnes
vivantes et captivantes; je suis épris de mon fleuve comme s’il y
dormait une belle fée invisible et amie; et que dirai-je de nos rues, de
nos vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des pavés,
jusqu’aux sinuosités imprévues! Mais vraiment, hors d’ici, je souffrirai
moins. Donc, n’ayez pas de scrupules, décidez; je puis partir et vivre à
la campagne. Pour nous trois, pour la paix même de celle à qui nous
voudrions, vous et moi, éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je
m’en aille.
Wartz prononça avec une tranquille énergie:
--Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que c’est sur vous que nous
comptons pour remplacer Nathée; nul autre que vous ne pourra présider la
nouvelle Délégation républicaine; il faut que ce soit vous, ou je ne
sais plus, alors!
Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait et ravageait si
profondément sa passion de jeune mari, aucun autre sentiment ne
paraissait en lui que le serein attachement à son œuvre! Saltzen en fut
atterré. Il avait cru voir devant lui, dans cet homme aux colères
contenues, maîtrisant sa haine ou la dissimulant sous l’estime et le
respect, l’acteur farouche de ce cruel drame d’amour qu’ils jouaient à
eux trois. Mais non; il s’était trompé. Wartz se découvrait l’être
impersonnel et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la pensée de
Madeleine, ses intimes sentiments, ses virils courroux, n’étaient que
des accidents inférieurs dont se dégageait toujours sa volonté. Sa
volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire; c’était l’inflexible
ligne de la Destinée; elle se subordonnait tout.
Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne n’avait compris comme
lui quelle personnalité mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La
volonté de Samuel lui était sacrée; il y adhérait toujours. Il ne parla
plus de Madeleine. Il conta seulement sa visite avec Braun chez le duc
de Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers, et le docteur
attendait ses témoins. Vraisemblablement, la rencontre aurait lieu
demain matin. On se battrait dans un petit bois, situé au delà de la
prison du faubourg.