LA BÊTE

Le premier jour de février, à huit heures du soir, les journaux

s’envolèrent à travers les rues, à travers la Poméranie, à travers le

monde, annonçant que les élections législatives avaient porté au

Parlement une immense majorité républicaine. Le pays consulté avait

donné sa réponse. Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le

scrupule d’agir individuellement et contrairement ainsi à son système

d’idées, pouvait aller désormais de l’avant, fort de l’acquiescement

national qui ratifiait sa destinée.

Sur sa table de travail, une à une, de tous les coins du pays, les

dépêches, le long du jour, étaient venues s’accumuler. Il n’avait connu

les résultats que peu à peu; maintenant la vérité se révélait dans toute

sa grandeur solennelle. La douceur des billets d’amour, la volupté des

acclamations, ce concert louangeur qui résonnait sans cesse autour de sa

personne n’étaient rien; mais ces dépêches qui superposaient les

suffrages dans une addition gigantesque, ces papiers fripés, couverts de

chiffres, c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration du

peuple à l’unisson de sa pensée, c’était le cœur national frémissant

sous sa main.

Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire comme le maniement

du pouvoir. Depuis une semaine que Wartz exerçait une sorte de

dictature, son tempérament s’était modifié, il ne concevait plus de la

même manière l’élaboration du nouvel État. Les grands mouvements

populaires, la transmutation du travail moral d’opinion en agitation

physique des masses, qui lui causaient autrefois comme un délire de

meneur, lui paraissaient maintenant vains et dangereux. C’était de la

Révolution la conséquence terrifiante qu’il fallait refréner. Il voyait

donc l’œuvre de paix s’accomplir avec le calme de sa responsabilité

tranquillisée. L’établissement de la République s’annonçait comme un jeu

désormais. La constitution présentée à l’Assemblée renouvelée qui

n’était avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la Reine serait

prononcée comme une simple formalité, et le nouveau gouvernement

proclamé selon le rite ordinaire.

Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau de dépêches,

goûtant cette fois le triomphe absolu de son succès, il éprouvait la

satisfaction d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini. Il avait

mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre à laquelle il s’était

consacré. En dix jours il avait métamorphosé une nation; et cela sans

désordres. Le sang avait bien coulé un peu au début; si peu!

Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse lucide: «Celui qui

allume l’incendie n’est plus maître de l’éteindre.» A cette heure où,

dans sa solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre accomplie, à

cette heure même, au plus profond de la ville, au plus intime, dans le

quartier du Canal où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du

faubourg où grouille le monde des tisseurs--deux foyers d’humanité vive,

remués d’incessants émois, où les étincelles tombent dans les esprits

comme dans l’étoupe inflammable,--la nouvelle courait que les élections

venaient d’élever au pouvoir le Peuple lui-même.

Conception naïve du régime républicain! Grisés depuis deux jours d’idées

que leurs faibles cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se crurent

rois, tous. L’orgueil les envahit. La phraséologie dont les harangueurs

de taverne leur chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités

politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette puissance morale

qu’on leur conférait, se confondre avec celle de leurs muscles inoccupés

par le chômage, et possédés du besoin d’agir.

La longue rue du Canal, dessinant entre ses hautes maisons noires des

ondulations vagues, coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée

plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une petite rivière

captée pour les besoins de l’industrie, où l’eau courait, rare et sale

au fond du lit, souillée par le voisinage de cette population resserrée

en des logements trop petits. Cette eau charriait les choses les plus

hétéroclites; et c’était toute la journée un fourmillement d’enfants

malpropres, accrochés par grappes aux passerelles, la tête pendante dans

le vide de la coulée, pour voir disparaître sous le noir des ponts, et

revenir à la lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers, ou

des corps de chats qui s’en allaient doucement à la dérive comme des

outres vides.

Les dégels récents avaient amené la pluie, une pluie incessante,

poudroyant au visage, qui se résolvait en huile boueuse sur le pavé, et,

des rues situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent chaud.

On baignait ici dans une vapeur tiède et malodorante; il se faisait un

mariage de miasmes entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui

montaient de l’eau lente du canal. La rue suait d’une moiteur de fièvre.

L’eau venait de partout: du ciel en cette poussière humide, des

brouillards du fleuve, de l’exhalaison des choses, du lit de la

minuscule rivière; elle travaillait la pierre des maisons, elle gonflait

et pourrissait le bois des ponts, elle sortait d’en dessous le sol, elle

suintait des murailles, elle éclaboussait des toits.

Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons, les fenêtres

palpitèrent et s’ouvrirent; des femmes apparaissaient en silhouettes

noires sur le fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre, elles

se mirent à reconnaître leurs hommes revenant de la ville, dans ces

ombres parlantes qui s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la

rue. Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de refus. Quoi!

rentrer! s’enfermer dans la réalité pauvre de la chambre, quand on

venait d’offrir à leur imagination l’espace sans limite de la pensée

grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État!

Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit qui commençait était de

celles-là.

Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau, tourmentaient tous

ces hommes. Ils ne savaient pas... Mais cette humidité chaude, cette

nuit excitante d’un printemps factice, avec «les quelques gouttes

d’alcool dans le sang» dont avait parlé Auburger, et qui s’étaient

multipliées jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs artères, leur

faisaient une force décuplée qui les poussait à des choses étranges.

D’abord, ce fut un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui

avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance, sans le moindre

souci de la politique dont ils ne connaissaient rien, venaient de se

sentir délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds fussent

tombées soudain des chaînes. Ce furent les joies d’une évasion

illusoire. Ils acclamaient Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au

milieu d’eux; leurs yeux se rivèrent sur lui, et il se produisit dans la

foule des ondulations, comme en voit courant un troupeau de moutons, à

l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité, gravit au coin d’une rue

une borne si étroite, si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la

maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une voix creuse. Ses paroles

n’arrivaient qu’à ses auditeurs tout proches; mais, pour ne rien

entendre, les autres n’en sentaient que plus d’émotion correspondre au

fond d’eux-mêmes aux paroles inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien

que de voir la lourde barbe blanche remuer dans ce visage de pontife.

Son sujet, c’était Wartz. Il proposait au peuple une manifestation sous

les fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé sa harangue, une telle

clameur d’approbation se propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour

les femmes descendirent, puis les vieillards, les enfants. Et de toutes

les voies adjacentes, arrivaient en courant d’autres artisans, curieux

et fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt, le vieux harangueur

prit la tête de la foule. Dans sa redingote d’emprunt, dont ses épaules

de maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux, rejetaient les

plis en arrière, il se mit à marcher d’un pas raide, comme rythmé à

quelque musique intérieure, et, derrière, suivit la houle noire, avec ce

silence bruissant des foules.

Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre bande prête à se

joindre à eux; car tout ce mouvement populaire était prévu et mené par

les têtes chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut une masse

si compacte, que le second tronçon de la rue du Canal ne la contenait

qu’à peine. Il s’y formait des poussées inexpliquées; ici ce fut une

bousculade; le parapet vermoulu céda; une femme tomba dans l’eau. On la

sauva. Ce fut un enthousiasme délirant, dans cette foule aux nerfs

tendus. On entama l’hymne national, et le chant, cahoté aux secousses du

long serpent humain, devint si puissant, clamé par tant de voix, que ce

fut à travers la ville comme une musique de ralliement, au son de

laquelle on accourait de tous côtés. En arrivant sur la place de

l’Hôtel-de-Ville, les manifestants étaient cinq ou six mille.

Inopinément, la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa devant

eux, maintenant d’une main l’élan de son cheval cabré, saluant de

l’autre avec la petite toque de la garde royale.

La haine des rois les prit à cette vue; ils oublièrent Wartz, pour

insulter celui qui n’avait été dans l’histoire que son précurseur; et

changeant de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements pesants,

vers le socle du monument. Ce fut une brutale éclosion de rage et de

démence. On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le visage levé

vers cette chose inerte, image d’un mort. Ils le traitaient de tyran,

d’ennemi du peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs de métal

du cheval, le choc des pierres qu’on lançait; on ramassait sur le sol

des ordures avec lesquelles on visait la face haute du souverain. Sur la

place, c’était un fourmillement dans lequel on ne voyait que les

frémissements indistincts de moires sombres. Tout à coup, par la rue de

la Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent un rougeoiement sur

la foule, et il apparut aussitôt un océan de visages humains surmonté

d’une moisson de bras levés, de poings menaçants qui provoquaient le

bloc de bronze, là-haut.

Sans qu’on sût comment, car désormais la masse géante et désordonnée,

l’innombrable et folle chose ne connaissait plus de chef, il se fit un

tournoiement de tous ces corps pressés, soudés en un organisme unique;

et cela commença de s’engouffrer dans la rue de la Nation qui descendait

au fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes, c’était un être

formidable, souple et bougeant, démesuré, étendant sa matérialité

pesante sur tout espace libre, se moulant aux rondeurs des places, aux

angles des rues, remplissant les vides et traînant sa puissante masse

par une seule force de passion qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à

la dernière molécule de ces corps.

La Bête monstrueuse se reforma au gré des lignes de la rue. Elle ne

possédait pas plus de couleur que de forme, mais, au moment précis où

elle se déroulait devant les torches arrêtées, on voyait se dessiner des

personnes, des blouses, des camisoles blanches sur des gorges

atrophiées, des grappes humaines, des enfants endormis sur des cous

d’hommes, des sarraus de tisseuses, des figures hagardes, et, le plan de

lumière traversé, ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la

masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose, et la tension

pareille de leurs êtres, poussés tous par l’unique fougue d’ivresse. Les

cris qui éclataient de toute part se fondaient en une clameur unique,

prolongée, discordante, ininterrompue.

Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le ministère, avec sa

façade à triple développement, les gros festons des fenêtres, les

colonnades des balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut

plus; elle lança un chant de délire, et par les ressauts de ses

ondoiements, elle vint s’étaler, ivre et amoureuse, au pied des fenêtres

de celui qu’elle voulait:

--Wa-a-a-artz! Wa-a-a-artz!

Sur la façade morne du monument, une fenêtre s’ouvrit, un homme s’avança

qui mit ses mains sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en bas le

cri éperdu:

--Wa-a-a-artz! Ah! ah! ah!

Et le crépitement des mains claquées en plein air éclata sur toute la

longueur du quai où s’épandait la foule. Et par-dessus le fracas d’orage

que cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait, à cette

fenêtre là-haut, l’être isolé qui semblait, devant cette force bestiale,

n’être qu’une figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença de

parler. On n’entendit plus un bruit, comme si le quai fût devenu désert,

soudain.

--Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie de ta reconnaissance. Je ne

suis pas autre chose que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais

elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire; à toi d’y concourir par ta

modération et l’ordre de ta conduite.

--Ah! ah! ah! Wa-a-artz! répondait d’en bas la clameur.

--Une ère nouvelle va commencer, prononçait de nouveau la voix diluée

dans l’air, du jeune ministre; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un

enthousiasme pacifique; l’heure approche où tu seras ton propre maître;

prouve ta dignité par ton calme.

--Wartz! ah! ah! ah!... Vive Wa-a-artz!

Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs printanières, le duo

d’amour continuait, le duo du balcon, banal et sublime, entre la foule

conquise et son maître. Il articulait en paroles les grandes idées

vagues qui s’agitaient dans les esprits: le règne de la Liberté... la

noblesse de la Démocratie... le Progrès... Et la foule répondait par ses

acclamations de folie, comprenant bien moins le sens des mots que leur

harmonie grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale, qui

semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des yeux dardés sur lui dans

cet océan de visages blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et

referma la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina; il s’éleva des cris

déchirants: «Wartz! Wartz!» suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait

pas, elle se rua aux façades dans une charge épouvantable; elle redoubla

de cris. Le murmure mélangé de passion et de colère s’éploya le long des

quais, vibra aux vitres closes; il monta dans la ville qu’il emplissait

comme une menace sourde, et tous les habitants, ceux des quartiers les

plus lointains même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite de la

peur.

La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer. De nouveau les mains

battirent, la Bête satisfaite se calma et ne fit plus montre que de ses

douceurs. Elle tendait les bras vers le maître. Mille choses flottaient

en l’air signifiant le délire: des châles de femmes, des mouchoirs, des

calottes d’artisans; et des mains, des mains crasseuses, des mains

tordues de vieux tisseurs, des mains pâles d’artisans dégénérées,

d’autres musclées et d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel

vers le demi-dieu.

Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les joues blêmes.

Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots à pleine poitrine:

--Rue aux Juifs! rue aux Juifs!

Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un aiguillon, il la stimula

d’une excitation qui la parcourut en tous sens.

Une clameur répondit:

--Rue aux Juifs!

Les foules n’ont qu’une âme.

Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête se déplaça pesamment,

s’écrasant sur soi-même en ses replis puis elle s’allongea, s’effila

dans l’étroite rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un sursaut

de terreur, se cachaient, en vêtements de nuit, derrière les rideaux

entr’ouverts, pour la voir passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir

mouvement qui renaissait sans cesse et d’où montait le chant national,

avec des dissonances et des contre-temps lointains indiquant où

s’attardaient encore, là-bas, les extrémités du monstre.

Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe, la rue aux Moines se

rétrécit encore. D’être plus pressés corps à corps, plus maintenus dans

les limites rapprochées de leur route, et plus contraints, ils

s’exaspérèrent davantage. Rue aux Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal

apparut.

Il se découpait en noir sur le noir plus sombre de la nuit avec ses

trois corps d’architecture et ses clochetons gothiques multipliés le

long du faîte. Une grille monumentale fermait la cour d’honneur; au

travers des sombres guirlandes de fer, se voyaient la façade aux

puissants reliefs de pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées

dans la moulure profonde, où fleurissaient des roses en plein cintre

comme fronton. Des lucarnes monumentales hérissaient le toit, dressant

en l’air l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues. Quelques

lumières veillaient derrière les vitres. Le long de la grille, deux

sentinelles des gardes marchaient.

Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux Juifs fut envahie, une

sorte de rire mauvais secoua la Bête. Elle se souvenait de sa servitude

passée. Au moment où ses chaînes tombaient, elle les sentait pour la

première fois, et, pleine d’un vicieux orgueil, elle venait les secouer,

par bravade, devant la souveraine vaincue. Elle conçut un désir effréné

de la voir, de lui montrer sa force contre laquelle aucune autorité ne

pouvait plus rien désormais. Et elle commença de l’appeler à longs cris:

--Béatrix! A la tourelle, Béatrix!

La tourelle était une construction de forme hexagonale, qui flanquait la

façade. Aux jours d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une

fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine dans une vision qui

pâmait la foule. Aujourd’hui le pouvoir avait changé de mains, et le

peuple souverain sommait l’ennemie de paraître.

Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent, le diapason en

tomba aux notes sourdes de la colère. Rien ne bougea dans le palais, et

les lumières pâles continuaient de veiller derrière les fenêtres. Comme

la rue aux Juifs ne suffisait plus à contenir la multitude, le monument

fut entouré sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines, et rue de

l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée un instant, s’était ressoudée en

un quadrilatère compact, obsédant les murailles de pierre sombre,

tumultueusement. Il y eut des alternatives d’irritation et de patience.

Par instants, tout se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la

tourelle, dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la grande baie du

milieu. Et, soudain, la patience trompée dégénérait en folie;

l’épouvantable clameur d’imprécations s’élevait, non point violente ou

forte, mais plus terrible encore, presque douce, creuse, partant du fond

des poitrines, comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde sous

l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si profond, si étendu, si large,

qu’on y sentait le rugissement étouffé d’une nation. Et ce fut dans

l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus sourd, plus chargé

de terreur:

--A mo-o-ort! Béatrix!... A mo-o-ort!

Un bruit résonna dans le lointain: galopade de chevaux, choc des fers

sur le pavé. Puis il y eut un tournoiement affolé de la masse sur

soi-même: la garde chargeait.

La foule venait de franchir toutes les étapes qui mènent à la passion de

combattre: la fièvre, le délire, puis la haine et la colère. Elle était

prête pour la lutte; la fureur la prit. Et, pendant que les cris de

tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance indistincte qui devait

marquer le premier choc des soldats contre le peuple, elle se rua aux

grilles du palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et

commença de secouer les ferronneries de l’entrée.

Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout le long de la rue on

voyait des hommes escalader la grille, puis retomber un à un sur

l’asphalte mouillé de la cour, en même temps que la rue, dégagée

d’autant, laissait remonter un flot nouveau qui venait se joindre à

l’assaut.

L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces de cruauté qui

venaient de naître dans les cœurs, portaient maintenant la foule qui

semblait ne plus peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une

matière mobile et glissante, comme l’eau dont la masse a cette souplesse

de poussée; et elle se soulevait au-dessus de soi pour laisser déborder

son trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes furent forcées,

que les deux battants s’ouvrirent sous la pesée de cette multitude, et

que la vague noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur, elle

était pleine déjà, et l’on avait commencé de se battre dans l’angle où

s’ouvrait le corps de garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis.

Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les fanaux de la cour, la

flamme du gaz n’apparaissait qu’à travers des vitres baignées de larmes;

les gargouilles du toit crachaient l’eau goutte à goutte, et la pluie

saupoudrait les visages. Dans la nuit profonde, plus assombrie encore à

cette minute par une chevauchée de nuées noires au ciel, la cour

bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes de garde, apparus dans

leur capote blanche, comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette.

Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques poitrines

déchirées, des gémissements; puis des centaines de bras terribles, aux

muscles durs comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent

assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent, et le flot noir

roulant dessus parut les anéantir.

La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes; elle défonça un pan

de porte; mais le front de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute,

ébloui de ce qu’on voyait ici.

C’était un atrium où régnait comme une douce lumière de jour. Sur les

dalles de marbre rose où les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient

des socles peuplés de statues mythologiques. Un escalier montait, le

long duquel, sur les murailles arrondies de la cage, s’apercevaient les

nuances tendres des fresques. A droite et à gauche, par des portes

ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des galeries profondes dont les

plafonds cintrés s’allongeaient, peints d’or, de rouge et de bleu. Ils

semblaient incrustés de lazulite, de corail et de cuivre brillant. Ils

miraient leur forme de vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des

galeries de tableaux, car le vieil or des cadres luisait aux murs, entre

des colonnes simulées, en albâtre.

Les envahisseurs croyaient voir des salles construites en pierres

précieuses, dont un seul fragment aurait comblé leurs convoitises. Une

Béatrix nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue de magnificence,

usant ses doigts de belle oisive au toucher des substances précieuses,

ne connaissant que l’or, le marbre et la soie, pour tous matériaux

autour d’elle. Retirée de l’humanité, femme en dehors des femmes, elle

avait joui de ce qu’ils n’avaient jamais connu; elle n’était plus

seulement une ennemie de la liberté, mais une créatrice de misère. Ils

voulaient la tenir, eux, les rois nouveaux, sous leurs muscles et sous

leur rage.

Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries. Ce n’était plus

la Bête monstrueuse, puissante, audacieuse et terrible, c’était le

troupeau qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages défendus,

un régiment de paletots crasseux, de gilets décolorés, de chemises sales

se frottant aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au vernis des

cimaises peintes, allant sans savoir où, perdu, cherchant la dame en

noir qui se cachait.

Ils allaient droit devant eux. On entendit un cliquetis de lames;

c’était ceux qui, ayant découvert la salle d’armes, décrochaient des

épées aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands soleils

rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait un bouclier, mais chacun

détacha un rayon. Les plus fougueux gravirent l’escalier et

rencontrèrent, là-haut, l’enfilade des salons. Certaines salles se

trouvaient obscures; l’un d’eux prit un candélabre dont il alluma les

bougies, et le brandit en l’air en criant:

--Chasse! Chasse!

C’était la Reine qu’on chassait.

Le mot cingla ces hommes comme une meute; ils bousculèrent les chaises

blanches à membrure d’or, les guéridons frêles où se mouraient des

roses; ils ouvraient des portes, et encore des portes. Ils ne voyaient

guère dans les salles inconnues que ces portes qui dérobaient peut-être

celle qu’ils cherchaient. Oh! l’avoir prisonnière, suppliante devant

eux! la tenir au bras par sa manche noire, s’amuser de sa peur!

--Chasse! Chasse!...

Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs hommes en habits de

soirée qui faisaient cercle tranquillement. C’étaient de vieux

personnages de cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies, tous

comtes ou barons, barbes et cheveux gris, pâles visages de cire.

--La Reine? demanda une voix éraillée.

Le cercle ne bougea pas; aucun des vieux hommes ne répondit.

--La Reine? hurla en chœur la foule qui s’amassait par derrière.

Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le dos à la porte

dédaignèrent de se retourner. Ils faisaient la réception comme chaque

soir, jambes croisées, bottines minces battant l’air, négligemment, et

se passant sous la moustache le mouchoir roulé qui fleurait le parfum de

Sa Majesté. Esprits fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à

grain, sans jamais laisser de place aux pensées larges, ils n’étaient

point faits pour comprendre l’idée gigantesque qui s’agitait derrière

eux. Ils crurent que le temps était encore à mépriser pour tout

argument. Deux lustres en feu les éclairaient. Des bougies allumées sur

la cheminée se multipliaient dans les glaces. Le salon était peint en

blanc. Aux frises du plafond courait en emblème le lion poméranien,

tandis qu’une colombe, à chaque panneau des murailles, becquetait la

guirlande du médaillon.

Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant le luxe blanc

du meuble, insultant de son rire la naïve grandeur des vieillards. Des

mains au passage souffletèrent les visages de cire; d’autres soulevèrent

des pans de rideau ou fourragèrent les canapés. Et quand l’ouragan eut

disparu par une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon, avec une

odeur de sueur humaine et de malpropreté, au milieu de sièges bousculés,

de bibelots brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants, autour d’un

vieillard plus frêle dont la tête dodelinait en tout sens sur l’appui

d’un fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les yeux éteints.

La honte et la colère l’avaient foudroyé.

Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait maintenant une chambre.

Un grognement d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin pendant

du plafond aux caissons de vieil or, c’était le lit, le lit de la Reine.

Ils étaient là plus de cent, muets, haletants, fouillant de regards

allumés ce lit vide, ouvert pour la nuit. Les broderies du drap se

repliaient sur la soie des couvertures défaites qui tombaient molles sur

les colonnettes sculptées du bois. Un creux dans l’oreiller semblait

l’empreinte d’une tête.

Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du matelas, une autre palpa

les tapis et releva une pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des

pieds s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre; c’était une

robe. On édifia, en la soulevant aux manches, une forme de femme, et, la

forme une fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au corps de

celle qui les portait, un silence glaça ces hommes. Ils se vautrèrent à

terre, la cherchant sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent,

tombé ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu; ce fil de soie

impalpable, qui frôla leurs doigts, les électrisa. Ils la sentaient dans

cette chambre, invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit

derrière vous et qu’on ne peut jamais se retourner assez vite pour voir.

Son mouchoir était posé sur l’angle de cette console; une lampe en

argent brûlait encore près du lit; près de la table à lire, où

s’étendait un journal déplié, une chaise était déplacée à demi, gardant

le mouvement de la femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se

dérober? S’était-elle enfuie? Ou bien quelque fragile cachette la

recélait-elle? Et il leur semblait qu’à force de silence et

d’immobilité, ils l’auraient entendue respirer.

Moins déçus que troublés, fouillant en gestes muets et mornes les

tiroirs à clef d’or, les armoires où jaunissaient des fleurs et des

lettres, ils tressaillirent soudain. A travers l’enfilade des salles

qu’ils venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse un

piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir à eux, reflétées dans

le jeu des glaces, les vestes bleues de la police, avec le feu des

sabres nus, qui agitaient dans les salons traversés autant de fils de

lumière.

Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute, la foule n’eut plus

même l’idée de lutter. On la balaya comme un troupeau de bêtes

peureuses, à coups de plat de sabre. Les gens de service, barricadés aux

cuisines, n’eurent pas à se défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq

à trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute avortée s’éparpilla

dans la nuit, par les rues. Une grande lassitude avait succédé à la

fureur, le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit.

Comment s'en vont les reines · 第 15 / 27 题