Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée, elle restait ici, prostrée,
sur une petite chaise, dans le grand salon du fond où il faisait nuit.
Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient à l’aménagement de
l’appartement. On transportait dans le logis de splendeur les meubles
familiers du jeune ménage, les menus objets, les bibelots, les
souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité de ces grandes pièces
froides. Les coups de marteau résonnaient; on entendait le bruit sourd
des caisses jetées à terre, le heurt des armoires pesantes, un cliquetis
de vaisselle et de verreries déballées. Les huissiers, les laquais
nouveaux, Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient, venaient,
causaient, égayés par ce remue-ménage. Et voilà pourquoi Madeleine
s’était réfugiée ici, le salon officiel où l’on ne changerait rien, où
elle pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre.
Soudain, un coup léger retentit à la porte; elle s’irrita qu’on osât
venir jusqu’ici la troubler dans sa douleur. Mais s’attendant à voir
paraître quelque domestique en quête d’instructions, elle raffermit sa
voix pour répondre:
--Entrez, entrez.
--Madame, on me dit que vous êtes ici...
--Oh! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir, que vous êtes bon d’être
venu!
Et les lampes électriques allumées, elle courut à lui.
--Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions causer enfin: je ne
vous ai pas vu depuis un siècle!
Et il sentit sa main prise par ces petites mains encore gantées, qui
l’attiraient, le dirigeaient avec une espèce de chaleur tendre.
--Avant-hier! murmura-t-il, troublé.
--Non, non; un siècle, je vous dis, un siècle!
Il la regarda sous la blanche lumière, le visage comme amaigri, rouge de
fièvre, les yeux fiévreux aussi et tragiques, avec le foyer
qu’allumaient, dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant
sur le sens de cette émotion qu’il lui voyait, il sentit la joie de
l’accueil se changer pour lui en amertume et dérision. Comment
n’avait-il pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot, qu’elle était
toute possédée par la gloire de son jeune mari, par le souvenir d’hier,
par les émotions d’amour! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait
joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement:
--Oui; un beau siècle pour Wartz et pour vous.
Elle dit:
--Monsieur Saltzen...
Et elle n’ajoutait rien.
--Monsieur Saltzen... répéta-t-elle.
La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur elle-même, elle
regardait les fleurs du tapis, le veinage pur des marbres, les ongles
dorés des chimères qui supportaient une table. Elle semblait demander
aux choses la force de pouvoir parler.
Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent tout à coup; elle cacha
ses yeux dans ses mains, et sans honte, sans pensée, presque sans
pudeur, elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le torrent de
sa douleur. Elle pleurait tout haut, comme les enfants, avec les
gémissements et le râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour ne
pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement de désespoir qui
faisait de sa personne délicate une chose diminuée, allégée, qui
n’aurait été rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas! il était
peut-être celui qui la chérissait le plus dans le secret de son cœur,
celui qui aurait su lui dire les mots les plus délicieux, et celui qui
devait garder devant son chagrin, le plus de froideur. Et il se sentait
perdre la tête.
--Qu’avez-vous? Qu’avez-vous?... murmura-t-il.
--J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa gorge, j’ai vu la
Révolution, je l’ai vue, monsieur Saltzen; j’ai vu Oldsburg ravagée,
j’ai vu mourir un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai senti sa
main sur ma bottine, et je me suis sauvée. Comprenez-vous cela? Sans
l’avoir regardé, je me suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois
toujours, je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de ses yeux de
souffrance, que je n’ai pas écoutée. Je me suis sauvée! Est-ce que
j’aurais pu le soulager, dites, docteur? Tout un couteau enfoncé là!
J’ai agi comme la dernière des créatures. Je n’ai pas eu le courage, je
n’ai pas pu. Regardez; son sang m’a sauté ici.
Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore humides dont la fourrure
noire ne s’imprégnait que lentement: on aurait dit de larges taches
d’encre. A les revoir, elle éclata de nouveau.
--Docteur! Docteur! Dieu a voulu que ce sang tombe sur moi; c’est le
sang que Samuel a fait couler, c’est lui le grand coupable!
Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les mains, elle se tut pendant
plusieurs secondes. Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste
caressant et paternel de ses deux mains tendues. Ne lui devait-il pas ce
mouvement de pitié, n’allait-il pas la prendre dans ses bras, la
consoler comme un enfant qui souffre? Mais il fit mieux. Il l’aimait
trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains retombèrent sur ses
genoux sans avoir même effleuré les soies de la fourrure, et il dit:
--Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui?
Elle continua, poursuivie du même cauchemar:
--Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick? Vous figurez-vous cela?
Mort! Tout froid déjà, ce gentil valseur de l’autre jour! Il m’avait
menée d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une pause, il me
faisait glisser, je ne pesais rien, lui non plus; j’ai vu tantôt la
civière où gisait son cadavre; les deux hommes de la garde avaient peine
à le porter. C’est lourd, un mort.
Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt déganté chercha les
taches de sang sur la jaquette, et quand elle se vit le doigt humide:
--Cela ne peut pas sécher.
Elle ne pleurait plus.
--Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le revoie pas.
Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de fourrure, qu’il jeta au
loin, en le froissant de colère. Puis, debout devant elle maintenant, la
dominant:
--Tout cela n’est pas votre affaire; ce qui se passe dans la rue ne vous
regarde pas. Il meurt chaque jour une foule de gens auxquels vous ne
pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui, c’est très triste,
mais vous n’y pouvez rien, et c’était inconvenant de votre part de vous
y mêler. Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure.
Elle le regarda fixement; ses longs yeux désolés, sa bouche, tout son
air était une plainte et un reproche.
--Oh! monsieur Saltzen! est-ce vous qui me parlez de la sorte! Est-ce
que je ne m’appelle pas Madeleine Wartz? Est-ce que tous les actes de
mon mari ne m’atteignent pas?
--Quels actes?... demanda-t-il évasivement.
Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire jouaient sur son lorgnon.
Il comprenait, à présent, le cas de conscience effroyable de Madeleine,
et il sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la savait si
amoureuse, un de ces voiles impalpables que trament les imaginations
scrupuleuses des femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même des
âmes, et qui séparent plus les époux que des barrières de fer. Donc, ce
serait bien décidément sa fonction de travailler, au profit de celui à
qui elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille. A l’heure où
elle se tournait vers lui, comme vers l’ami le plus délicat, le plus
près d’elle,--il ne le sentait que trop,--il devait, sous peine de
commettre la plus triviale des fautes, la repousser par force vers le
seul ami permis à une femme: son mari. Cela, c’était encore l’aimer,
c’était même l’_adorer_, bien que le mot ne signifie pas toujours ce
martyre de froide immolation.
--Quels actes? reprit-elle, vous me demandez lesquels? N’a-t-il pas
rompu par son discours d’hier l’ordre qui régnait dans le pays? N’a-t-il
pas provoqué l’agitation populaire? N’a-t-il pas déchaîné la révolution,
enfin? Maintenant l’incendie se propage, et celui qui l’a allumé n’est
plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment de la Garde à la
caserne, la bataille dans la rue, les troubles d’Oldsburg, ceux qui
doivent à cette heure ravager la province, Hansen, cette ville si
remuante, et la contrée des Charbonnages, tout cela est l’œuvre de
Samuel! Eh bien, je vous le demande, un homme a-t-il le droit de créer
dans un pays cette folie de destruction et de sang? Samuel n’a-t-il pas
pris là une responsabilité intolérable?
--Son discours était toute réserve et toute modération, hasarda le vieil
ami.
--Un discours de modération ne déchaîne pas, dans une assemblée
d’hommes, ce que les paroles de Samuel ont déchaîné hier à la
Délégation, monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le sais, il y
avait l’éloquence, ce feu de conviction qui dévore mon pauvre Sam; mais
il y avait autre chose: les idées qui ont de la vie en elles, comme la
graine qu’on sème. Il s’est fait dans les esprits, déjà exaltés, une
germination violente. Les révoltes dormaient en eux, il les a
réveillées. Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à son œuvre.
--Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire à son œuvre, répéta le
docteur en songeant.
--C’est donc son acte vraiment, monsieur Saltzen, c’est sa faute! sa
faute! Comprenez-vous? Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en
répond devant la société et devant Dieu. Ah! j’avais comme un
pressentiment, une terreur de ces atroces réalités, quand j’ai vu cet
Auburger adopté de telle sorte par lui.
--Auburger? Votre mari s’est laissé circonvenir par cet être-là?
--Comment, vous ne savez pas? A vous non plus, il ne l’a pas dit? Mais,
si j’ai bien compris, Auburger est devenu l’agent secret de Samuel.
Saltzen s’indigna.
--Son agent secret!--se disait-il en marchant à pas lents dans le
salon.--Il a consenti, lui, Wartz, la droiture même!... Il s’est livré,
pieds et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera maintenant,
comme un maître son esclave! Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y
paraisse, la domination n’est pas aux mains de celui qu’on croit.
Êtes-vous bien sûre, Madeleine?
Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait à la jeune femme ce
prénom dont il ne la nommait jamais que dans sa pensée.
Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait en son esprit une
logique en formation. Puis voulant expliquer cette mystérieuse
complexité de Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même
au-dessus du blâme, il développa sa conception.
--Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger, dit-il en revenant
s’asseoir près de Madeleine; il nous dépasse trop. Il nous effraye par
le mal qu’il a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part de vos
inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi, secrètement, dans mon cœur
d’ami, j’ai senti ce qui se passait dans votre cœur de femme! Il nous
fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés de notre affection;
mais si, à cette heure, il entrait ici, il faudrait lui tendre les bras,
l’aimer, le louer; il vous faut, vous, le faire plier sous le poids de
votre amour; vous ne saurez jamais être assez tendre, assez dévouée,
pour atteindre ce cœur triste et isolé de grand homme. Triste! vous
savez comme il l’est intimement, lui que votre jolie gaieté d’oiseau ne
déride même pas, lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots
auxquels vous vous plaisez tant! Triste et seul comme un prophète! Qui
l’a vraiment connu? Est-ce vous? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi,
vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais douté de la puissance
qu’il cachait? le châtelain d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce
génie, et le faisait dîner à part quand il recevait à sa table! Méconnu,
inconnu, s’ignorant lui-même, portant sans le savoir sa force, c’est
l’homme de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire ce qui doit être,
et qui l’accomplit en dépit de tout.
Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant de larmes délicieuses. Il
fallait savoir comme elle que le vieil ami l’aimait, pour goûter
vraiment ce qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très émue, elle
voulait le remercier de redonner à l’image de Samuel l’auréole éteinte;
elle murmura pour la seconde fois:
--Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être venu me dire tout cela.
Souriant, il regardait complaisamment cette joie d’aimer revenir en
elle. Il continua:
--Ce matin, les journaux portaient en manchette ces simples mots: «La
loi Wartz.» Et l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition
concernant l’instruction populaire. Je vais vous dire, moi, ce que c’est
que la loi Wartz, non point celle que Samuel a déposée hier, mais celle
qui préside au cours de sa vie, qui règle ses mouvements, sa conduite,
ses actes, comme une rigoureuse formule scientifique. C’est une loi
inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce qu’il est de ces êtres
dont on dit qu’ils appartiennent à l’histoire; et qu’est-ce que
l’histoire, sinon la fatalité accomplie? La loi Wartz, la vraie, est une
formule terrible qui pousse votre mari d’un mouvement irrésistible, vers
le système d’État nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la
politique républicaine, comme on subit parfois une passion, souffrant et
jouant à la fois son propre drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la
plume et à l’action de la parole, à travers mille obstacles que vous
connaissez mieux que personne. Voyez comme depuis son enfance, qu’il
nous a contée, jusqu’à son élection, ce fut une progression constante
vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce rôle lui est-il dévolu,
qui permet à sa personnalité de s’épanouir vraiment, que la loi fatale
plus impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de repos, la course au
but s’accélère, l’action se précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la
conception de cette éducation du peuple sur laquelle il fait reposer sa
République idéale. Nous sommes une dizaine de sages, de réfléchis et de
prudents qui voulons réglementer, ajourner, son projet trop hâtif. Nous
sommes des confrères, des aînés, qu’il révère vaguement, des amis qu’il
sait dévoués; mais il a senti notre résistance. Notre prudence
l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent. Alors, de tout ce qui s’était
établi entre nous: cordialité des relations, projets politiques communs,
respect, affection même, rien ne compte plus. En nous, il ne voit
désormais qu’un obstacle; la force qui le mène ne lui permet pas de s’y
arrêter. Nous le gênons; il nous écarte, très simplement. J’en aurais
pleuré! M’être cru, dans l’esprit de ce garçon, l’arbitre de toutes les
idées, et constater un beau jour quelle petite place j’y occupais! Chez
les autres, c’était de la fureur. Mais froissement d’orgueil ou délicate
blessure de cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun lui-même,
qui est un rustre aux rancunes opiniâtres, l’a si bien compris, qu’il
est redevenu malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans cette loi
implacable comme le _Fatum_ antique, croyez-vous que Wartz, qui n’est
que pitié et bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous les yeux
l’exemple d’Hannah...
--Ah! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas grande philosophe, mais
l’idée de ce que cette fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres
gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur de prendre une telle
initiative, vous, monsieur Saltzen?
--Oui, j’aurais toujours reculé devant des craintes, des scrupules,
parce que je suis une volonté normale, assujettie à tous les souffles du
sentiment, et que je _veux_ beaucoup moins que je ne _sens_. Mais la
destinée de notre grand homme, bien autre, unifiant sa volonté à celle
qui mène le monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses. Je
n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour savoir que ce fut
l’éternelle règle des génies de faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se
soucier si des larmes ou du sang coulaient à leur passage. Nous sommes,
nous, de pauvres êtres, qui mirons l’univers dans notre propre cœur,
comme on regarde une immensité dans une toute petite glace, et notre
maître instinct, la peur de souffrir, nous semble régir l’Univers comme
il régit notre individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire, s’abstrait
de ce qui est personnel, il ne s’écoute pas, il se renonce, il
s’identifie avec les règles mystérieuses de l’humanité. Voilà pourquoi
Wartz, dans son mouvement en avant, s’est soucié, comme le marcheur du
brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant lui, que ce fût
l’amitié, que ce fût la paix de toute une caste dans la nation, que ce
fût son attrait personnel pour la droiture, la délicatesse même de sa
loyauté, ou bien l’influence que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru
deviner, exerçait encore secrètement sur lui.
--Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit parce que c’est la _loi_,
dites-vous, monsieur Saltzen, faut-il qu’elle me soit expliquée, et
qu’on me la montre nécessaire; car, j’ai beau sentir un goût très vif
pour l’état démocratique, je ne saurai jamais dire au juste pourquoi
cela vaut de bouleverser un pays dont les affaires marchent, en somme,
très bien.
--Une opinion politique n’est jamais qu’un goût, reprit l’oncle Wilhelm,
et, à proprement parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on
imagine, pour appuyer son sentiment politique, des principes qui peuvent
le légitimer. D’après nos principes, justement, la république étant le
plus souple des gouvernements, celui qui communie le plus avec les
mouvements de l’âme populaire, sera toujours aussi le plus conforme aux
progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement, ma pauvre enfant,
que Béatrix quittât le trône,--elle nous aurait retardés,--mais il
faudrait, quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses pas, car
c’était une adorable femme.
Après le moment d’affolement qu’il avait eu tout à l’heure, il s’était
ressaisi, et reprenait, avec son sang-froid, sa coquetterie et sa
séduction. Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui faisait
ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries et les bibelots, sa
longue main osseuse à la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap
fin faisant des plis flottants autour de son grand corps émacié.
Madeleine, apaisée et doucement satisfaite, le suivait des yeux. Aucun
bruit ne venait de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit? Les
paroles du docteur concernant Samuel agissaient en elle, et c’était avec
une sorte d’exaltation agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son
mari. L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la première fois de
cette manière, lui donnait un vertige de cœur, comme si l’amour de ce
grand homme l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau le
vieil ami, et elle songeait: «Lui, c’est un saint!»
La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra. Madeleine se souvint de
ce qu’avait dit l’oncle Wilhelm: «Il faut le faire ployer sous le poids
de votre amour.»
Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel l’avait regardée alors, il
aurait senti ses yeux fuir les siens. Mais il revoyait, pour la première
fois, le docteur depuis la veille.
--Monsieur Saltzen! murmura-t-il.
Et il alla vers lui comme un homme accablé d’un fardeau trop lourd va
vers l’allégeance d’une amitié sereine, d’une amitié d’exception comme
celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils allaient se dire:
elle attendait un trait d’esprit du docteur, quelque mot délicieux; mais
les deux hommes se serrèrent la main silencieusement, et, quand ils
s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen s’en alla vers un médaillon de la
Reine, près duquel, comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir il
essuya son lorgnon mouillé. Madeleine était de ces imaginations
délicates, sur lesquelles un mot pèse plus qu’une phrase, un silence
plus qu’un mot; elle comprit la muette admiration de Saltzen pour le
grand homme; elle en demeura plus impressionnée encore qu’elle ne
l’avait été par la venue de Samuel.
--Quelle journée pour toi! prononça-t-elle timidement.
Il lui semblait pour la première fois contempler ce génie.
Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses poignets étaient broyés
dans les mains du mari qui la reprenait et la serrait; son regard si
puissant, avec son double fluide de maîtrise et de passion, la brûlait
et la dévorait. Chose étrange, pendant qu’elle s’abandonnait à cette
rude caresse, elle se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins
l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin, presque religieux,
d’offrande et d’immolation.
--Nous avons tenu conseil toute l’après-midi, raconta-t-il. Ce soir,
j’ai dû me rendre à la caserne de la Garde; il s’y est passé des choses
très regrettables... J’ai donné des ordres; un nouveau colonel a été
nommé d’urgence, à l’ancienneté. J’ai obtenu la neutralité du régiment
jusqu’à la promulgation de la Constitution qui sera présentée au nouveau
Parlement, dans huit jours. Tout est calme maintenant.
--Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et cela a suffi!
L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil homme.
--L’Idée que je représente a seule tout pacifié, reprit le jeune
ministre.
Mais il avait beau dire, et plutôt par principe que par modestie, se
disculper d’être _quelqu’un_, sa personnalité s’accusait de plus en
plus. Et Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision du pauvre
jeune prince assassiné, se défendit d’en parler, dans le scrupule
d’offenser cette grandeur à qui tout était permis et tout dû. Saltzen
devinait ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble. Il vint
dire adieu.
--Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec nous, demanda Wartz.
--Mon cher ministre, répondit le docteur en souriant, pas aujourd’hui;
j’ai envie de donner ce soir à votre beau-père, un article sur vous, et
je l’ai seulement construit en pensée.
Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié un sentiment pénible qui
concernait Madeleine. Il les voyait, elle et lui, en constante recherche
morale l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre; il
soupçonnait que, malgré sa gloire, sa passion et sa jeunesse, sa femme
trouvait moins en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y
avait entre elle et Saltzen comme une association d’esprits dont il
était exclu, lui qu’aucun esprit ne rencontrait jamais absolument. Il
préférait jouir du docteur hors de chez lui.
Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient plus que de muettes
patrouilles de police, Saltzen se retourna. Sur la façade obscure du
Ministère, dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres restaient
éclairées: celles du salon qu’il venait de quitter; ils étaient sans
doute demeurés là, Wartz et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure
le croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur sous les cils de la
tendre petite fille, une atmosphère d’émotion amoureuse vibrant entre
eux. Il les devina--exaltés et fiévreux comme les avaient faits les
heures passées--dans les bras l’un de l’autre, jeunes et ivres ainsi
qu’il convenait. Lui avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art
mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour, et il s’en
applaudissait, car c’était l’avoir sauvée d’un grand péril.
La conscience--cette chose blanche et nuageuse qu’on imagine au centre
de soi--devait être chez lui singulièrement lumineuse et belle; il la
traitait avec la même coquetterie que son être apparent; il en était
vaniteux comme un autre l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa
main d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent été de posséder
son esprit. C’était une conscience élégante, avec des excès de
répulsion, des outrances de dédain, pour tout ce qui n’était point
parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne savait pas, car sa vie
sentimentale de vieux garçon était toujours demeurée inconnue, il avait
gravi cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre faute contre
l’amitié qui le liait à Wartz, contre le respect de Madeleine, lui
aurait paru, et aurait été en effet pour un homme de son caractère, une
défaillance inexcusable.
Cependant, quand il acheta les journaux du soir et que, dans la rue
même, il voulut lire, en passant sous la lueur des réverbères, il
s’aperçut qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait plus que les
graves nouvelles de cette journée d’émeutes; seulement il lui avait
fallu cette preuve flagrante pour savoir combien ce grand souci
politique, dans un jour pareil, était secondaire pour lui. Plusieurs
fois il essaya de parcourir ces colonnes troublantes que tout Oldsburg
dévorait à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute son esprit.
Toujours, il se sentait ridiculement revenir, malgré lui, sous les cinq
fenêtres derrière lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre
molle des tentures: «Elle ne soupçonne pas, songeait-il, quel rôle de
comédie elle me fait jouer ici!»
A la fin, il alla retrouver la solitude de sa maison.