LA RUE

Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières. Madeleine attendait

patiemment la minute du réveil, comptant sur le bonheur de le retrouver

dans cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce jour d’hiver,

après les émotions de la veille. Il n’était rentré qu’à une heure

avancée de la nuit, exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue qui

l’avait jeté et endormi tout habillé sur son lit. Mais sa femme n’eut

pas la douce causerie attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la

couvrit de baisers, comme un homme qui semblait ne connaître de l’amour

que ses violences. La délicate Madeleine, le cœur gonflé de tout ce

qu’elle n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès de

tendresse, les instructions touchant leur nouvelle vie au ministère.

Chose étrange, chez ces deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs

sentiments respectifs, différents, opposés même, les travaillaient en

sens inverse. Alors que Madeleine cherchait à distinguer du grand homme

l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de tout et malheureux,

lui s’efforçait, dans son orgueil masculin, à rester devant elle le

personnage célèbre du jour; il lui imposait sa gloire; il lui offrait le

perpétuel souvenir de son génie; il voulait être aimé pour sa grandeur.

La jeune femme quittait avec peine cette simple et jolie maison du

faubourg, où ils s’étaient unis. Samuel, lui, sentait un grand bonheur

viril à emmener sa chérie dans l’appartement princier du ministère de

l’Intérieur, qui commandait le quai, et dont il avait connu, lors des

réceptions, les salons en enfilade, les plafonds caissonnés, les

trumeaux peints et les murs flottants de vieilles tapisseries

poméraniennes: tableaux éteints, pâles broderies de laine, dont les

couleurs reposent les yeux sans les distraire. Ce luxe qu’il aimait

secrètement, revêtait, dans ce logis transitoire des hommes d’État, un

anonymat qui n’offensait pas absolument la simplicité républicaine. Il

honorait la charge, mais non point les personnes, semblait-il, quoique

pourtant le jeune révolutionnaire entrevît dans ce décor de somptuosité

comme une existence d’amour magnifiée.

Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine. Samuel éprouvait, plus

qu’il ne les raisonnait, ces nuances sentimentales que Madeleine eût

ressassées des journées entières. Son amour était au fond de son cœur,

simplement, base confuse de toutes ses pensées: mais ce qui dominait

aujourd’hui sa vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que les

soucis politiques, les graves préoccupations de l’heure présente, les

responsabilités de sa fonction nouvelle.

Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait vit arriver au cabinet de

toilette la petite Hannah, défaite, pâle comme un cierge, haletante,

deux étincelles au fond de ses yeux de blonde.

--Madame! oh! madame!... ce qu’on dit partout!...

Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond, d’écouter cet écho de la

voix populaire.

--Qu’y a-t-il donc, Hannah?

--Est-ce vrai, madame? On dit que nous allons avoir une révolution, et

que c’est monsieur qui mène tout maintenant.

--Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement en ville, Hannah?

Alors, la petite servante, mise en verve par la satisfaction visible de

sa maîtresse, et aussi par une excitation personnelle plus imprécise, se

laisse aller à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue. S’il y a

du mouvement en ville! Comment dira-t-elle cela! C’est comme un repos du

dimanche, et c’est en même temps comme une fête très solennelle, et

encore même... pas une fête, une veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni

belles toilettes dans la rue; on dirait que les gens attendent quelque

chose; et on parle, on s’attroupe, on crie; et c’est un bruit de

querelles partout. Dans le faubourg, c’est affreux ce qu’elle a vu:

devant la porte d’un cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du

trottoir; quand on y songe! Dire que c’est peut-être un homme tué au

cours d’une rixe, qui a laissé là ce beau sang rouge! Et les journaux

qui ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant quand les

vendeurs passent. Puis il y a encore ceci qu’Hannah hésitait à dire et

qu’elle hasarde maintenant en devenant toute rouge: tous ces passants

n’ont à la bouche que le nom de monsieur; ils le crient très haut, ils

se le renvoient dans leurs disputes; quelques-uns le lancent avec

colère, mais presque, oh! oui, presque tout le monde le dit en

admiration. En plein jour, à cette heure même,--que les gens sont

étranges!--ils sont à ce point dévorés par la curiosité, par la passion

de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine de tisseurs en

chômage, de messieurs, de belles dames qui arpentent le trottoir, et qui

mangent des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché qu’elle était la

femme de chambre de madame Wartz; et aussitôt, dans la boutique où elle

se trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a posé mille

questions sur madame, sur monsieur surtout. Elle s’est sauvée à toutes

jambes pour n’avoir pas à répondre à ces indiscrets.

Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune fille, voulant s’habiller

seule. Mais une rêverie si grave, si profonde et angoissante s’était

emparée de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi vêtue, inerte,

devant la glace, sans voir la pâle figure fiévreuse, et les minces bras

nus que le miroir reflétait.

Ainsi c’était la révolution!...

Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans le monde pensant, n’est

qu’une grande opération intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il

dort dans le peuple des forces redoutables de cataclysme, qu’en y

touchant on les déchaîne, et que le geste fatal était fait. Ainsi, dans

les légendes, voit-on les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les

écluses qui défendent les villes contre l’océan. Hélas! l’écluse des

épouvantables démences populaires était ouverte, et c’était Samuel qui

avait fait cela.

Alors possédée d’une énergie amère, et voulant connaître jusqu’au fond

le grand trouble populaire, voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang,

oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle compléta en hâte sa

toilette, et sortit.

* * * * *

A cette même heure, dans la salle du Conseil, au Palais, Samuel Wartz

avait pris place au milieu de ses nouveaux confrères. Rangés autour

d’une table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines, en

hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle condition politique de la

Poméranie.

Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses lambris de chêne à

moulures d’or, son plafond léger et lointain, où des femmes nues,

allégories géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond s’élevait le

trône de la Présidence royale, le trône à trois degrés tapissé de

brocart blanc.

La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel entra, et il introduisit une

dame en deuil en disant: «Messieurs, la Reine!» Elle n’alla pas

s’asseoir sur le trône; elle vint à pas glissés sur le parquet de

marqueterie qui mirait sa forme sombre, pendant que les sept démocrates

demeuraient debout, tête baissée, poignés d’une timidité dont ils ne

pouvaient se rendre maîtres.

--Duc, ayez donc la complaisance de mettre un fauteuil auprès de ces

messieurs.

Sa voix résonnait sans un écho. Son regard, pendant que Hansegel

s’empressait à obéir, scrutait les physionomies nouvelles des ministres,

un regard insistant, passant à travers les cils, et qui vous restait

dans les yeux longtemps après qu’il s’y était posé. Elle prit place à la

tête de la table, en faisant signe aux ministres de reprendre leurs

sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis en présence de Sa Majesté,

resta debout derrière elle.

--Monsieur Wartz? dit-elle.

Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé comme la veille, à la

tribune, en parlant. Le visage bistré de femme brune, aux modelés

épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui pâli, flétri,

fatigué, mais les prunelles, limpides comme deux joyaux sombres,

glissaient entre les paupières, rayonnant la vie puissante, la vie

passionnée d’une créature en qui se réfléchissait vraiment l’existence

d’un peuple.

--Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me chasser du trône?

Wartz se troubla; cette phrase l’avait terrassé; il resta tout un moment

sans répondre.

--Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il enfin; il n’y a pas une

_personne_ en Poméranie capable de cette action. Votre Majesté subit la

loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons en l’accomplissant

douloureusement. N’accusez pas une volonté personnelle; ma volonté est

telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles royalistes à la

conscience sereine, à qui leur quiétude d’esprit permet de s’engager

pour la vie à votre personne, quels que soient les mouvements d’opinion,

quelle que soit votre fortune. J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour

qui vous restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui, sans

trouble ni doute, peuvent vivre de l’_Idée_ que vous symbolisez, et je

sens le bonheur qu’il doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce

n’est pas moi; accusez plutôt la conscience nationale qui veut clore à

votre nom une ère d’histoire, qui nous a faits mûrs, en dépit de

nous-mêmes, pour cette œuvre. Nous autres, les meneurs, nous sommes les

instruments de la force qui travaille les peuples, pour les élever

toujours plus haut...

--Ah! les élever toujours plus haut! s’écria-t-elle.

Et sa gorge se contractait de douleur et de colère. Des larmes vite

refoulées parurent à ses paupières, et ses deux belles mains désespérées

retombèrent le long du tapis bleu.

--Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines? Depuis que notre

dynastie règne, n’avons-nous pas fait une Poméranie glorieuse? Voyez

notre industrie, nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences, ce qui

s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et les usines, voyez la

Bourse, voyez Oldsburg et voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus

haut la nation! Vous oubliez, messieurs, que, pendant dix siècles, nous

les rois, nous avons peiné, lutté, pour arracher notre peuple à la

barbarie, à l’ignorance, à l’engourdissement, à la domination étrangère.

La nation, nous l’avons agrandie, fortifiée, moralisée, enrichie. Et

maintenant vous prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur et

dans sa gloire, sous prétexte de votre «Toujours plus haut!» Mais il y

a, dans l’histoire dont vous parlez tant, une justice implacable; le

poids de votre imprudence retombera sur le peuple que vous aurez

conquis. Vous voulez enlever le gouvernement du pays à la monarchie, la

plus simple et la plus naturelle des formes d’État, pour le donner à une

sorte d’empire anonyme, incarnant la volonté du peuple, car votre

république n’est que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous

serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un après l’autre, tous les

orages capables de bouleverser une nation, et, loin de réprimer troubles

et orages, votre autorité démocratique les subira tous, puisqu’il est de

son essence, non point de diriger les aberrations du peuple, mais de les

suivre!

Elle était si belle, si tragique, cette femme qui pouvait dire en face

de ces hommes d’État: «Nous, les Rois!» que tous gardaient le silence;

ses larmes les avaient émus, mais plus encore ses yeux, le reproche, la

menace sibylline de ces yeux de feu qui avaient pris une expression

surhumaine. Braun, qui était fort vulgaire d’éducation et d’esprit,

était moins atteint par ce prestige indéfinissable; il aurait aimé

reprendre les arguments un à un et discuter avec Béatrix comme avec un

homme. Les autres sentirent bien l’inutilité d’un tel effort. Ils

étaient accablés, ils ne cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible,

la comédie qui consistait à infliger à cette femme l’opprobre de la

répudiation, avec tous les ménagements, non point de l’étiquette, mais

de leur sensibilité même. Wallein se leva.

--Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice en le méconnaissant,

prononça-t-il d’une voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce de

bourreaux. La conviction de notre conscience, soit qu’elle ait été,

comme chez mes confrères, la constante loi de leur pensée, soit qu’elle

ait paru en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse à exécuter un

acte qui offense tous nos sentiments de respect et d’admiration pour

votre personne auguste, Madame. Le dirai-je? Un devoir impérieux nous

presse, nous stimule, mais il nous semble frapper une mère!...

--Alors pourquoi la frappez-vous? dit-elle en secouant douloureusement

la tête.

Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz se contentait

d’écorcher de son soulier la marqueterie du parquet. Il y eut un grand

silence. Wallein reprit:

--Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame. Que pourrions-nous

ajouter, d’ailleurs, aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a

prononcés hier: ceux de la fatalité démocratique! Ce que nous vous

supplions de faire, car vous serez toujours celle qui dispense des

grâces, c’est de méditer cette vérité, de la comprendre, de couronner

votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre Majesté la Reine

suprême de l’Histoire, de qui l’on pourrait dire: «Après qu’elle eut

tout donné à son peuple, elle lui donna encore la Liberté!»

Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses, comme s’il les

eût souillées en passant:

--Abdiquer?

On ne comprend pas, personne autre que les monarques ne peut comprendre

absolument l’opprobre de ce mot; ils ne le prononcent pas, ils

l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur caché et mystérieux

qu’il offense. Dans la bouche de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot

grossier que la colère aurait arraché à sa dignité. Mais déjà le visage

de Samuel rayonnait. L’abdication, la cérémonie sublime, l’apothéose du

peuple!...

--L’Europe admirerait... prononça-t-il.

Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu de mille bruits

confus qui se noyaient les uns les autres, comme des ondes, une sonnerie

de clairon, lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie d’alarme,

la phrase de quatre notes répétée deux ou trois fois de suite,

précipitée, lugubre. Les sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes,

et le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir: elle avait reconnu

le clairon d’alarme de la garde. Il se passait donc au dehors quelque

chose d’incertain, d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici, seule au

milieu de ces hommes hostiles dont il lui fallait se garder, comme d’une

bande d’ennemis? Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à

cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel, qui centralisait

au palais tous les services, lui avait dit: «Relativement, tout est

calme dans la ville»?

Elle contint son émoi, mais non point son indignation. Elle sentait bien

à quel point sa douleur, son reste de majesté bouleversaient ses

adversaires; mais que lui importait le combat intérieur que se livraient

ces hommes, et l’étrange sentiment qu’elle leur inspirait, elle qu’avait

secrètement aimée un empereur, elle qu’avaient adorée toutes les cours

d’Europe et qu’avaient blasée sur ce genre de triomphe, tant de fois,

les acclamations de la foule: des villes entières délirant

d’enthousiasme, à sa vue, des milliers de voix amoureuses, dans la

splendeur du plein air, aux belles journées de fête, clamant son nom!

Pour quoi pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné ces quelques

roturiers malfaisants! Et ce tragique éclat des clairons déchaîna sa

colère avec ses angoisses:

--Vous vous trompez si vous me prenez pour une Reine capable de

déserter. Eh quoi! faire le jeu de mes ennemis, me retirer devant eux,

leur céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains, l’œuvre de toute

ma dynastie! Mais comment oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de

tous vos rois dont je suis la fille! C’est la trahison que vous voudriez

obtenir de moi; mais vous pourriez, entendez-vous, séduire la foule,

l’armer, la lancer dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre,

l’incendie, toutes les œuvres dont vos pareils sont coutumiers en de

telles heures, je ne faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit:

«Elle cédera, c’est une femme!» Il se trouve que vous vous êtes mépris;

ce n’est pas une femme, c’est une force. Elle a, cette force, des

assises invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle plonge ses

racines dans la terre de vos cimetières, là où dorment vos morts qui

furent si fidèles et si loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait

atteindre toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de vous, hier,

ont pu peut-être illusionner la nation, elle a pu se laisser prendre un

instant à vos séduisantes théories, monsieur Wartz, vous avez pu la

troubler, mais extirper de son cœur le dévouement à sa Reine, jamais!

J’ai voulu demander aux élections nouvelles une manifestation solennelle

de la volonté populaire; vous verrez quelle sera cette volonté. Quant à

moi, je vous le déclare, s’il y a des jours de lutte, je lutterai; non

pas en femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains

d’autrefois, pour mon fils, votre souverain de demain.

Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête, mornes, le courage

et la foi ébranlés. Wallein murmura:

--Quelle créature inouïe!

Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations délicates, dit:

--Elle nous a rudement dérangés. Nous en étions à l’administration

provinciale. A quoi la rattacheriez-vous, Wartz?

Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé sur le portrait immense

qui, au milieu des quatre fenêtres de face, faisait l’un des rares

ornements meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait de Conrad

II, le souverain qui avait sa statue équestre sur la place de

l’Hôtel-de-Ville, et qui, dans un cadre aux gigantesques fioritures

d’or, étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés autour de sa

personne blanche et mince de colonel des gardes. Ç’avait été le

véritable monarque homme d’État; il avait refondu la nation en une

monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel,--réformateur illustre,

mais préparateur inconscient de la révolution d’aujourd’hui.

--Eh bien, quoi?--fit timidement l’obscur ministre du Commerce, le nommé

Moser, en se tournant vers le grand homme,--nous ne travaillons donc

plus, monsieur Wartz?

Samuel étendit le doigt vers le portrait:

--Regardez; elle a tout à fait les yeux de Conrad II.

* * * * *

Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de voir et de savoir tout ce

qui lui causait pourtant une mortelle émotion, Madeleine errait au

hasard par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg, soit qu’ils

se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils eussent cherché d’instinct le

cœur de la cité. Les rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De

loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire; à droite et à

gauche, les rampes étaient garnies d’une longue grappe humaine: hommes,

femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux balustrades. Et dans

cette foule composite, se révélaient, en taches de couleur, des

individus de toutes classes, de toutes conditions, les sarraus bleu-pâle

des artisans, les blouses flottantes des ouvriers voisinant avec les

pardessus corrects, les châles des tisseuses, les haillons des

misérables, contrastant avec la fourrure des élégantes.

Et sur cette foule, un grand silence planait.

La jeune femme, tremblant de sa hardiesse, pressait le pas, curieuse de

ce qui pouvait attirer ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé.

Un cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne:

--Achetez le portrait du nouveau ministre, l’homme du coup d’État!

demandez Samuel Wartz.

Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies de froid, lui haussa sous

les yeux une lourde liasse de papiers en éventail, où par centaines de

reproductions, dans le feuillettement du vent, elle vit passer l’image

de son mari grossièrement reproduite dans le hâtif tirage nocturne du

journal. Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder. Il lui

semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue bruyamment par cette

foule, si elle tenait entre ses mains ce portrait, et elle continua sa

route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en dessous, elle entendit

monter des voix, des chants. Semblable à quelque petite ouvrière, elle

se faufila entre deux personnes, au long de la barrière vivante qui

faisait la haie.

Sur la glace, processionnait un cortège grotesque: des hommes portant en

sautoir des écharpes rouges à franges d’or, d’autres tenant des

bannières que les tournoiements de la bise, dans la coulée du fleuve,

tordaient en chiffons. Sur la cotonnade grossière étaient écrits à

l’encre ces mots exempts de recherche: _Vive la Liberté!_--_A bas la

Tyrannie!_--Venaient ensuite les oriflammes révolutionnaires: _Béatrix à

l’échafaud!_--_Luttons pour être libres!_--_A mort les Rétrogrades!_ Et

toutes ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées dans

quelque taverne, en grande hâte, ne laissaient déchiffrer que par

bribes, dans leur enroulement aérien, leur phraséologie de terreur.

Derrière, suivait une bande sordide: hommes en costume de travail,

coiffés de casquettes sales, femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux

défaits, traînant des enfants, et, se mêlant à la cohue des ouvriers en

chômage, des êtres aux figures sinistres, têtes d’assassins et de

dégénérés, corps atrophiés: toute cette tourbe abominable qui ne sort de

ses repaires qu’aux jours d’émeute, pour provoquer le meurtre et allumer

l’incendie. Des bras se levaient en un geste de menace, des voix

crapuleuses hurlaient des chants de mort. Et la horde passait comme le

Destin en marche, piétinant, d’un claquement sourd de semelles, cette

figure de pureté qu’est la glace.

Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée eut l’impression de

ce qu’on nomme la lie du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments

troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme, demeurent diffus et

invisibles dans la masse nationale, pour s’agglomérer et remonter comme

une écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les façades des

maisons aux volets clos, le long du quai, elle apercevait là-bas la

structure monumentale du ministère, son nouveau foyer; elle eut la

tentation de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier ce qu’elle

venait de voir; un sentiment secret la poussa dans une direction

inverse. Elle aborda la rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère

allant au cœur: l’Hôtel-de-Ville. C’était une image de mort. L’un après

l’autre, les magasins de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur

ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à cette heure de

l’après-midi, on ne voyait personne. Sur la chaussée, des voitures

roulaient à une vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre

ici? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita un instant puis, prenant

son parti, gagna la place de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle

était là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il déboucha

d’une rue adjacente une nouvelle horde d’êtres pareils à ceux qu’elle

venait de voir, allant par couples, chantant... Ils se dirigeaient vers

le fleuve; elle les devina en route pour rejoindre les autres. Et

partout où elle allait maintenant, rue de la Nation, où l’on ne voyait

d’ordinaire que des élégances,--coupés vernis et parfumés, belles

personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs de jolis

visages,--rue aux Moines où les vitrines étaient des musées d’art et

d’orfèvrerie, et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi, ce

n’étaient plus que ces déguenillés au rire vicieux, accrochant à leurs

bustes d’autres bustes de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de

chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient de chaque rue.

Oldsburg semblait n’être plus peuplée que de cette vermine, elle qui la

cachait jusqu’ici en des repaires inconnus!

Mais là, que se produisait-il? La rue aux Moines, qui devenait houleuse

dans le tronçon compris entre la place Saint-Wolfran et son intersection

avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut impraticable.

Artisans et hommes du monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus

qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes impulsions d’ensemble,

et par-dessus ce compact fourmillement noir, de biais, on apercevait,

vers le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens, les croix

gothiques, les lucarnes à cadres ciselés du palais. Madeleine s’informa

de ce qui se passait. On lui parla d’une manifestation royaliste qui

commençait ici.

Seule femme élégante dans cette foule, elle fut vite remarquée. Un vieux

monsieur grommela: «Cette petite est folle!» D’autres se mirent à

chercher brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux au baisser des

paupières, et elle voulut s’en retourner. Mais derrière elle, la

muraille vivante s’était nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce

moment, une poussée se fit, une tornade de corps humains se mouvant sur

place, sans débouché. On s’écrasa le long des maisons; il y eut des cris

de douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris de guerre, et

Madeleine, naufragée dans cette tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant,

vit passer dans le courant qui la portait une bande d’adolescents aux

jolis visages frais d’aristocrates, quinze peut-être en tout, n’ayant

pas vingt ans, et dont pas un qui ne fût amoureux de sa belle

souveraine. Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de subversifs

couplets, mais simplement la fameuse valse poméranienne, _Béatrix_, et

la foule terrible, sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se

sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait nuageusement la

figure de la Reine; les mouchoirs palpitèrent en l’air comme des flammes

blanches au-dessus de la multitude noire, et rien ne saurait dire ce qui

se passait alors dans les cœurs.

Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa derrière eux; on les

suivit, et le chant de la valse devint un chœur formidable. Tout le

vieux loyalisme des Oldsburgeois, un moment oublié devant l’idéal

républicain, se réveilla en folie. Madeleine suivait aussi de loin,

dominée par cette pensée fixe qu’il y avait désormais par la ville deux

cortèges ivres d’hostilité, et que, si le hasard de leurs méandres les

amenait à un moment donné dans une même rue, il se passerait des scènes

effroyables.

La cohorte des jeunes royalistes monta la rue de la Nation, l’allure

scandée au trio de la valse, agglomérant autour d’elle sans cesse de

nouvelles recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de l’hôtel de

ville et se réjouit, car ils avaient choisi par là une direction opposée

à celle des révolutionnaires. Les voix diluées dans l’air n’étaient plus

que quelque chose de sourd, une musique incertaine, dont se comprenaient

seules, à cette distance, les phrases aiguës. La jeune femme, brisée de

lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette fois elle fit volte-face

vers l’hôtel du ministère. Il lui arrivait encore, portées par le vent,

des notes familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au tournant de

la rue. Puis soudain elle s’arrêta, glacée de peur.

Une autre musique naissait, toute voisine d’elle, l’hymne poméranien

hurlé par des gorges avinées; c’était l’autre horde qui venait, montant

l’une des rampes de la berge, en agitant ses oriflammes lacérées. Elle

s’était accrue, elle aussi, en sa promenade sur la glace; c’était devenu

une longue traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air d’une

puanteur d’humanité, et qui se mit en replis; des replis dessinés par

l’angle de la rampe et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit

menant aux bas quartiers.

Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire: cette ruelle, la place

Sainte-Wilna et la rue du Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui

pouvait vibrer encore impalpablement, dans l’air, du chant royaliste.

Rien, plus rien. La piste des autres était donc perdue pour elle; mais

elle les sentait toujours dans ce quartier, vers lequel s’acheminaient

présentement ceux-ci, ce quartier du Canal où les maisons font à l’eau

une rive de pignons à poutrelles et de façades vétustes, derrière

lesquelles logent, par milliers, les pauvres.

Une voiture passait, elle s’y jeta; et en dépit de toute prudence, de

toute réserve, elle dit au cocher, qui dut le lui faire répéter pour le

croire:

--Je vais suivre cette bande-là.

Cet homme la prit pour quelque écervelée de mœurs douteuses, en passe

d’une extravagance nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins,

accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses deux mains, obsédée

par cette intuition d’une rencontre entre les deux cohortes, il aurait

été plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris. Dans un accès

de casuistique implacable, frissonnante de peur, blême, angoissée, elle

s’obligeait à voir de ses yeux les atrocités qu’elle redoutait.

La voiture allait au pas. A ce moment, on avait atteint la place

Sainte-Wilna. Les manifestants se débandèrent et poussèrent des cris de

mort contre la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle venait de

droite et de gauche, des deux parties de la rue du Canal, que coupait la

place de l’Église. En même temps une troupe d’artisans, de femmes

échevelées, de gamins, accourait prendre part à ces démonstrations en

plein air qui étaient de leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus

pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux qui s’étaient amassés

autour d’eux, stationnaient actuellement dans le square de

l’Hôtel-de-Ville dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres à

grosse ramure noire, à trois cents mètres d’ici.

Et ce fut aussi à cette minute précise que le clairon sonna, faisant

passer et vibrer dans l’air ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs.

--Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame? demanda le cocher qui, ne

pouvant plus avancer, était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs

par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse. Entendez-vous cela?

--Qu’y a-t-il? demanda Madeleine, les lèvres blanches.

--Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus marcher à l’ordre. C’est

à la caserne du régiment que cela se passe. Le quart des officiers mène

la révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés dans les chambrées,

et tout le reste fait l’assaut avec la petite Altesse Royale le prince

Erick. On dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame le

nouveau colonel nommé par le gouvernement. Ce sont de tristes choses, ma

petite dame.

--Et cet homme qui parle là-bas, demanda Madeleine, que dit-il?

--Rien de bon! c’est contre la Reine; il va les mener maintenant à

l’hôtel de ville.

--Oh! l’hôtel de ville!

Et son visage se crispa dans une telle douleur, que lui reprit:

--Vous devriez vous en retourner chez vous, tenez; ce n’est pas la place

d’une jolie petite femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez «les

sangs» tournés.

--Non, répondit fermement Madeleine, je veux voir.

Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans son pressentiment

terrible. La masse mouvante, qu’était devenue la horde de tout à

l’heure, prit le tronçon de la rue du Canal qui menait au square de

l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre cents, agitant toujours

vers le milieu leurs lambeaux de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils

à un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du Square. Rétréci

au passage, le flot formait des houles, des remous. Puis, la grille

franchie, il se divisait au caprice des allées, débordait sur les

pelouses. Et l’hymne national, sans mesure ni rythme, sans unisson et

sans ensemble, précipité comme un chant de fous, un chœur d’ivresse,

entra dans le jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues, le

long des bassins congelés, et vint heurter la façade intérieure de

l’hôtel de ville. Alors, on vit sortir par les trois grandes portes

cintrées, les enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le péristyle

depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles du chant poméranien, qui

insultaient la Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous, sans se

l’être dit, que la belle Dame idéale dont ils étaient si épris serait

vengée s’ils mouraient pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col

glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à terre, la Personne à

laquelle ils offraient leur vie, les petits aristocrates se ruèrent dans

les haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés comme ils

étaient, dans ce flot de malpropreté humaine; il y eut une levée de bras

pareille à un croisement de massues en l’air, et on ne les revit plus.

Mais aussitôt, dans les pelouses envahies, sur l’eau congelée du bassin,

ce fut la bataille générale. Tous les bruits se fondaient en une clameur

unique, dans laquelle dominait le cri des femmes, aigu, ininterrompu, de

douleur et de peur; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant et

griffant les visages qui leur faisaient obstacle.

Madeleine, la main crispée aux barreaux de la grille, s’était aventurée

jusqu’ici, et regardait. Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un

ouvrier venir à elle, le menton levé, les mains tendues, la bouche

ouverte comme un homme qui suffoque, les yeux suppliants et éperdus.

Elle recula d’un pas. L’homme montra son paletot de velours, et la poche

du haut d’où sortait tout droit un petit manche de couteau. Puis, d’un

effort suprême, il arracha l’arme de la blessure. Un jet de sang noir en

jaillit qui éclaboussa Madeleine.

--Oh! c’est trop! c’est trop! cria-t-elle.

Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture qui l’attendait à

quelques pas derrière. Le cocher la souleva à demi pour gravir le

marche-pied.

Il haussait les épaules sans la plaindre, riant plutôt en dessous de ces

nerfs de femme, qui étaient comme une coquetterie de plus ajoutée à

l’excès de son charme. Mais, quand elle lui eut nommé, comme sa demeure,

l’Hôtel du Ministère, l’évocation de cette habitation somptueuse, et de

la hauteur sociale qui s’y attachait fut une révélation pour ce

plébéien. Sans comprendre, il pressentit quelque chose de la vérité. Il

regarda Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près à ce Samuel

Wartz, le célèbre orateur de la veille. Son élégance, sa tristesse,

cette passion de voir ce que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout

cela l’éclairait vaguement; et il la conduisait doucement comme une

malade, faisant de longs détours pour suivre les voies calmes.

Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque chose l’arrêta encore: un

convoi, une civière sous un drapeau, un attroupement. Faiblement, en

frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans voix:

--Je veux savoir tout, tout; racontez-moi ce qui se passe ici.

Le cocher alla s’informer et revint:

--Les canailles! c’est leur colonel, ce pauvre petit prince Erick,

qu’ils ont tué!

Comment s'en vont les reines · 第 9 / 27 题