Cinq heures sonnaient le même soir, quand Wartz sortit. Il n’avait pas
suivi le docteur à la séance de l’après-midi à la Délégation.
--J’ai à faire, avait-il dit; et cependant il était resté trois heures
dans son cabinet sans toucher une plume ni un livre.
Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé, il avait la mine
défaite, et dans son visage bilieux, ses yeux bleus, plus clairs,
possédaient un magnétisme indéfinissable.
Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait; au dehors, on
voyait l’eau courante des ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit
le visage dans la fourrure du pardessus; le bord du chapeau cachait
presque son regard, mais des passants se retournaient machinalement vers
lui quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière avait frappé leur
rétine.
Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au quai, et comme il
débouchait là, devant le fleuve, une Oldsburg grise, teintée par le
soleil couchant, s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir les
découpures fines de ses silhouettes: le clocher pointu de
Sainte-Gelburge, les tours gothiques de Saint-Wenceslas, la flèche en
fonte noire de la cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était plus
guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré du soir.
Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai, comme un rideau tendu,
la façade des maisons, suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve
dessinait; puis derrière, s’élevait en moutonnant jusqu’à l’amphithéâtre
des collines, au fond, la mer des toits. Çà et là, des rues en pente
douce trouaient la ville; il y coulait, avec le fracas des voitures, le
grouillement des piétons, le flot de la vie urbaine. Des lumières
naissaient une à une, allumées aux vitres des façades, accusant le
mystère des maisons, des maisons closes par milliers sur tant d’êtres,
sur tant d’âmes, tant de passions!
Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité, l’harmonie des
choses faisait la ville, c’est-à-dire Oldsburg vivante et unique, celle
qui paraissait, dans cette volupté du crépuscule, si attirante au jeune
meneur qui venait à elle. Être des centaines de mille âmes, vivre devant
les mêmes aspects de la nature, subir les mêmes intempéries, frémir aux
mêmes impressions, connaître les mêmes secrets locaux, s’attacher à de
quotidiens intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se haïssant
parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont cette âme-là. C’était l’âme
d’Oldsburg qui troublait ce soir Samuel comme l’eût fait une créature.
Il regarda les rues assombries, la poésie des silhouettes, les maisons
innombrables derrière lesquelles vivaient, souffraient et pensaient,
bons ou méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres: tout le troupeau
de ceux dont il faut guider la vie sociale; et il proféra ce souhait de
passion:
--Tout cela à moi!
Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient poser sans poids à
fleur de glace. En aval se dressait la mâture des bateaux marchands.
C’était le port de commerce où les glaçons blancs, comme de gros
cristaux, bloquaient les coques de navires. Wartz avait froid. Mais ce
n’était point ce froid normal qui vient des éléments extérieurs; il
sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de qui le cerveau en
travail accapare toute la vie, laissant transi et misérable le reste du
corps. Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris quelquefois par
la singularité de ses yeux, mais ne soupçonnant pas que ce passant
inconnu portât sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de la
révolution prochaine.
Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux Juifs; et le palais
royal, le palais-dentelle, avec son architecture à jour, surgit devant
lui. Tout de suite, tant était puissante l’idée seule de cette femme, il
imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements du second étage,
la Reine traînant ses robes noires de veuve à travers ses chambres. Elle
sortait rarement, ayant muré sa vie secrète dans ce palais, pour y
jouer, enveloppée d’une austérité magnifique, son rôle de chef d’État.
Mais Samuel secoua vite cette imagination, et par la porte ouverte sur
le couloir, il pénétra dans l’aile gauche du monument qui était réservée
à la représentation nationale.
La séance de la Délégation était terminée depuis un certain temps. Dans
l’escalier, il rencontra encore plusieurs collègues attardés; il donna,
au passage, quelques poignées de main. Braun se trouva là comme exprès
pour lui poser la question fâcheuse:
--Quoi de nouveau, Wartz?
Il répondit:
--Rien!
Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer au président.
--Mais que diable manigancez-vous, hein! Wartz?
Il se retourna; le délégué Saltzen était derrière lui, le pardessus au
bras, cérémonieux dans la longue redingote flottante qui était, pour sa
rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement. Sous son lorgnon, ses
yeux gris que Madeleine comparait à de l’eau de mer lançaient de
l’ironie, de la surprise, et cette indulgence d’un homme âgé pour un
jeune, que Samuel sentait si bien.
--Ce que je manigance? répétait Wartz, le sourcil froncé sur
l’expression bigle, dure et songeuse, de ses prunelles.
--Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis la séance
d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à cette heure, cherchant un
conciliabule avec Nathée!
Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil ami si confiant, mais
quand même il mentit:
--C’est pour une affaire personnelle, monsieur Saltzen.
Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire, il laissa l’oncle
Wilhelm, et s’enfonça dans la profondeur du vestibule, confus de sa
brutalité, mais sentant que son heure était venue, et que les délicates
entraves du cœur ne comptaient plus.
Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil long qui enserrait mal
son grand corps. Il avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau de
bête jetée en châle sur ses épaules laissait briller le plastron blanc
de la chemise. Il dit, la voix éraillée:
--Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance m’a brisé; je vous fais
mille excuses de vous recevoir de la sorte, mais je vous jure qu’à tout
autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité, je crois que demain je
devrai me faire remplacer.
--Pas demain, monsieur le président, la Délégation aura besoin de vous.
Vous ferez un effort, mais vous serez là. Eh! ce n’est pas le jour de
déserter!
--Demain? Qu’est-ce donc demain? demanda Nathée indolemment.
--Demain, répliqua Wartz avec son accentuation douce de Poméranien du
nord, demain je présente mon projet de loi à la Délégation.
Nathée le regardait comme on regarde un petit garçon qui commet une
gaminerie.
--Vous plaisantez!
--Je ne plaisante pas.
--Vous plaisantez, monsieur Wartz?
Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du président.
--Si peu, que voilà, pour la régularité des choses, ma demande
d’interpellation. La tribune est à moi comme à mes collègues, rien ne
saurait m’empêcher d’y monter demain.
--Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos amis, tous ceux du Comité
ont accepté cette manœuvre?
Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien là le système
ordinaire; on le plaçait sous la responsabilité de ses amis, on ne lui
conservait aucune liberté d’action; ils étaient tous ensemble le groupe
qui marche d’un bloc, le groupe où se noyait sa personnalité, et, dès
qu’il s’en détachait, on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du
parti.
--Je ne suis pas l’homme du Comité, ni l’homme de mes amis, mais celui
de la République. Je sais ce que je dois faire, seul.
--Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise humeur, je les ai vus tantôt,
et rien chez eux n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque
chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz, je vous supplie d’agir
avec prudence. Songez à ce qui va se passer demain; ce sera un désarroi
général; tout le parti républicain, désorienté, ne saura lui-même que
faire. Vous avez vu, de vos yeux, quelle laborieuse entente il faut
organiser avant de mettre en avant, au Parlement, une affaire de quelque
importance, et voilà que du jour au lendemain, sans que nul soit prêt,
sans avoir peut-être même pressenti le parti adverse, vous décidez de
présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire au pays, une loi capable de
bouleverser la société. Mais ce sera une séance folle, monsieur Wartz!
On ne s’y entendra plus; je vois d’ici le désordre. Vous oubliez que
nous sommes en spectacle à la Presse, et que la Presse le dira au monde!
L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui savait, pour en avoir
savouré l’amertume, la gamme des intonations qu’un homme arrivé peut
prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le sentiment du président
sous ses paroles. Il n’était qu’un obscur délégué de qui personne
n’avait jamais parlé; la Délégation ne connaissait de lui que sa
présence silencieuse; il était même secrètement si timide, qu’il
tremblait encore d’avoir eu à engager ce colloque décisif. La défiance
de ce baron de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la mode, et qui
joignait à son titre de président du Parlement celui du plus grand
mondain d’Oldsburg ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de son
infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les bras de la grande Mère
Républicaine comme dans ceux d’une bonne déesse toute justice et toute
consolation, lui rendit sa force et le nerf de la lutte.
--Monsieur le président, vous êtes dans votre rôle en défendant le bon
ordre des séances; vous soignez la tranquillité de la Délégation, et
rien ne vous tient plus au cœur que la mansuétude de nos relations. Mais
moi, je vois dans la représentation nationale autre chose qu’un salon.
C’est la grande arène, et si demain il y a combat, tant mieux! ce sera
jour de fête.
--Pour qui, monsieur? demanda Nathée.
--Pas pour ce symbole, certes, monsieur le président, reprit Wartz en
montrant sur la cheminée un marbre blanc, qui était le buste de Béatrix.
Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien levé dans ce geste
non voulu, sur la blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé dans sa
fourrure, sous les capitons douillets du fauteuil, sentit un certain
froid désagréable lui courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait
un peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne. Il eut une
vision de violences, d’horreurs révolutionnaires, de mille choses
atroces dont il détestait la seule imagination, en même temps que, grand
dilettante des femmes, il s’offensa pour celle-ci, qui était comme
l’essence de toute élégance et de toute finesse.
Entre les deux globes lumineux des lampes, sur la cheminée, se dressait
l’image de la mystérieuse femme à qui la demi-opacité blanche du marbre
donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient la vérité de ses
traits toujours furtivement aperçus, le modelé de la gorge et du col, la
rondeur du menton, le style si troublant du profil dynastique dont les
effigies monétaires avaient pénétré le peuple, et qui, rappelant toute
l’ascendance des rois, l’histoire des siècles passés, était devenu comme
une chose nationale.
Ce fut le mondain qui parla.
--Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus vénérable du monde; non pas
pour un politicien, mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un, mais
l’autre, veuillez vous en souvenir.
--C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein vous avait tant plu!
ricana Wartz.
Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le mot de Samuel était
juste; cet homme de bon ton eut mille fois préféré les discours
académiques de Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur qui
désordonnerait tout. Et, en effet, sachant confidentiellement à quelle
loi travaillait Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de
l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti libéral, neutre
et terne comme lui, se saisir d’une affaire que les mains républicaines
auraient rendue si formidable.
--Ma fonction ne consiste pas à approuver les projets de loi, monsieur
le Délégué, mais à les recevoir, quel qu’en soit l’esprit.
--Je ne vous en demande pas davantage, bien désolé, monsieur le
président, si demain vous avez quelque peine à cause de moi.
* * * * *
A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait si fort entre les
deux hommes qui représentaient les partis en lutte, à tel point que leur
discussion était le prélude du grand conflit de demain, à cette minute
même, le docteur Saltzen sonnait chez madame Wartz.
Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une presque heureuse mélancolie
d’automne, partageant sa vie entre quelques livres de science, un peu
d’action politique, et la délicieuse amitié de cette petite Madeleine
Wartz qu’il allait voir souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour.
Certains matins, quand le soleil était entré trop à flots dans sa
chambre, ou bien qu’il roulait au ciel de gros nuages chauds, venus du
Sud, avec le vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou bien qu’il
était resté à regarder fumer la houille de son feu une heure ou deux,
sans entendre sonner la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait
tout à coup. Alors, il réagissait: «Non, non, pas aujourd’hui.» Et ces
jours-là, à la Délégation, un coup de brosse conquérant donné dans ses
cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque chose de coquet
dans la pose du lorgnon, on était sûr de le voir, pour un rien,
escalader la tribune, nerveux comme à trente ans, et faire vibrer de
plaisir toutes les belles dames des loges, par les mots de son vieil
esprit d’autrefois.
Mais, ce soir, il s’était permis cette visite; il venait, inconsciemment
attiré par Madeleine, c’est vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz
dont il voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout à coup lui
échapper cette nature qu’il aimait à guider, sans en avoir encore
soupçonné le génie. Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de le
trouver si taciturne.
--Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée, que je suis
souffrante, que je ne puis le recevoir.
Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce qu’il jugeait un simple
caprice de femme. Il lui fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un
entretien de quelques minutes, mais urgent.
Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas un peu du péché d’aller
s’entretenir seule avec cet homme qui l’aimait? et justement dans ce
déshabillé d’intérieur: une robe un peu extravagante, de la soie jaune
qui la faisait voir, surtout à la lumière, si blanche, si fraîche? Et
puis cette visite ne déplairait-elle pas à Samuel?
Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm, la gaieté et l’aisance lui
revinrent. Il savait si joliment porter, en le cachant, son sentiment
pour elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne ne subsistait
plus entre eux.
--Eh bien! que se passe-t-il donc pour ce pauvre Samuel? disait-il, je
le trouve tout changé. Imaginez qu’il est actuellement en conférence
avec le président de Nathée. Le saviez-vous?
--Il me cache tout ce qui est politique, dit Madeleine. L’individu que
vous lui avez présenté, l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce
matin. Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a encore là
quelque chose de secret.
--Auburger? cria Saltzen.
--Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam; j’en veux à cet homme, docteur.
Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude du vieil ami à la
sienne pour mieux envelopper son jeune mari. Cela innocentait
décisivement leur amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui
était entre eux comme un lien d’entente presque sacré, se confier
librement au bon Saltzen dont elle appréciait tant la délicatesse.
--Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas avec moi tous ces soucis
qui l’attristent? Vous parle-t-il de moi quelquefois? Vous dit-il que je
suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait pas livrer un
secret?
--Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui rendit humides ses yeux
flétris; il parle de vous à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est
beaucoup plus éloquent parfois; mais je sais que vous êtes pour lui la
reine de toutes les vertus.
--Mon pauvre Sam! continua Madeleine, le regard perdu dans l’invisible;
je l’aime bien aussi, mon Dieu! Il faut tant l’aimer pour lui faire
oublier sa jeunesse triste! Il a bien souffert; je voudrais qu’il n’ait
que des joies, maintenant; son bonheur est mon seul but.
Malheureusement, entre nous l’échange n’est pas égal; je lui ai donné
tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois bien, que la moitié du sien.
Si vous saviez ce que je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées
terribles dans l’autre part qui m’est fermée! Il est bon, il est dévoué
à l’excès; mais comme il s’absorbe dans son rêve politique! Je suis
jalouse de sa République, voyez-vous, comme d’une maîtresse qu’il aurait
eue autrefois et qui lui causerait encore des chagrins dont je ne
saurais le consoler.
Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil ami chercha une
réponse.
--Il faut prendre au sérieux votre rôle de femme d’un grand homme. Ils
sont tous les mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais c’est mauvais
cela. Une compagne comme vous, qui êtes si adorée, peut guérir cette
consomption-là. Je la connais, allez! Croyez-vous que votre mari soit
fort loquace avec nous, ses collaborateurs? Croyez-vous même que nous
connaissions la vraie force de son sentiment politique, sur lequel il
est muet, mais que je sens, moi, passionné et tyrannique? De simples
amis comme nous devons respecter ses silences; vous qui avez tous les
droits, gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui ses secrets;
c’est un poison pour un homme de son âge.
Voilà qu’il devenait maintenant le médecin moral de ce ménage
d’amoureux; ce n’était pas très gai, mais son vieux cœur honnête y
trouvait encore presque du plaisir. La vie lui avait appris bien des
choses; surtout, elle l’avait amené par des chemins assez pénibles à
cette manière délicate d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour
de vingt ans; c’était davantage.
--Je connais son tempérament. Physiquement, cette vie repliée et
concentrée le tue; amenez-le à tout vous dire, tout; confessez-le
gentiment; et quand il aura pris l’habitude de partager avec vous les
soucis professionnels, vous verrez qu’il ne sera plus sombre ni ennuyé,
car, au fond, vous savez, pour lui la politique auprès de vous compte
bien peu.
--Croyez-vous? dit Madeleine incrédule; je me demande parfois... Oui,
monsieur Saltzen, cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me
l’arrache si souvent, que je me suis posé la question: s’il devait
sacrifier l’une de ces deux puissantes affections à l’autre, la mienne
ou son fanatisme politique, ce serait... ce serait moi qui souffrirais.
Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues paupières un peu
bridées, comme en un pli de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé
une minute, il ne sut que dire, songeant à tout autre chose qu’à Samuel.
Puis il la consola, la rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce
besoin soudain de confidence venait bien moins d’une crainte véritable,
que d’une impulsion d’intimité vers le docteur. Elle n’aurait point
parlé de cette manière à son père, le journaliste Franz Furth, trop
ignorant des subtilités sentimentales pour la comprendre. Elle n’avait
plus de mère, et son mari l’avait toujours un peu intimidée; tandis
qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec elle.
Moralement, leurs âmes étaient de niveau; rien que de s’aborder, elles
fusionnaient ensemble. Ce qui les séparait souvent, c’était cet amour
inexprimé du vieil homme pour elle, mais, en sa présence, elle oubliait
à demi le danger; ou bien elle ne songeait plus qu’à la douceur de cette
affection, en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était bon de se
retrouver dans la pensée de Samuel qui sanctifiait tout!
* * * * *
Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé par cette querelle avec
Nathée, qui avait aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les
trouva tous deux attardés à causer dans le petit salon d’en bas. Leurs
visages s’éclairèrent à sa vue; mais lui restait ombrageux. Il n’avait
plus cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui: «Ce brave
garçon de Samuel Wartz.»
Le docteur commença:
--Mon cher Wartz, nous causions de vous. Écoutez votre femme, ne
dédaignez pas ses conseils; c’est en qualité de médecin que je parle;
elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser mon autorité médicale,
n’est-ce pas?
--Qu’est-ce qu’il y a? fit-il avec une surprise un peu maussade, suis-je
malade?
--Vous avez ce soir de la température, reprit Saltzen en riant, et vos
nerfs ne vont pas.
--Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui posant deux doigts sur
les tempes.
Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète, qu’ils se
liguaient tous deux pour la lui arracher, et cela le raidit davantage
contre tout abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à quel point
l’esprit de lutte l’avait dominé:
--On ne va pas à la guerre sans recevoir de blessures.
--Vous voyez bien qu’il souffre! s’écria Madeleine.
Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon trop heureux, qui
connaissait à la fois la possession de tous les bonheurs, lui semblait
par trop ironique. «Et moi?--pensait-il;--elle n’y a pas songé, la
cruelle petite fille, quand elle caressait, à mes yeux, le front de son
mari, pour un peu de migraine d’ambition qui le tourmente!»
--Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils furent seuls, j’ai
besoin de toute ma nuit et de mon esprit libre.
La jeune femme lui voyait des yeux pleins de reproches: comme elle le
redoutait tant, la visite du docteur lui avait déplu; mais il n’en dit
pas un mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant son repas,
toute seule, très tristement devant Hannah qui la servait, elle se
rappela les mots qu’elle avait dits à Saltzen; elle les pesait tous, les
retournait dans son esprit, recherchait quelles déductions alambiquées
le vieil amoureux aurait pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien
avait été trop familier, qu’elle y avait trop montré le défaut de
l’amour de Samuel, cet amour si violent, si orageux, qui cachait des
lacunes, et qui restait si différent du sentiment de Saltzen!...
* * * * *
Pour Samuel, ce fut la grande nuit.
Il avait dit, l’autre soir: «Dans six semaines, je serai prêt.» Et voilà
que le travail prévu de tous ces jours devait s’accomplir en une nuit.
Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé; mais sa loyauté foncière
soulevait maintenant en lui des doutes, des craintes, des incertitudes;
il avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La figure désolée
d’Hannah était sans cesse devant lui, et il se répétait les paroles du
docteur: «J’ai peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste.» Pauvre
petite Hannah! aurait-elle tant pleuré si elle avait été la servante
vulgaire et ignorante que sa naissance eût dû faire d’elle? Et il
voyait, dans l’avenir, des centaines et des milliers de filles du peuple
tendre les bras vers lui, retenant dans leurs yeux des larmes qu’il
consentait en ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture populaire,
le créateur de ces êtres troublés dont sa loi, ne pouvant faire des
hommes cultivés et instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et
reculé les horizons.
Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire, ne pouvant guérir la
misère, il l’approfondissait encore. Dans les siècles à venir, son nom
comparaîtrait devant les générations, et les penseurs de demain, devant
toutes les tristesses sociales, diraient âprement: «Voilà les fruits de
la loi Wartz!»
Les heures se succédaient aux horloges de la maison silencieuse. Il
avait entendu s’éteindre un à un les bruits ménagers, et là-haut, dans
sa chambre, les pas de sa chérie qui devait être maintenant endormie.
Soudain la porte de son cabinet s’ouvrit, et Hannah entra, avec un
guéridon chargé de victuailles.
Elle disait:
--J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille toute la nuit;
voici quelques provisions: ce sont des choses légères qui n’empêcheront
pas monsieur de travailler du cerveau.
--Merci, Hannah.
Mais le guéridon posé à portée de la main du maître, de son pas glissé,
ouaté, un peu mystérieux, elle avait regagné la porte et disparu.
Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon, de chocolat emplissait
la pièce. Avec un bien-être sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger, il
allait manger! Le corps a de ces revanches sur l’esprit excédé, et, dans
une joie friande, il but le bouillon avec un verre de vin vieux.
Pourquoi était-il différent, à cette minute, et comme moins seul que
tout à l’heure, dégagé de la sinistre amertume où il s’enlizait? A peine
cette jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant seulement
touché de son attention. La pièce silencieuse semblait avoir gardé le
rayonnement de quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude
discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité qui passent. Et par
contraste, il se rappela la domesticité du château d’Orbach, sur
laquelle il avait dû souvent exercer de la surveillance: les valets
plats et cyniques, les servantes rustaudes et flatteuses, tous marqués
de l’empreinte servile, joignant à la malpropreté extérieure celle des
vices, triviaux en tous leurs gestes comme en toutes leurs pensées.
«Oh! cette fine, cette délicate Hannah!» pensa-t-il dans une sensation
soudaine de délivrance.
Ce fut une révélation. La petite servante à la culture secrète était le
symbole d’une étape douloureuse dans la progression de la masse humaine.
Mais dans ce type transitoire entre la rusticité passée et l’âge des
mentalités plus affermies, fleurissaient déjà glorieusement les vertus
exquises de la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine
qu’étouffaient les regrets d’une autre vie, elle connaissait, dans son
humble service, les plaisirs intelligents de bien faire, de comprendre
mille choses, de s’associer par un regard, par un mot, à la vie de ses
maîtres, comme tout à l’heure, quand elle avait parlé, avec un air
complice et entendu, du «travail cérébral de monsieur».
--Elles souffriront peut-être, mais elles seront meilleures! s’écria
Wartz illuminé d’une conception nouvelle.
Et que serait-ce, quand deux ou trois générations, de plus en plus
affinées, seraient issues de ce sang plébéien que la cérébralité
travaillait déjà comme une énergie épurante? Et il voyait s’établir une
progression morale lente et secrète, d’âge en âge, comme une marche à
l’épanouissement magnifique de la masse populaire, jusqu’au jour où,
l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans désordre entre les
métiers manuels et les cerveaux pensants.
Alors, sans pouvoir retenir des larmes que l’épuisement nerveux lui
arrachait, d’une écriture pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une
seule fois la plume, ayant devant les yeux la vision de cette République
vers laquelle il marchait toujours, sans souci de ce que son pied
foulait dans la course, il écrivit son discours du lendemain.