Un coupé de louage, traversant Oldsburg, emmenait le ménage Wartz au bal
que la Reine offrait aux membres du Parlement poméranien. Les passants
qu’ils croisaient cherchaient à les deviner furtivement, le regard
attiré par le jeune visage de Madeleine Wartz, qui se détachait sur
l’ombre du fond. Au coin de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, un
embarras de voitures les arrêta, et on put les voir. La jeune femme,
tête nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières un peu
obliques, gardait le bas de son visage délicat enfoui dans la fourrure
de son manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus laissait
voir le plastron de soirée, la ligne des trois boutons de diamant, fut
reconnu par un des promeneurs, car il y avait dans ce visage pâle,
boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression, quelque chose
d’impérieux et de singulier qu’on n’oubliait pas; et ce passant le
nomma:
--C’est Samuel Wartz, le délégué républicain d’Oldsburg.
Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu d’une opinion nouvelle par
qui les esprits étaient troublés dans cette petite monarchie du Nord, si
paisible. Les nations comme les individus sont la proie des idées et des
crises morales. La Poméranie, depuis un temps imprécis, sentait
s’éveiller en elle l’idée républicaine, née on ne savait de quoi, de
souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme de liberté latent chez tous
les peuples. A un moment donné, au-dessus de ce sentiment national,
avaient surgi des meneurs qui se croyaient un peu les créateurs du
mouvement républicain, alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel
Wartz était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux élections
dernières, représentant du faubourg de la ville.
Cet homme venait de traverser la période d’enchantement le plus absolu
que l’on conçoive. Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez
une noblesse rigoriste de province--il avait été le secrétaire d’un
châtelain--Wartz était venu à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer
dans la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait les deux
passions qui le possédaient également, en conquérant les votes de ce
quartier ouvrier vers lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et
en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine, l’enfant d’un milieu
progressiste où il s’était éperdument jeté, après la compression de la
vie de château, là-bas. On ne le voyait guère que dans ces deux ou trois
salons où l’on parlait librement: chez le père de sa femme, le directeur
du _Nouvel Oldsburg_, M. Franz Furth, chez le vieux délégué libéral, le
docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm comme on l’appelait dans cette société
triée de dilettantes politiques, et chez quelques artistes moins en vue,
qui eux aussi fréquentaient là. Son élection inespérée lui avait d’abord
donné dans ce cénacle une autorité que convoitait sa vanité de
modeste-orgueilleux; mais par-dessus tout, elle avait été pour lui
l’illusion d’un grand rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main
des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit d’action morale, cet
instinct qui, en dehors de toute ambition, est le signe fatal des
Maîtres. Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait sa vie,
il avait aimé Madeleine, cette petite créature d’esprit et de grâce que,
furtivement ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son bras. Il
l’avait aimée aussi tendrement que possible, mais en même temps avec
fureur, avec folie. Il avait quelquefois cette idée--et il en chassait
l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement convaincu de sa
propre modestie et que c’était ridicule: «J’ai là une passion de grand
homme.» Et en vérité, il y avait quelque chose de rare dans sa manière
d’aimer, une passion et une tendresse que vingt hommes sur cent ne
connaissent peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer la conduite
qu’il aurait tenue, si elle lui avait refusé sa main. Mais il lui avait
plu. Il lui avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du faubourg,
par ce que les femmes aimaient en lui comme les hommes: sa pâleur
intelligente, ses yeux profonds, son air triste, ses mouvements lents de
rêveur, sa main énergique qui dessinait en gestes les idées qu’il
énonçait.
Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme faite pour l’amour; et
c’était tellement réel, qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter
des robes riches mais sans aucune extravagance, tordre ses cheveux
strictement selon la mode, elle conservait un charme équivoque. Et
maintenant, même mariée, il ne lui était plus permis, sous peine de se
voir méconnue, d’être dans la rue une certaine heure passée, alors que
tant de femmes, qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient si
impunément. Ses cheveux trop noirs, trop lourds, la blancheur poudrée de
ses joues, la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop mince, et
encore autre chose d’insaisissable lui donnaient un mystère étrange. On
n’expliquait pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant la moitié
de tout, une enfant, portât en soi comme une menace tragique. Peu de
gens voyaient cela en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz,
deux ou trois hommes habitués à penser et à deviner les destinées
s’étaient effrayés de voir ce garçon si bon, si bien fait pour la libre
lutte politique, emprisonné dans ces petites mains de femme qui
créeraient du drame autour de lui.
Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin de la rue aux Juifs
et de la rue aux Moines, que pour la première fois Samuel Wartz éprouva,
lui aussi, comme un avertissement de cette chose mystérieuse.
--Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te faire une petite prière; tu
avais envie peut-être de me faire danser ce soir, dis? Oui! Eh bien, ne
me le demande pas, veux-tu?
--Pourquoi? fit en sursautant Wartz qui n’avait encore connu de sa jeune
femme que les douceurs, mais non point les singularités.
Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu mondain.
Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne comprit pas; la voiture
avait recommencé sa course; le roulement sur le pavé sec d’une nuit
d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur châssis les
assourdissaient, et Wartz ressentait la cruauté de l’incertitude. Une
minute plus tard, alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir la
façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait la fête, elle força
la voix pour couvrir le bruit qui les enveloppait.
--Je te demande de ne pas danser avec moi, et voilà tout. Il me semble
que je t’ai laissé suffisamment lire en moi pour soupçonner que je
m’impose là une privation. Tu as bien mille soucis, mille combinaisons
politiques que tu ne peux me confier. Les femmes ont aussi leur
politique, une politique secrète de leur cœur...
Il la regardait avec stupeur, prenant conscience tout à coup
d’imprécises violences qui dormaient en lui. Il entendait garder du cœur
de sa femme la possession absolue, sans restriction de politique
sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant qu’à cette minute
le moindre de ses mots eût été en disproportion avec cette petite âme
douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau.
D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture s’arrêtait devant l’hôtel
de ville. Madeleine ouvrit elle-même, sauta la première à terre, et sans
se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant autour de sa taille
menue sa grosse fourrure gris argent, elle s’en alla vers la lumière que
la galerie des grandes baies cintrées, tout le long du péristyle,
découpait en festons gigantesques.
Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés vinrent à eux pour
le service du vestiaire. Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes,
l’air chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre--cet en-haut
où l’on voyait régner une lumière plus insoutenable, où piétinaient les
cohues de danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait le double
escalier de dalles blanches aux rampes en fer forgé--tout cela était
trop voluptueux, trop grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de
Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber la fourrure dans ses
bras.
--Madeleine... murmura-t-il.
Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les nerfs de ses petits
pieds, la valse jouée là-haut, à pleine vitesse, par les violons.
--Dis-moi si ma robe fait bien!... demanda-t-elle.
Et vers le grand escalier où montaient d’autres couples, elle se mit à
marcher devant lui, frêle, cambrée, la tête un peu en arrière et comme
entraînée par le poids des lourds cheveux. Sa robe était d’une étoffe
blanche où scintillaient des fils d’or. La traîne ondulait dans la
marche.
--Cela va très bien.
En disant cela, Wartz pensait aux autres hommes qui la feraient danser
ce soir.
En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée et chauffée des bals qui
les avait saisis, mais à mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier
de l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un palais ducal n’en
possède un semblable, la pensée de la Reine se mit à les prendre. Elle
était ici, la reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois
républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau dans la rue aux
Juifs, une belle femme énergique qui sentait la révolution venir, et qui
dans son état-major de ministres, de conseillers, de ligueurs
royalistes, travaillait secrètement la nation au rebours. Samuel Wartz
nourrissait à son égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires pour
une veuve qui gère bien son commerce après la mort du chef de maison.
C’était à ses yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait en
elle la personnification de l’idée monarchique. Combien, tout jeune
homme--elle toute jeune Reine--il avait raillé le culte qu’on lui vouait
dans la noblesse provinciale, comme à une déesse. C’était ses images
enguirlandées de fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on
n’avait pas droit de réflexion, son nom que les vieux gentilshommes se
levaient pour prononcer, leur accent pour dire: «La Reine!»...
Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme de drap blanc à boutons
de cuivre, étaient échelonnés le long de l’escalier. En levant les yeux,
on voyait, derrière un massif de bananiers et de palmiers, la tente
rouge de l’orchestre qui portait les deux lettres brodées de fil d’or:
B. H.--Béatrix de la dynastie des Hansen.--Puis, comme c’était l’heure
la plus brillante du bal, après une pause d’un instant, les musiciens
attaquèrent la grande valse poméranienne dédiée à la Reine: _Béatrix_,
qui était devenue tellement populaire, que c’était comme un second air
national ajouté au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de
fredonner entre les dents cet air berceur, à deux temps, que l’harmonie
énervante des violons faisait vibrer dans tout le monumental hôtel. Les
gamins, dans les rues, sifflaient _Béatrix_, les petites filles
poméraniennes en jouaient au piano une édition simplifiée, la musique du
régiment des gardes la donnait à chaque concert, et dans la campagne la
plus lointaine, on la dansait à toutes les noces. Insensiblement, dans
cette musique tout simplement sensuelle, s’était incarnée une idée, et,
dès les premières mesures, s’évoquait dans les esprits une figure
nuageuse de femme portant le diadème.
Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit faisait paraître plus
replet, passa devant eux escortant une dame âgée.
--Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas Samuel Wartz.
Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on dansait. C’était un
tournoiement de belles chevelures blondes,--toutes les Poméraniennes
étaient blondes et Madeleine disait, en parlant de ses tresses d’un noir
bleu: «J’ai l’air de porter perruque,»--et des étoffes, en mille taches
de couleurs claires, papillonnaient. Il se levait de beaux bras blancs
coquets, qui dessinaient fugitivement au passage de la grâce dans l’air.
Puis c’était des bras osseux aux gestes raides que les danseurs ne
pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient en l’air, ridicules, des
manches noires d’hommes, des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants
retombés qui laissaient voir la chair rouge; et tous ces bras se
heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient, tandis que d’autres
revenaient, car il sortait de la salle des mariages un flot continu de
danseurs que poussait et grisait la valse.
--Voici mon confrère Braun avec une dame en vert, disait encore Wartz.
--Où est-il, Braun? demandait distraitement Madeleine.
--Tiens! voilà le fameux Conrad de Hansegel; tu sais, le conseiller de
la Reine. Voilà le président de Nathée.
Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant, cherchant ses amis, le
sourire de Madeleine allait à un personnage aux cheveux gris qui se
tenait sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des deux mains aux
balustres, épiant les arrivants. Ces deux baies formaient comme un
balcon au-dessus de l’escalier dont elles séparaient le trou béant de la
galerie où l’on dansait. Il y avait là plusieurs hommes graves qui
semblaient rappeler à la foule combien était artificiel le côté fastueux
et léger de ce bal politique; mais, parmi tous ceux-là, Madeleine n’en
avait reconnu qu’un seul.
--Samuel! Samuel! dit-elle vivement, vois donc l’oncle Wilhelm, là-bas.
Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin comme un de ces fleurets
d’escrime qui étaient sa passion de vieux garçon, souverainement
gentilhomme dans la structure de son corps, dans la laideur osseuse mais
si intellectuelle de son visage.
--Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en retard!
Et il leur serrait la main à tous deux, comme à deux enfants.
--Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté, reprit Wartz âprement;
j’aurais préféré me dispenser de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir
ces politesses-là à une femme dont le but de votre vie est de ruiner le
pouvoir.
--Va donc, fit Madeleine; nous sommes invités chez madame de Hansen tout
simplement, et nous allons lui présenter nos devoirs: elle est la
maîtresse de maison.
--La maîtresse de maison ici, c’est la nation, répliqua son mari, qui
avait l’esprit tourné volontiers vers cette littérature républicaine où
les mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien la fièvre de la
passion politique.
Le docteur Saltzen reprit:
--Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici; l’architecture et les
pierres du lieu ne sont pas son domaine il est vrai; mais là où la femme
reçoit, elle installe comme un chez-soi moral. Quand j’offre à mes amis
un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement. Maintenant, ne me demandez pas
le secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui d’inaugurer avec la
nation des coquetteries qu’on ne lui avait jamais connues, sort dans ce
but de chez elle, et va pour la circonstance loger ses pénates dans la
maison commune, qui n’est ni à elle, ni à nous.
--Son palais de la rue aux Juifs était quelque chose de trop frêle, de
trop précieux, dit Wartz, croyez-moi, dans une certaine aristocratie
très fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée, on n’estime
guère la classe politique; on y attache une idée de vulgarité, de
brutalité. Béatrix est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas voulu
recevoir _ce monde-là_ chez elle; elle a craint qu’on ne lui abîmât
quelque chose.
--Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif, il y a une raison plus
lointaine, plus secrète; c’est là une idée de Hansegel.
--Le duc de Hansegel? Je l’ai vu passer tout à l’heure, ici même; il
dansait comme un effréné; la jeune femme qu’il menait semblait ne plus
toucher terre.
--Il en fait danser d’autres! reprit le vieil homme.
Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine le courant de la
danse, pour se rendre à la salle des mariages, qui était le lieu
véritable de la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les
plantes vertes qui garnissaient les murs de la galerie, et, sans le
vouloir, ils laissaient bercer leur allure par le rythme de la valse, le
trio de _Béatrix_ qu’on jouait. Comme les journaux l’avaient prédit, ce
bal était une cohue; on voyait passer des épaules rougies par les
meurtrissures reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine
trouvait cela populaire; elle en était choquée; mais, en cet instant,
elle ne songeait guère qu’à la Reine, devant laquelle elle allait
paraître pour la première fois.
--Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm en se retournant,
seriez-vous venu si la réception eût été rue aux Juifs?
--Pourquoi pas? Vous savez comme je suis curieux de tout: je suis venu
pour voir, pour chercher un spectacle.
Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur la banquette de velours
rouge qui se trouvait là, contre le mur; Madeleine regardait valser.
--Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici ce soir, vous le
républicain... le révolutionnaire, c’est que ce bal a été présenté comme
une chose démocratique; vous saviez qu’on y danserait à nu sur les
dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux, qu’il n’y régnerait
nulle étiquette, et que la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez
la Reine que chez le peuple. La preuve en est que vous avez tout à
l’heure exprimé cette impression, nébuleuse en votre esprit. Hansegel
savait cela,--le diable d’homme sait tout--à moins que ce ne soit la
Reine elle-même, car cette créature est peut-être plus capable encore...
--Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit Madeleine, quel genre de
femme est-ce, la Reine? Songez que je vais la voir, que c’est la
première fois, et que je m’affole... Il y a tant de choses, tant d’idées
dans ce mot de Reine!...
--Quel genre de femme? je n’en sais rien, madame, mais je puis vous dire
ceci: moi, qui ai cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond,
qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que les hommes de mon âge
n’en portent d’ordinaire, moi qui suis vieux et qui suis républicain,
car j’ai glissé dans ma carrière politique du libéralisme à la Liberté
souveraine, je ne vois jamais cette femme sans émotion. Que voulez-vous,
elle me chavire! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de velours, et
encore ce qu’on ne peut rendre que par le mot de _royal_. Mais tout cela
n’est rien. Je sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos
noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait à sa tribune de
la Délégation, elle serait encore une puissance indéfinissable; elle a
du sang de vingt-deux rois dans les veines, elle est la Tradition et
l’Histoire nationale. Votre mari et moi, nous représentons chacun
environ sept ou huit mille électeurs, mais elle, elle représente la
Poméranie; elle est la Patrie vivante. Et, tenez, quand je pense que
dans cette salle, derrière cette porte d’étoffe, rien qu’en faisant
quelques pas, nous allons la voir, je ne suis pas absolument de
sang-froid.
--Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait, vous êtes un poète.
--Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien. Les opinions
politiques sont faites bien moins d’idées que de sentiments; depuis huit
siècles que nous sommes sujets des rois, nous avons au fond de
nous-mêmes une force--ou une faiblesse--monarchiste. Les principes
nouveaux, la conception d’une noblesse sociale plus moderne, font monter
le niveau des idées: on a l’opinion plus haute, si je puis dire; mais,
de temps en temps, il vous revient quelque chose du passé. Vous avez vu
quelquefois des nénufars dans les lacs. Quand viennent les grandes
pluies, que le lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour, les
nénufars poussent par-dessus tout, et continuent de s’épanouir toujours
à fleur d’eau. C’est comme cela que font en nous les vieux sentiments
politiques de nos pères; eux aussi, sans qu’on le veuille, nous
remontent parfois à fleur d’âme... Venez-vous, Wartz?
C’était le moment où, pendant que l’orchestre se taisait, les couples
s’en allaient au buffet. L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que
passât le jeune ménage. La salle était presque vide. La Reine était au
fond, près du maire d’Oldsburg, entourée de dames d’honneur. Ses deux
jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince de Hansen, qui étaient
les chefs de la maison royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des
gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse, des tentures mauve
et or, des roses naturelles en guirlandes, des festons de mimosas; il y
régnait aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement la beauté
des visages, car Béatrix détestait la fatigante lueur électrique, et
l’on avait remplacé les lustres ordinaires par des bougies. Mais
Madeleine et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur père Franz Furth
qui causait avec les journalistes, contre cette fenêtre tout près d’eux,
ni de jeunes femmes assises qui leur souriaient, ni le président de la
Délégation qui venait à eux, mais seulement cette femme là-bas qui les
fascinait sans les avoir vus, par son seul titre de Reine.
--Wartz! Wartz! voulez-vous que je vous présente?
C’était le président du Parlement, le baron de Nathée, qui passait pour
l’homme le plus poli de la Poméranie. Grand et blond, il avait la
flexibilité courtoise des gens qui saluent beaucoup; devant les hommes,
devant les femmes, devant ses collègues de la Délégation dont il réglait
les débats, il gardait toujours la même élégance cérémonieuse, et l’on
disait que le jour où l’une aurait remplacé l’autre, il adresserait à la
République les mêmes politesses qu’il faisait maintenant à la Reine.
--Sacré Nathée! pensa tout bas le docteur Saltzen, en rejoignant
d’autres amis, il a l’âme d’un maître de cérémonies.
Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir à elle cette petite
femme charmante dont la toilette lui plaisait. Madeleine traversait le
salon, si pâle, si impressionnée, que c’était une autre femme, une
créature nouvelle; elle paraissait dix-sept ans avec son regard de
petite fille effarouchée et sa forme menue qui avait perdu l’allure
pimpante des heures de coquetterie.
--Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils s’approchèrent, j’allais
justement vous demander le nom de cette jolie Oldsburgeoise.
Elle disait cela au hasard, sachant flatter la jeune femme, fût-elle
provinciale, en lui attribuant le cachet de la capitale; car les rôles
étaient maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine en était réduite
à faire la cour à ses sujets; ce bal en était la preuve.
--Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté, fit le baron avec son tic
d’inflexion d’épaules, et madame Wartz.
Sa Majesté ne regardait plus Madeleine; ses yeux doux et puissants de
femme mûre plongeaient dans les yeux, dans l’esprit même du jeune
délégué. Et voulant marquer à quel point elle savait qui était devant
elle:
--Monsieur _Samuel_ Wartz, n’est-ce pas? prononça-t-elle avec un accent
étrange.
Il s’inclina sans répondre; cette femme en satin mauve, magnifique
plutôt que belle, la poitrine à demi nue sous les dentelles, et qui
portait dans les cheveux comme le pli de la grosse et vieille couronne
d’or massif de la dynastie, ne le toucha que comme une idée. Il pensait
au mot de Saltzen: «C’est la Patrie vivante».
Elle continua dans son intention persistante:
--C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les opinions se
rencontrent ici dans la paix et la gaieté.
Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement républicain. Il lui
fallait, sans doute, après les séances parlementaires, où elle ne
pouvait être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes rendus, se
mettre en tête les trois cents noms de ceux qui étaient pour elle le
pays politique, s’épuiser à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à
leur physique; elle devait s’attacher surtout à deviner ceux qui
ruinaient son œuvre, son œuvre acharnée, désespérée, de maîtresse d’État
qui défend son pouvoir, sa couronne et son enfant!
--Il fallait la pensée de Votre Majesté pour imaginer cette chose, dit
Wartz.
Et pendant ces mensonges diplomatiques, une seconde ils se regardèrent
durement, tous deux, la souveraine et le républicain.
--Eh bien! leur demanda Saltzen, quand ils se furent retrouvés dans le
clan des amis de leur parti, que dites-vous, Wartz?
Wartz ne répondit pas; il était absorbé par le sentiment que cette
femme, ou celui qui lui dictait ses actes, avaient voulu l’amener ici,
lui et ses amis, pour leur faire éprouver le prestige royal. Par leurs
moyens détournés, ils y étaient parvenus, et le prestige royal l’avait
atteint vraiment dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de
diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce qu’avait voulu dire
l’oncle Wilhelm tout à l’heure, en parlant de Hansegel: «Il en fait
danser d’autres».
Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant sous tous ces yeux
d’hommes qui la regardaient, s’écria en riant:
--Monsieur Saltzen, vous aviez raison; vous savez si j’ai l’âme
républicaine! eh bien, tout à l’heure, quand j’ai vu sa grande main
forte--forte comme celle d’un homme--et que j’ai pensé à tout ce que
cette main symbolise de puissance, d’autorité héréditaire si lointaine,
j’ai évoqué les reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les sacres,
toute mon histoire poméranienne, la dynastie: Conrad III, Conrad II,
Wenceslas, Othon, Conrad Ier, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe,
Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à leur aïeul à tous,
Charlemagne, qui avait uni toutes les nations sous son sceptre. Alors,
c’était plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes me fleurir
dans l’esprit par-dessus tout le reste.
Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment en
l’écoutant.
Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre reprenait. Madeleine
redressa la tête, trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique de
loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce salon; le président de
Nathée vint inviter la jeune femme; elle savait qu’il valsait mieux que
personne, mais elle le remercia, en le remettant à plus tard.
--Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec l’aisance que lui donnaient
son âge et sa familiale amitié--il l’avait vue naître,--me trouvez-vous
trop vieux pour danser avec vous?
--Vous savez bien que vous êtes un jeune homme, répondit Madeleine, mais
vous êtes trop grand; ma main ne peut jamais atteindre votre épaule.
Et, pareillement, elle congédia deux ou trois rédacteurs du journal de
son père, jusqu’à ce qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en
colonel des gardes qui représentait ici la maison de la Reine, le prince
Erick de Hansen. Madeleine, à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main
d’un geste coquet, et tout de suite ils partirent à travers le salon,
ouvrant les premiers cette danse, si légers et si jeunes tous deux qu’on
les remarquait dans ce blanc assorti de leurs deux costumes où
scintillait de l’or.
Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des méandres de leur
valse, puis comme autour d’eux s’amassaient les danseurs, ils glissèrent
jusqu’à la porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle, très
amusée de valser avec ce gamin qui était une altesse royale, et qui
portait un uniforme si joli, lui, décidément très amoureux d’elle.
Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau de rêve qui passait;
mais l’acte politique était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur
l’angoisse de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation lui échapper,
Sa Majesté Béatrix, duchesse d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour
avoir, d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de cette roturière
ennemie!
Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux jeunes gens.
--Comme les idées marchent! dit-il.
Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour causer avec son ami Braun,
que pour ne voir pas Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres...
Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne pas aimer sa femme
publiquement, et quand il se sentait par trop la mine d’un amoureux, il
se mettait volontiers à parler d’interpellations, d’amendements, de
votes et autres mets parlementaires.
Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément à la Délégation quelque
chose de très mystérieux: c’était une loi en gestation. Samuel, le
premier, en avait parlé à ses amis; il comptait la présenter lui-même:
ce serait la loi Wartz. Tous en faisaient les assises d’une République
sagace, consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour ainsi dire
la masse du peuple par l’instruction obligatoire. Or, on peut voter dans
un État des lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe pas
qui atteignent la nation davantage.
Braun disait, avec l’accent saccadé de la province de l’Ouest frontière
qu’il représentait:
--Si nous arrondissons les chiffres, en considérant l’ensemble de la
Délégation, si nous ne tenons compte ni des demi-opinions, ni des
nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des esprits incertains,
également capables, sous l’influence d’un discours, d’aller à droite ou
à gauche, et qui sont, dans tous les pays constitutionnels, l’aléa
parlementaire, je vois un premier cent, républicain, qui dicte la loi.
J’en vois un second, libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe
des royalistes irréductibles, qui la repousse. En un mot, la
représentation, nous la tenons.
--Dans un mois ou six semaines, dit Wartz, je serai prêt. J’ai fait
traduire les différents textes de la loi qui existe déjà dans la plupart
des États d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y a
provoquées.
--Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux! s’écria Braun, comment! vous
pensez, pour votre seul plaisir de créateur, à gaspiller la force que
vous tenez sous votre idée! Déposer la loi dans six semaines!
Wartz le regardait avec ce mélange de colère et de surprise qui donnait
parfois une expression si singulière à ses yeux inégaux.
Son beau-père vint à la rescousse:
--Eh! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié ce prurit de législation;
quel homme pressé! Parler dans un mois! Mais le public n’est pas prêt,
si vous l’êtes!
Et de tous côtés,--ils étaient sept ou huit à causer,--délégués et
journalistes lui répétaient à peu près ceci: «Vous n’avez pas compris ce
qu’on peut faire avec votre loi!»
--Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il.
Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous plus âgés que lui,
comme un enfant de génie dont on exploite le miraculeux instinct en le
dirigeant. Il avait, plus que la passion de la politique, celle de la
République. Cette idée du peuple souverain le possédait de telle manière
que c’était devenu pour lui une religion sans mesure, le fanatisme même.
Il avait, des fanatiques, l’ardeur et la naïveté. Les autres étaient, ou
de vieux hommes d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique, ou
des esprits médiocres comme Braun, plus méthodiques que convaincus,
tournés vers ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire, et
qui, étant la majorité, accomplissent les grandes œuvres publiques, ou
bien des journalistes, comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid les
masses, sans connaître ce désir effréné de les posséder par la parole et
personnellement. Tous se mirent à développer devant Samuel leur
conception. Il fallait faire de la loi le levier sous la pression duquel
céderait la Constitution; on ne rencontrerait pas deux fois un outil
pareil. Avec le ministère actuel, suffisamment libéral pour l’adopter à
la majorité des voix, le coup d’État n’était pas possible; il fallait
attendre et, au besoin, provoquer la formation d’un cabinet
ultra-royaliste qui la repousserait, et contre lequel on lancerait alors
l’hostilité de la nation qu’on aurait travaillée à point, et qui serait
gagnée déjà à cette idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient
Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de cette œuvre, car
on avait mesuré sa puissance de meneur, mais on y ajoutait les roueries,
les finesses de métier dont on le voyait incapable. C’étaient des hommes
faits pour la révolution prochaine, mais il n’y avait parmi eux qu’un
apôtre.
Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse Royale; puis, avant
qu’elle pût se reposer, elle fut priée si instamment par un jeune
publiciste qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie et
l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener encore.
--Je vous conduirai au moins au buffet, madame? lui glissa Saltzen entre
deux danses.
Oh! la politique secrète de ce cœur de femme! ce à quoi elle songeait
devant ce succès fou qu’on lui faisait, et tout ce que le mari ne
pouvait deviner dans son sourire! Devant lui, les danses
tourbillonnaient toujours; on voyait le balancement des chevelures, le
cœur dessiné par le décolleté des robes, dans le dos nu des femmes, et
les basques des habits noirs, un peu soulevées par le vent du
tourbillon.
Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait seul dans ce
brouhaha, seul comme le secrétaire du châtelain d’Orbach autrefois, seul
de cette solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours.
Sous le péristyle, en bas, une heure après, il croisa Madeleine au bras
de Saltzen; ce grand et maigre corps la faisait paraître plus gracile,
plus souple; elle s’essuyait les lèvres, humides encore du champagne
auquel elle venait de goûter; ses yeux luisaient, et Saltzen écoutait
son babillage de son air énigmatique et spirituel.
--Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en apercevant le jeune homme;
vous me paraissez griller de la faire danser aussi, c’est bien votre
tour.
--Madeleine sait le prix des choses, répondit-il; elle préfère un brin
de causerie avec vous à ces rondes ineptes.
Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste si vif, que Saltzen le
remarqua et s’en fut.
--Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit alors Samuel, l’escalier
qui monte aux salles d’archives, la vraie merveille de l’hôtel de ville?
Non. Eh bien! venons par ici.
Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient des couples qui
semblaient désirer la solitude. Au fond, il n’y avait plus personne. Une
lumière de gaz jaunissait les murs; et on y sentait l’odeur des bureaux.
Toute la paperasserie municipale dormait derrière ces petites portes, le
long de la galerie: bureau des décès, bureau des mariages, bureau des
naissances. Puis ici, c’était l’échancrure géante, le vide
qu’éclairaient des fanaux à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture
aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales, qui procédaient par
angles droits, se déroulaient dans une pente si douce, qu’on les voyait
se multiplier à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges et profondes
les marches semblaient sans poids; on eût dit qu’elles s’accrochaient à
l’espace par les fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du bas
en haut, dessinait ainsi comme une grecque brodée en noir sur le blanc
des dalles.
--Montons, dit Madeleine extasiée.
Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa tomber la traîne de sa
jupe, parce que, même dans la solitude, les femmes éprouvent parfois le
désir d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles qui les
regarderaient. En passant devant la première fenêtre qui ouvrait sur les
jardins, ils s’aperçurent qu’il neigeait; les arbres commençaient à
s’esquisser en fins linéaments blancs, et silencieusement d’accord,
Samuel et Madeleine s’arrêtèrent pour voir.
Après quelques minutes, Madeleine se détourna encore une fois pour
s’assurer si d’en haut ni d’en bas il ne venait personne, puis elle prit
au cou son mari.
--Tu es triste, mon Sam!
Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il la trouvait froide, ou
futile ou coquette; c’était parce qu’il ne devinait pas, parce que
personne ne pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait à ses propres
apparences; elle ignorait sa vertu profonde. Elle portait, ou plutôt
elle cachait ingénument sa force morale. Elle était méditative et se
faisait voir frivole; elle était grave et paraissait légère, et
quelquefois, des journées entières aux côtés de son mari, elle étouffait
ses tendresses sans savoir pourquoi: elle avait peur... elle croyait que
cela valait mieux ainsi.
Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce doigt de vin qui lui
avait passé dans le sang, elle se sentait la langue toute déliée; mais
c’était surtout ce décor qui la grisait: l’escalier princier, la vue du
jardin sous la neige, tout le théâtral qui exalte. Loin de leur maison,
des choses quotidiennes et matérielles qui marient à la longue les époux
dans les intérêts vulgaires de la vie bien plus que dans l’amour, ils
retrouvaient les suavités, lointaines déjà, de leurs fiançailles.
--Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en aller avec tous ces
hommes, quand tu m’avais refusé, à moi.
--Mon Dieu, mon Dieu! répondit-elle, les yeux tout de suite humides, je
t’ai chagriné, toi! moi qui voudrais ne faire mal à personne!
--Avais-tu honte de moi? demanda-t-il âprement.
Il se souvenait souvent de la condition subalterne qui lui avait
autrefois donné ces soubresauts d’orgueil blessé.
--Oh! mon grand homme! peux-tu penser!
Alors, elle fit un grand effort pour parler.
--Tu veux savoir? Tu ne vas pas te fâcher? Eh bien! tu m’aimes, n’est-ce
pas? On le sait, tout le monde le sait: et c’est si simple, on n’y pense
pas, entre mari et femme! Mais si tu m’avais fait danser, tu comprends,
cela se serait vu; ou du moins, je connais des yeux qui l’auraient _vu_,
qui nous auraient suivis, qui auraient cherché jusqu’à la pensée de ta
main à ma taille, et ces yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas
les attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu me regardes, Samuel!
Voyons, tu ne soupçonnes pas la vérité? Tu ne t’es jamais aperçu de
rien? Oh! ces hommes! Tu ne devines pas que c’est le docteur Saltzen qui
a un sentiment pour ta femme?
--Il te l’a dit?
--Oui, cher jaloux, c’est cela; il me l’a dit; il me l’a dit il y a sept
ans, huit ans, et depuis, chaque fois que nous nous rencontrons, il me
le répète. C’étaient des aveux subtils.--Comment t’expliquerai-je cela,
quand à peine si je me l’explique moi-même! Un jour,--je venais d’avoir
treize ans,--j’avais tordu mes cheveux qui faisaient une tresse trop
lourde; le soir, il vint dîner chez notre père; je vis qu’il regardait
le chignon que je m’étais fait; et ses yeux soudain eurent quelque chose
qui me plut beaucoup, si petite fille que je fusse. C’était à table. En
levant la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me regardait
toujours. Je me souviens encore d’une autre circonstance où il me parut
si singulier, mon Dieu! C’était après la mort de ma grand’mère. Lors de
notre malheur, il était en voyage; à son retour, apprenant le chagrin
que nous avions, il accourt à la maison; j’étais tout en noir pour la
première fois de ma vie. Le voilà entrant au salon, embrassant mon père,
puis venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains, il me regarde et
ne m’embrasse pas... Je me suis bien longtemps demandé ce qu’avait
signifié, dans ce moment-là, l’expression de ses yeux: deux gouttes
d’eau de mer, vivantes, magnétiques, qui changent soudain, et c’est une
âme inconnue qu’on a devant soi!--Depuis, je me suis expliqué...
Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant la rampe, regardait le
jardin devenir féerique. La jeune femme s’arrêta, perdue une minute dans
les souvenirs du passé. Toute une procession de choses nuageuses passait
devant elle; des robes qu’elle avait eues, des paysages dans lesquels
elle s’était promenée, des dentelles qu’elle avait brodées, mais tout
cela l’éloignait de son sujet; elle se reprit:
--Pauvre oncle Wilhelm! Je lui ai fait un jour le chagrin de me fiancer
à toi. Il n’a pas fait d’esclandre, souviens-t’en; pas même le
traditionnel voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement; il
nous a vus nous aimer; il a été bon et affectueux pour toi; et c’est
seulement quand nous sommes revenus de Hansen, après un mois, que tu
m’as dit: «Comme il grisonne depuis quelque temps, ce pauvre docteur; il
devient tout à fait vieillard.» Te rappelles-tu?
--Je me rappelle, fit Wartz.
--Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser, continua Madeleine. Il
se contente, pour son lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et
je t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une femme: sentir cette
affection poétique qui ne s’est jamais traduite que par d’insaisissables
preuves, deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat... Un jour aussi,
tu auras cinquante ans, et je ne respirerai plus que le parfum de ton
esprit.
A ce mot, il se tourna vers elle; c’était vraiment un trait de son âme
qu’il avait reconnu là, son âme charmante tournée vers le mystère, vers
de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire ordinairement. Pour ce
mot-là, toute la méchante colère qu’il avait eue un instant contre
Saltzen tomba.
--Tu voudrais donc me voir cinquante ans comme l’oncle Wilhelm, dis?
Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler; il lui venait un flot de
vocatifs passionnés pour lui répondre. A la fin, elle se mit à rire,
tout simplement:
--Oh! Samuel, tu dis des choses!...
--Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz, que tu jouisses du culte
d’un autre. Cependant, je n’en veux pas à Saltzen; c’est un vieux
sentimental, de ceux qui ne prêtent pas au tragique; et avec cela une
nature très vénérable. Je l’estime plus avec son ironie factice que tous
mes autres amis ensemble. Il ne faudrait pas... Ma petite Madeleine,
songe comme la coquetterie serait cruelle avec lui.
Madeleine soudain le regarda, les prunelles métallisées; sa lèvre se fit
tombante, elle boudait.
--Quand ai-je été coquette? dit-elle.
Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre lentement. Coquette, elle
qui venait à l’instant de refuser au vieil ami la danse qu’il lui
demandait! coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous ses
artifices délicats à transformer en douce amitié paternelle ce caprice
d’arrière-saison! Mais il en était toujours ainsi: on méconnaîtrait
éternellement son cœur! on se tromperait à sa grâce involontaire!
Elle-même s’assombrit sous l’injure, croyant avoir, peut-être, trop
épanoui sa jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari se mit à la
suivre; ils s’en retournèrent vers le bal. Elle marchait à côté de lui,
souffrant, souffrant si fort que les battements de son cœur lui
faisaient mal.
--Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux m’étudier.
--Cette confession! murmurait Wartz, dans un coin de l’hôtel de ville,
une pareille nuit!
--Quelle heure est-il? reprit la jeune femme, je voudrais m’en aller.
Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée lourdement au fond
de son âme profonde, et elle y avait retrouvé le sérieux de sa vie
morale, sa préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie conjugale
qu’elle cherchait, sa conscience.
Comme ils prenaient congé de M. Furth et de tout le groupe de la presse
qui s’était rassemblé pour demander à Samuel l’article d’inauguration de
la campagne à entreprendre, on entendit une voix qui disait:
--Docteur, présentez-moi donc à monsieur le délégué Wartz.
Samuel se retourna brusquement. Saltzen était derrière eux, et à ses
côtés, un homme jeune, d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance;
l’expression de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire, était
cachée sous une grosse moustache blonde; au-dessous des tempes rondes,
élargies par la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire peu
plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses, et pleins aussi
de feu et d’intelligence.
Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace, et, hautain comme il
l’était parfois si élégamment, il dit:
--Wartz, je vous présente monsieur Bertrand Auburger.
--Un de vos admirateurs, monsieur le délégué, interrompit l’inconnu.
Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des sentiments au travers
duquel il voyait souvent les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le
geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain Saltzen. Il tendit la
main à l’homme avec un froid: «Très enchanté, monsieur.» Mais celui-ci
insista:
--On ne vous a pas encore entendu à la tribune, ce qui ne saurait
tarder, je pense, monsieur le délégué; mais je vous ai suivi lors des
réunions électorales au Faubourg, et, là, je puis dire que je vous ai
connu; oui, monsieur, connu au sens le plus profond du mot.
Cet individu parlait vraiment d’une manière frappante; on eût dit un
professionnel de la parole: il choisissait ses formes, il accentuait à
souhait, et toute son attitude soulignait l’expression même de ses mots.
Il conquit soudain l’attention de Wartz.
--D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée, j’avais appris déjà à
vous connaître, poursuivit-il; et la manière dont on y parlait de vous
m’avait fait désirer bien vivement l’honneur de vous être présenté.
--Vous me flattez beaucoup trop, monsieur.
Et quand Samuel Wartz disait cette formule, on sentait son désir
d’arrêter effectivement ce flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance
d’impression, l’homme la saisit, subtile comme elle était, et, sous le
même style, il fit dévier le cours de sa pensée.
--Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais votre sympathie, n’est-ce
pas, aux personnes que vous avez acquises à vos idées? Les Idées! c’est
par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée en elles des
amitiés. Je ne suis, moi, monsieur, qu’un obscur, mais c’est un titre
devant vous, c’est un titre d’être un obscur devant le républicain
Wartz.
Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main une seconde fois.
--Vous me trompez, monsieur, vous ne devez pas être un obscur.
Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire, le vieil ami Saltzen qui
prit affectueusement Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose
d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait maintenant d’avoir parlé.
Il y aurait dans l’amitié des deux hommes, désormais, la petite tache
qui dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir.
Le docteur disait:
--Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre courtoisie près de cette
canaille d’Auburger. Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché
cette présentation. C’est le dernier individu que, de mon chef, je vous
eusse fait connaître.
--Qui est-ce enfin?... demanda Wartz, en quittant le docteur pour aller
enfiler son pardessus.
La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer l’âme de son mari jusque
dans le ton de sa voix, connut rien qu’à ce mot: «Qui est-ce?» combien
il était troublé et ravagé intérieurement.
--Un intrigant, répondit Saltzen, un homme qu’on ne voit pas. Pour se
faire inviter ce soir, il aura imaginé les pires bassesses, et
par-dessus le marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée de
payer la location.
On faisait souvent au démocrate amateur qu’était l’oncle Wilhelm le
reproche d’incorrigible aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné,
qui, en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des doigts pour ne
point froisser sa manchette, ne pouvait se retenir, songeait Wartz, de
juger toujours un peu les gens sur leur mise. Du moins, la mauvaise
humeur du jeune mari, qui avait une bien autre source, prit-elle
âprement ce grief.
--Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle pourtant familièrement
de Nathée, lequel est le plus authentique baron du royaume, monsieur
Saltzen.
Saltzen se mit à rire.
--Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président qui l’a mis à la
porte au bout de quinze jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble
que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est. Écoutez ceci: Nathée
m’a certifié qu’entre autres professions,--car il en exerce plusieurs,
paraît-il,--ce personnage a celle de lancer à la Bourse les fausses
nouvelles au profit d’honorables spéculateurs.
--Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur, dit Wartz.
Et il emmena sa femme.
Ils traversèrent une dernière fois le péristyle. L’orchestre avait
repris la valse _Béatrix_. C’était la pensée de la Reine qui emplissait
de nouveau tout l’édifice. Madeleine songea, avec une sorte de
compassion, à cette Reine que minait le grand souci du trône, et qui
devait quand même rester jusqu’au jour dans cette fête, prisonnière de
toutes ces femmes folles, grisées de plaisir. Mais cette fois, ses
lèvres ne fredonnèrent plus l’air de la valse. Au dehors, la place de
l’Hôtel-de-Ville s’étendait toute blanche, et la statue du roi Conrad
s’y dessinait en noir. On y entendait par intervalles les coups
d’archets plus aigus des violons de l’orchestre, et il y régnait une
demi-lueur, venue des grandes fenêtres illuminées de la façade. Wartz et
sa femme retrouvèrent leur coupé qui les emporta dans une course ouatée
de neige.