_Sur la terrasse d'Andon._--Soyons francs: ceci est plus grand et plus
touchant encore que Florence. La fontaine Louis XVI, le jet d'eau du
bassin rustique, les platanes qui laissent filtrer le soleil, étalant
ses pièces d'or sur le sable, c'est, plus que les fastes médicéens,
proche de nos coeurs modernes; petits paliers retenus par des cailloux,
étages d'arbrisseaux gris, cyprès, eucalyptus, bordures de fleurs
potagères le long de la balustrade, vous témoignez d'un ordre ménager,
égal pour la cuisine et la bibliothèque. La fraîcheur, dans cette
bastide que Fragonard décora, imbibe tous nos sens: c'est le bruit sans
arrêt du jet d'eau sous les platanes, c'est le vert d'aquarium, les
persiennes mi-closes, le marbre de l'escalier, le carrelage du salon
surbaissé, et l'orangeade. Derrière les balustres de la terrasse, un sol
volcanique, convulsé, où l'habitacle humain ne joue point de rôle; plus
loin l'Esterel, la baie de Cannes. Le rococo de la villa d'Andon,
cinéraires, géraniums, lys en touffes rutilantes, le peigné, brossé,
astiqué des premiers plans, laisse sa valeur aux lointains d'un
dramatique revêche, à la romaine. Je respire plus librement près de
Frago qu'à l'ombre des Pan de Vignola, ces moussus joueurs de flûte sur
le rocher de Caprarola.
_Vers Nice._--Partons!--L'automobile attend à la grille. C'est la route
de Cagnes, une Normandie provençale, des bois, des prairies piquées de
boutons d'or. Les bergères, couleur de bronze sous l'énorme cloche de
paille des pastourelles, paissent leurs brebis maigres, brunes aussi,
patinées par le mistral. C'est ici que Renoir est venu réassortir ses
pelotons de soie. Je voudrais, ce matin, surprendre le vieux maître au
milieu de sa nichée d'enfants... mais mon conducteur n'entend pas qu'on
s'arrête, car nous sommes dus vers midi, du côté de Menton. Peut-être
serai-je plus heureux ce soir?
A partir de Cagnes, c'est la banlieue de Nice, bouchons, auberges,
affiches, réclames pour les touristes, bientôt l'entrée d'une grande
ville, Suresnes, Puteaux au bord de la mer. Deauville aussi bien; et les
gens ont l'air de n'avoir rien à faire, qui traînent leur oisiveté sur
cette côte bénie, comme si le ciel ne pardonnait qu'on cessât un instant
de le regarder. A ces gens en une éternelle vacance, leur paresse
donnera l'allure de la contemplation.--Mais je devine vos pensées,
promeneurs qui édifiez vos maisons de plaisance, ces mosquées pour
ex-cocottes, ce simili Orient d'exposition universelle; je douterais de
la beauté du site, à voir l'architecture qu'il inspire. Pourtant, Nice
désemplie par sa fin de saison, reprend, vue du Montboron, cousinage
avec Gênes. C'est une Gênes où les palais sont des sanatoriums, fière de
rues à l'instar de Paris, aguichantes et bondées de tout ce qui est
inutile.
Blanche et rose, Nice rendue à elle-même, lave ses fards, redevient la
contadine au fichu bariolé...
_Retour._--Nous repassâmes par Nice; avons longé la mer. Un court orage
humecta l'atmosphère, lavant toute la poussière qui poudrait la route.
Dans l'écume des vagues, joujou de sportsman, qui a des prétentions
belliqueuses pour des combats à la Wells, un hydravion s'exerçait!
Quand nous parvînmes à Cagnes, le soleil avait reparu dans un ciel de
turquoise pâlie, claironnant la fin de la journée; comme il était tard,
j'osais à peine m'arrêter pour saluer Renoir; mais j'aurais un remords,
venu si près, de n'entrer pas. Comment le trouverais-je, après tant
d'années, le bon conseiller de mes débuts, l'ami, l'encourageant ami
dont l'indulgence à mon zèle obtint de mes parents que je fisse de la
peinture, sans plus d'entraves? Il est peu de peintres pour l'oeuvre de
qui j'aie eu, d'abord, plus d'admiration, puis des doutes plus cruels,
de nouveau une admiration un peu inquiète, sans toujours me départir
d'une certaine gêne.
Il faut prendre Renoir comme un bloc et ne jamais le discuter, ni
l'analyser, dès que le sortilège du coloriste vous a conquis. Jeune
homme, je dus subir ce charme et cette puissance, peu soucieux de la
forme ronde, molle, flottante, qu'il emprisonnait dans de l'émail, ou
tricotait avec des bouts de soie et de laine. J'assistais à ses
recherches successives d'exécution.
La première fois que je le vis peindre, c'était à Berneval-sur-Mer, près
de ce château de Normandie où M. Paul Bérard lui donnait, chaque saison,
l'hospitalité. Il faisait poser des enfants de pêcheurs, en plein air;
de ces blondins à la peau rose, mais hâlée, qui ont l'air de petits
norvégiens. Il décorait, cette année-là, des panneaux de la salle à
manger de Wargemont et avait entrepris une série de fleurs, des
géraniums surtout, dans des bassines de cuivre; tantôt, pour se
délasser, il faisait du paysage: alors un travail singulier, comme d'un
pastelliste, des hachures, du treillis multicolore, où les laques
envahissaient les bleus et les verts «de la confiture de groseille»,
disait-on, mais le temps a fondu déjà en une seule surface riche et
unie, d'indiscrètes couleurs dont Renoir savait, apparemment, qu'elles
se soumettraient plus tard à leurs voisines.
Le visage de Renoir était déjà ravagé, creux, plissé, les poils de sa
barbe clairsemés, et deux petits yeux clignotants brillaient, humides,
sous des sourcils que cette broussaille ne parvenait à rendre moins doux
et moins bons. Son parler était d'un ouvrier parisien, qui grasseye et
traîne; chaque phrase était accompagnée d'un geste nerveux: il frottait,
par deux fois, son nez avec l'index, son coude appuyé sur l'un de ses
genoux qu'il avait toujours, dès qu'il était assis, croisés; son corps
en boule, et voûté par habitude de se pencher vers le chevalet. Renoir,
pétrisseur de la chair féminine, caresse la toile, comme cette chair
même; fleurs, ciels, arbres, fruits, tout est pour lui sujet à colloques
amoureux, prétexte à satisfaire sa violente sensualité païenne.
«Un sein, c'est rond, c'est chaud! Si Dieu n'avait créé la gorge de la
femme, je ne sais si j'aurais été peintre!»--a-t-il dit.
La nature lui offre des tentations très prosaïques du gourmand. Les
Parisiennes, ses modèles d'élection, trottins, blanchisseuses, modistes,
flore mousseuse du ruisseau faubourien, sont, dans son oeuvre, comme des
pêches, des pommes et des cerises en une corbeille de fine sparterie; il
tresse des guirlandes de pivoines pâles ou cramoisies, il souffle et en
gonfle les pétales,--en ajoute même, tant il a de plaisir à ce
jeu,--jusqu'aux proportions d'énormes choux; des ondes colorées, de plus
en plus vibrantes, autour du ton central qu'il jette comme une pierre
dans l'eau, propagent jusqu'au cadre des cercles mouvants.
Vous niez Renoir dessinateur? Sans doute, Olive, son dessin n'est pas
une ossature, mais un vêtement bigarré, que son pinceau amplifie quitte
à trahir le corps. Si le corps est nu, la forme est le plus souvent
magnifique de santé, débordante de plénitude et l'idéal même du grand
amant toujours inassouvi. Plus il se développe, plus Renoir renforce et
nourrit ses volumes, jusqu'à souvent atteindre l'équilibre d'un
bas-relief antique. Entre la Grèce et le XVIIIe siècle français, il
bâtit un temple où, après ses douze lustres de joyeux labeur, il
installera sa Déesse. Pygmalion frémit devant son idéal incarné: une
Aphrodite qui est à lui:--la Vénus des bords de la Seine.
Son tableau _les Baigneuses_, que j'ai le bonheur de posséder (1889),
marque la fin de la libre course dans les Bougivals et les Argenteuils,
annonce, malgré sa sécheresse, si exceptionnelle dans l'oeuvre de
Renoir, de nouvelles tendances vers le style. Ces _Baigneuses_
inspirées, comme l'on sait, par une sculpture de Coysevox, sur une
fontaine de Versailles, se placent juste à mi-chemin, entre les fêtes
ensoleillées du Moulin de la Galette et les Panathénées du village de
Cagnes.
Le grand admirateur de Cézanne (car Renoir eut pour lui une réelle
dévotion), le voilà, lui aussi, établi dans ce pays où l'hiver
n'embrunit pas les ateliers.
J'étais ému, Olive, en attendant à la barrière, au seuil de la
propriété. Je n'avais pas revu Renoir depuis si longtemps! Il y a
quelques années de cela, à une représentation des Russes, je fus frappé
par la présence inattendue dans une loge, d'un manteau et d'une
casquette de voyageur, sur un visage de vieillard qui s'y enfouissait.
Autour de ce singulier spectateur, des femmes en robe de bal,
s'empressaient comme des courtisans auprès d'un souverain. Je pris ma
lorgnette: c'était Renoir avec Misia. Des amis avaient tenu à lui offrir
le régal d'un de ces ballets qui enchantent les peintres. Depuis lors,
je le savais malade et de plus en plus retiré. Comment, malade? Celui
dont l'oeuvre chaque an s'enrichit, se renouvelle en une moisson plus
copieuse? Je n'ai jamais voulu le croire que jeune, et après l'avoir
retrouvé si tard, je me demande s'il ne fait pas semblant de ne l'être
plus, pour nous étonner davantage.
Son fils, un bambin, s'avance à ma rencontre dans le jardin; comme il
m'assure que son père vient d'être plus malade et ne reçoit personne, je
donne ma carte, et j'allais vous rejoindre dans l'auto, mais l'enfant
ayant lu mon nom, me dit:--Venez, venez, monsieur, venez voir
maman.--Celle-ci n'hésita pas: je ne pouvais passer si près et n'entrer
point. Renoir ne me l'eût pardonné.
--Il parlait de vous hier encore, venez, vous lui ferez plaisir...
Elle me poussa devant elle...
La villa, toute gaie, est à mi-côte, dans des vergers; une ferme, une
exploitation agricole. Renoir se livre à la culture de l'oranger.
Entre les villages de Cagnes et de Saint-Paul-du-Var, une vallée
fertile, verdoyante s'étend: une oasis dans ce pays aux lignes âpres qui
fait songer, dit-on, à la Palestine. Les Alpes, au loin s'étagent et le
soleil en illumine les cimes neigeuses. Les premiers plans sont intimes,
Virgile y aurait écrit ses _Géorgiques_, Renoir peint et peindra les
siennes: lavandières savonnant et tapant la lessive dans le ruisseau,
caracos rouges, chaperons de paille, oliviers nains, qui retombent sur
l'eau comme des saules de chez nous. Il picote de touches polychromes
toutes ces rondeurs, ces gentillesses à la _Paul et Virginie_. Il y a du
Bernardin de Saint-Pierre chez le peintre de Cagnes; sa mythologie à la
bonne franquette se transporte souriante au milieu de ces bergeries à la
Longus.
Je savais de quelles difficultés s'accompagne aujourd'hui l'acte de
peindre, pour Renoir. C'est à peine si la main, nouée par les
rhumatismes, peut encore diriger le pinceau.
--Tantôt,--me dit madame Renoir,--il acheva, en plein air, un _Jugement
de Pâris_.
Enfin, me voici devant mon vieil ami. Il est assis, protégé par un
paravent, immobile et qui regarde une fois de plus le couchant derrière
l'Esterel. Est-ce lui qui, tout à l'heure, travaillait encore? J'ai
envie de l'embrasser, je balbutie...
Comment remercier ces êtres magnifiques, énergiques et enthousiastes,
pour la leçon qu'ils nous donnent? La maladie ne compte, pour qui porte
en son coeur cette foi, cet amour d'adolescent. L'art a vaincu la
souffrance ou l'ignore. Les yeux du septuagénaire de Provence, sont
encore les mêmes que ceux du Renoir de Berneval. Il n'y a plus que ces
yeux dans ce visage immatérialisé, ils sont exquis de bonté, et tels que
des primevères dans un pré dénudé par le gel.
Renoir ordonne qu'on me fasse passer par l'atelier; je prends congé.
C'est cette main, noueuse comme un bois de poirier mort (je la touche,
mais elle ne pourrait serrer la mienne), qui emmanchée d'une brosse
qu'une courroie attache au bras droit, évoque des théophanies, donne un
nouveau galbe au jeune Anacharsis, coupe la ceinture des bacchantes et
dévoile le sein des Hélènes.
Dans des casiers de bois blanc, les châssis se pressent l'un contre
l'autre, des douzaines de toiles attendues à Paris. Pour chacune, le
maître, aidé de collaborateurs bénévoles, recommence l'exercice
indescriptible d'une séance d'après le modèle. Quelqu'un lève, l'autre
baisse le chevalet, on le pousse à droite, à gauche, selon l'ordre du
maître, pour économiser les mouvements et les cris de douleur. Chaque
fois que le pinceau doit être rechargé sur la palette, c'est un travail,
comme de soulever une pierre. Mais l'oeuvre s'achève, blonde, sereine,
robuste. L'esprit a triomphé de la matière.
Que n'ai-je osé, vous emmenant avec moi, chère Olive, vous donner la
réconfortante vue de ces choses, de la patriarcale existence d'un
artiste déjà installé dans la gloire!
Dans la salle, des hommes, des jeunes filles; ces gens semblaient
attendre là pour servir, surveiller, aider le Patron. Des élèves, des
admirateurs? On ne sait qui sont ces satellites; maîtres et domestiques,
enfants et adultes, sont là _pour lui_, chacun joue son rôle utile et
anonyme.
Et nous ne pûmes retrouver votre chauffeur, Olive, car le vin du cru à
pleins verres était versé dans la cuisine; la villa de Cagnes est une
bonne halte.
Rentrons! Après-demain, je serai à Paris; vous reprendrez vos visites
aux bric-à-brac de Toulon; vous achèterez des Vuillemancin. Nous nous
écrirons.