II

_Sur la terrasse d'Andon._--Soyons francs: ceci est plus grand et plus

touchant encore que Florence. La fontaine Louis XVI, le jet d'eau du

bassin rustique, les platanes qui laissent filtrer le soleil, étalant

ses pièces d'or sur le sable, c'est, plus que les fastes médicéens,

proche de nos coeurs modernes; petits paliers retenus par des cailloux,

étages d'arbrisseaux gris, cyprès, eucalyptus, bordures de fleurs

potagères le long de la balustrade, vous témoignez d'un ordre ménager,

égal pour la cuisine et la bibliothèque. La fraîcheur, dans cette

bastide que Fragonard décora, imbibe tous nos sens: c'est le bruit sans

arrêt du jet d'eau sous les platanes, c'est le vert d'aquarium, les

persiennes mi-closes, le marbre de l'escalier, le carrelage du salon

surbaissé, et l'orangeade. Derrière les balustres de la terrasse, un sol

volcanique, convulsé, où l'habitacle humain ne joue point de rôle; plus

loin l'Esterel, la baie de Cannes. Le rococo de la villa d'Andon,

cinéraires, géraniums, lys en touffes rutilantes, le peigné, brossé,

astiqué des premiers plans, laisse sa valeur aux lointains d'un

dramatique revêche, à la romaine. Je respire plus librement près de

Frago qu'à l'ombre des Pan de Vignola, ces moussus joueurs de flûte sur

le rocher de Caprarola.

_Vers Nice._--Partons!--L'automobile attend à la grille. C'est la route

de Cagnes, une Normandie provençale, des bois, des prairies piquées de

boutons d'or. Les bergères, couleur de bronze sous l'énorme cloche de

paille des pastourelles, paissent leurs brebis maigres, brunes aussi,

patinées par le mistral. C'est ici que Renoir est venu réassortir ses

pelotons de soie. Je voudrais, ce matin, surprendre le vieux maître au

milieu de sa nichée d'enfants... mais mon conducteur n'entend pas qu'on

s'arrête, car nous sommes dus vers midi, du côté de Menton. Peut-être

serai-je plus heureux ce soir?

A partir de Cagnes, c'est la banlieue de Nice, bouchons, auberges,

affiches, réclames pour les touristes, bientôt l'entrée d'une grande

ville, Suresnes, Puteaux au bord de la mer. Deauville aussi bien; et les

gens ont l'air de n'avoir rien à faire, qui traînent leur oisiveté sur

cette côte bénie, comme si le ciel ne pardonnait qu'on cessât un instant

de le regarder. A ces gens en une éternelle vacance, leur paresse

donnera l'allure de la contemplation.--Mais je devine vos pensées,

promeneurs qui édifiez vos maisons de plaisance, ces mosquées pour

ex-cocottes, ce simili Orient d'exposition universelle; je douterais de

la beauté du site, à voir l'architecture qu'il inspire. Pourtant, Nice

désemplie par sa fin de saison, reprend, vue du Montboron, cousinage

avec Gênes. C'est une Gênes où les palais sont des sanatoriums, fière de

rues à l'instar de Paris, aguichantes et bondées de tout ce qui est

inutile.

Blanche et rose, Nice rendue à elle-même, lave ses fards, redevient la

contadine au fichu bariolé...

_Retour._--Nous repassâmes par Nice; avons longé la mer. Un court orage

humecta l'atmosphère, lavant toute la poussière qui poudrait la route.

Dans l'écume des vagues, joujou de sportsman, qui a des prétentions

belliqueuses pour des combats à la Wells, un hydravion s'exerçait!

Quand nous parvînmes à Cagnes, le soleil avait reparu dans un ciel de

turquoise pâlie, claironnant la fin de la journée; comme il était tard,

j'osais à peine m'arrêter pour saluer Renoir; mais j'aurais un remords,

venu si près, de n'entrer pas. Comment le trouverais-je, après tant

d'années, le bon conseiller de mes débuts, l'ami, l'encourageant ami

dont l'indulgence à mon zèle obtint de mes parents que je fisse de la

peinture, sans plus d'entraves? Il est peu de peintres pour l'oeuvre de

qui j'aie eu, d'abord, plus d'admiration, puis des doutes plus cruels,

de nouveau une admiration un peu inquiète, sans toujours me départir

d'une certaine gêne.

Il faut prendre Renoir comme un bloc et ne jamais le discuter, ni

l'analyser, dès que le sortilège du coloriste vous a conquis. Jeune

homme, je dus subir ce charme et cette puissance, peu soucieux de la

forme ronde, molle, flottante, qu'il emprisonnait dans de l'émail, ou

tricotait avec des bouts de soie et de laine. J'assistais à ses

recherches successives d'exécution.

La première fois que je le vis peindre, c'était à Berneval-sur-Mer, près

de ce château de Normandie où M. Paul Bérard lui donnait, chaque saison,

l'hospitalité. Il faisait poser des enfants de pêcheurs, en plein air;

de ces blondins à la peau rose, mais hâlée, qui ont l'air de petits

norvégiens. Il décorait, cette année-là, des panneaux de la salle à

manger de Wargemont et avait entrepris une série de fleurs, des

géraniums surtout, dans des bassines de cuivre; tantôt, pour se

délasser, il faisait du paysage: alors un travail singulier, comme d'un

pastelliste, des hachures, du treillis multicolore, où les laques

envahissaient les bleus et les verts «de la confiture de groseille»,

disait-on, mais le temps a fondu déjà en une seule surface riche et

unie, d'indiscrètes couleurs dont Renoir savait, apparemment, qu'elles

se soumettraient plus tard à leurs voisines.

Le visage de Renoir était déjà ravagé, creux, plissé, les poils de sa

barbe clairsemés, et deux petits yeux clignotants brillaient, humides,

sous des sourcils que cette broussaille ne parvenait à rendre moins doux

et moins bons. Son parler était d'un ouvrier parisien, qui grasseye et

traîne; chaque phrase était accompagnée d'un geste nerveux: il frottait,

par deux fois, son nez avec l'index, son coude appuyé sur l'un de ses

genoux qu'il avait toujours, dès qu'il était assis, croisés; son corps

en boule, et voûté par habitude de se pencher vers le chevalet. Renoir,

pétrisseur de la chair féminine, caresse la toile, comme cette chair

même; fleurs, ciels, arbres, fruits, tout est pour lui sujet à colloques

amoureux, prétexte à satisfaire sa violente sensualité païenne.

«Un sein, c'est rond, c'est chaud! Si Dieu n'avait créé la gorge de la

femme, je ne sais si j'aurais été peintre!»--a-t-il dit.

La nature lui offre des tentations très prosaïques du gourmand. Les

Parisiennes, ses modèles d'élection, trottins, blanchisseuses, modistes,

flore mousseuse du ruisseau faubourien, sont, dans son oeuvre, comme des

pêches, des pommes et des cerises en une corbeille de fine sparterie; il

tresse des guirlandes de pivoines pâles ou cramoisies, il souffle et en

gonfle les pétales,--en ajoute même, tant il a de plaisir à ce

jeu,--jusqu'aux proportions d'énormes choux; des ondes colorées, de plus

en plus vibrantes, autour du ton central qu'il jette comme une pierre

dans l'eau, propagent jusqu'au cadre des cercles mouvants.

Vous niez Renoir dessinateur? Sans doute, Olive, son dessin n'est pas

une ossature, mais un vêtement bigarré, que son pinceau amplifie quitte

à trahir le corps. Si le corps est nu, la forme est le plus souvent

magnifique de santé, débordante de plénitude et l'idéal même du grand

amant toujours inassouvi. Plus il se développe, plus Renoir renforce et

nourrit ses volumes, jusqu'à souvent atteindre l'équilibre d'un

bas-relief antique. Entre la Grèce et le XVIIIe siècle français, il

bâtit un temple où, après ses douze lustres de joyeux labeur, il

installera sa Déesse. Pygmalion frémit devant son idéal incarné: une

Aphrodite qui est à lui:--la Vénus des bords de la Seine.

Son tableau _les Baigneuses_, que j'ai le bonheur de posséder (1889),

marque la fin de la libre course dans les Bougivals et les Argenteuils,

annonce, malgré sa sécheresse, si exceptionnelle dans l'oeuvre de

Renoir, de nouvelles tendances vers le style. Ces _Baigneuses_

inspirées, comme l'on sait, par une sculpture de Coysevox, sur une

fontaine de Versailles, se placent juste à mi-chemin, entre les fêtes

ensoleillées du Moulin de la Galette et les Panathénées du village de

Cagnes.

Le grand admirateur de Cézanne (car Renoir eut pour lui une réelle

dévotion), le voilà, lui aussi, établi dans ce pays où l'hiver

n'embrunit pas les ateliers.

J'étais ému, Olive, en attendant à la barrière, au seuil de la

propriété. Je n'avais pas revu Renoir depuis si longtemps! Il y a

quelques années de cela, à une représentation des Russes, je fus frappé

par la présence inattendue dans une loge, d'un manteau et d'une

casquette de voyageur, sur un visage de vieillard qui s'y enfouissait.

Autour de ce singulier spectateur, des femmes en robe de bal,

s'empressaient comme des courtisans auprès d'un souverain. Je pris ma

lorgnette: c'était Renoir avec Misia. Des amis avaient tenu à lui offrir

le régal d'un de ces ballets qui enchantent les peintres. Depuis lors,

je le savais malade et de plus en plus retiré. Comment, malade? Celui

dont l'oeuvre chaque an s'enrichit, se renouvelle en une moisson plus

copieuse? Je n'ai jamais voulu le croire que jeune, et après l'avoir

retrouvé si tard, je me demande s'il ne fait pas semblant de ne l'être

plus, pour nous étonner davantage.

Son fils, un bambin, s'avance à ma rencontre dans le jardin; comme il

m'assure que son père vient d'être plus malade et ne reçoit personne, je

donne ma carte, et j'allais vous rejoindre dans l'auto, mais l'enfant

ayant lu mon nom, me dit:--Venez, venez, monsieur, venez voir

maman.--Celle-ci n'hésita pas: je ne pouvais passer si près et n'entrer

point. Renoir ne me l'eût pardonné.

--Il parlait de vous hier encore, venez, vous lui ferez plaisir...

Elle me poussa devant elle...

La villa, toute gaie, est à mi-côte, dans des vergers; une ferme, une

exploitation agricole. Renoir se livre à la culture de l'oranger.

Entre les villages de Cagnes et de Saint-Paul-du-Var, une vallée

fertile, verdoyante s'étend: une oasis dans ce pays aux lignes âpres qui

fait songer, dit-on, à la Palestine. Les Alpes, au loin s'étagent et le

soleil en illumine les cimes neigeuses. Les premiers plans sont intimes,

Virgile y aurait écrit ses _Géorgiques_, Renoir peint et peindra les

siennes: lavandières savonnant et tapant la lessive dans le ruisseau,

caracos rouges, chaperons de paille, oliviers nains, qui retombent sur

l'eau comme des saules de chez nous. Il picote de touches polychromes

toutes ces rondeurs, ces gentillesses à la _Paul et Virginie_. Il y a du

Bernardin de Saint-Pierre chez le peintre de Cagnes; sa mythologie à la

bonne franquette se transporte souriante au milieu de ces bergeries à la

Longus.

Je savais de quelles difficultés s'accompagne aujourd'hui l'acte de

peindre, pour Renoir. C'est à peine si la main, nouée par les

rhumatismes, peut encore diriger le pinceau.

--Tantôt,--me dit madame Renoir,--il acheva, en plein air, un _Jugement

de Pâris_.

Enfin, me voici devant mon vieil ami. Il est assis, protégé par un

paravent, immobile et qui regarde une fois de plus le couchant derrière

l'Esterel. Est-ce lui qui, tout à l'heure, travaillait encore? J'ai

envie de l'embrasser, je balbutie...

Comment remercier ces êtres magnifiques, énergiques et enthousiastes,

pour la leçon qu'ils nous donnent? La maladie ne compte, pour qui porte

en son coeur cette foi, cet amour d'adolescent. L'art a vaincu la

souffrance ou l'ignore. Les yeux du septuagénaire de Provence, sont

encore les mêmes que ceux du Renoir de Berneval. Il n'y a plus que ces

yeux dans ce visage immatérialisé, ils sont exquis de bonté, et tels que

des primevères dans un pré dénudé par le gel.

Renoir ordonne qu'on me fasse passer par l'atelier; je prends congé.

C'est cette main, noueuse comme un bois de poirier mort (je la touche,

mais elle ne pourrait serrer la mienne), qui emmanchée d'une brosse

qu'une courroie attache au bras droit, évoque des théophanies, donne un

nouveau galbe au jeune Anacharsis, coupe la ceinture des bacchantes et

dévoile le sein des Hélènes.

Dans des casiers de bois blanc, les châssis se pressent l'un contre

l'autre, des douzaines de toiles attendues à Paris. Pour chacune, le

maître, aidé de collaborateurs bénévoles, recommence l'exercice

indescriptible d'une séance d'après le modèle. Quelqu'un lève, l'autre

baisse le chevalet, on le pousse à droite, à gauche, selon l'ordre du

maître, pour économiser les mouvements et les cris de douleur. Chaque

fois que le pinceau doit être rechargé sur la palette, c'est un travail,

comme de soulever une pierre. Mais l'oeuvre s'achève, blonde, sereine,

robuste. L'esprit a triomphé de la matière.

Que n'ai-je osé, vous emmenant avec moi, chère Olive, vous donner la

réconfortante vue de ces choses, de la patriarcale existence d'un

artiste déjà installé dans la gloire!

Dans la salle, des hommes, des jeunes filles; ces gens semblaient

attendre là pour servir, surveiller, aider le Patron. Des élèves, des

admirateurs? On ne sait qui sont ces satellites; maîtres et domestiques,

enfants et adultes, sont là _pour lui_, chacun joue son rôle utile et

anonyme.

Et nous ne pûmes retrouver votre chauffeur, Olive, car le vin du cru à

pleins verres était versé dans la cuisine; la villa de Cagnes est une

bonne halte.

Rentrons! Après-demain, je serai à Paris; vous reprendrez vos visites

aux bric-à-brac de Toulon; vous achèterez des Vuillemancin. Nous nous

écrirons.

Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust · 第 21 / 29 题