UNE FILLE DE L’AURORE

Vous, qui êtes (comment dites-vous ça?) ah! oui! un paresseux! Vous, un

paresseux, vous voudriez me prendre pour femme? N’y songez pas un

instant! Jamais, au grand jamais, un paresseux ne sera mon mari!

Comme on le voit, Joy Molineau n’y allait pas par quatre chemins avec

Jack Harrington. La veille au soir, elle avait tenu les mêmes propos à

Louis Savoy, d’une façon plus banale cependant, et dans son propre

dialecte.

--Écoutez, Joy!

--Non, non! A quoi bon écouter un paresseux? C’est très mal de venir

traîner ainsi autour de moi, de me rendre visite dans ma cabane, et de

rester inactif. Comment feriez-vous pour nourrir une famille? Pourquoi

n’avez-vous pas de poudre d’or? Les autres, pourtant, en trouvent à

profusion.

--Mais je trime dur, Joy! Il ne se passe pas de jour que je ne sois sur

la piste ou au ruisseau. Même en ce moment, j’en reviens. Mes chiens

n’en peuvent plus. Les autres, des veinards, rencontrent beaucoup d’or.

Mais, moi... moi, je n’ai pas de chance!

--Ah oui! Mais lorsque cet homme..., Mac Cormack qu’il s’appelle, celui

dont la femme est Indienne, a découvert le Klondike, vous n’y êtes pas

allé. Les autres l’ont suivi et, à présent, ce sont tous des richards.

--Mais vous savez bien que j’étais parti en prospection du côté des

sources de la Tanana, protesta Harrington, et je n’ai entendu parler que

trop tard de l’Eldorado et du Bonanza.

--C’est différent! Seulement, vous faites ce qu’on appelle fausse route.

--Quoi?

--Fausse route. Oui! Vous marchez à l’aveugle. Il n’est jamais trop

tard. Sur le creek de l’Eldorado se trouve une mine où l’or abonde.

Quelqu’un est venu la jalonner; il est parti, et l’on n’en a jamais

entendu parler depuis. Si, au bout de soixante jours, la prise de

possession n’est pas enregistrée, tous les autres auront le

droit--comment dites-vous?--de sauter dessus. Ils courront, rapides

comme le vent, pour aller faire la déclaration. Le gagnant sera très

riche et pourra nourrir une belle famille.

Harrington feignit de ne pas trop s’intéresser à l’histoire.

--Quand le délai expire-t-il? Et quel est ce lotissement?

--J’en ai causé avec Louis Savoy hier soir, continua-t-elle, faisant

mine de ne pas avoir entendu sa demande. Je crois que ce sera lui le

vainqueur.

--Au diable Louis Savoy!

--Voilà ce que m’a dit Louis Savoy, ici dans ma cabane, hier soir. Il a

dit: «Joy, je suis un rude gaillard, je possède de bons chiens. J’ai du

souffle, et je serai victorieux. Alors, me voudrez-vous pour mari?» Et

je lui ai répondu...

--Que lui avez-vous répondu?

--Que si Louis Savoy gagne, il m’aura comme épouse.

--Et s’il perd?

--Alors, Louis Savoy ne sera pas, comme on dit, le père de mes enfants.

--Et si je gagne, moi?

--Vous, gagner? Ah! Ah! Jamais!

Quoique ironique, le rire de Joy Molineau était agréable à entendre.

Harrington ne s’en formalisa pas. Il y était habitué depuis longtemps.

Elle avait torturé tous ses soupirants de la sorte, et lui ne faisait

pas exception. En ce moment, surtout, elle était séduisante, les lèvres

entr’ouvertes, le teint animé par l’âpre baiser du froid, les yeux

brillants de l’attrait irrésistible qu’on ne rencontre nulle part, sauf

dans le regard de la femme.

Ses chiens de traîneau pressaient autour d’elle leurs formes hirsutes,

et le chef de file, Croc-de-Loup, glissa doucement son museau pointu sur

ses genoux.

--Et si je gagne? insista Harrington.

Son regard se promena du chien au soupirant et revint vers la bête.

--Qu’en dis-tu, Croc-de-Loup? Si Jack est un rude gars et arrive le

premier à l’enregistrement, deviendrons-nous sa femme? Hein? Qu’en

dis-tu?

Croc-de-Loup redressa ses oreilles et se tourna en grognant vers

Harrington.

Il fait vraiment froid, ajouta-t-elle tout à coup, avec un coq-à-l’âne

bien féminin, pendant qu’elle se levait pour ranger les chiens.

L’amoureux transi regarda devant lui d’un air stupide. Dès leur première

rencontre, elle l’avait entretenu dans le doute, et l’homme avait dû

ajouter la patience à ses autres qualités.

--Hi! Croc-de-Loup! cria-t-elle, en sautant sur le traîneau au moment où

il démarrait brusquement.

--Aï! Ya! En avant!

Du coin de l’œil, Harrington la regardait filer sur la piste dans la

direction de Forty-Mile. Arrivée à l’endroit où elle bifurque et

traverse la rivière vers Fort-Cudahy, la jeune femme fit arrêter les

chiens et se retourna.

--Eh! monsieur le paresseux! lui annonça-t-elle, Croc-de-Loup dit oui, à

condition que vous soyez vainqueur!

* * * * *

Comme il arrive toujours, cette conversation s’ébruita, et tout

Forty-Mile, qui avait fait maintes hypothèses sur le choix de Joy

Molineau entre ses deux derniers prétendants, se risqua maintenant, à

parler et à pronostiquer à propos du gagnant possible de la course qui

allait avoir lieu.

Le camp s’était divisé en deux clans, dont les efforts tendaient à faire

arriver premier au but leur favori respectif.

Les meilleurs chiens que pouvait fournir la contrée furent raflés à

l’envi, car ceux-là étaient particulièrement, et par-dessus tout,

indispensables à la victoire. Et quels lauriers pour le héros! Outre la

possession d’une femme dont la pareille était encore à créer, il

deviendrait propriétaire d’une mine valant au bas mot un million de

dollars.

Cet automne-là, lorsque la rumeur parvint que Mac Cormack avait

découvert de l’or sur le Bonanza, tout le Bas-Pays, y compris

Circle-City et Forty-Mile, s’était rué vers le Haut-Yukon, excepté

toutefois ceux qui, comme Jack Harrington et Louis Savoy, étaient à ce

moment partis en prospection dans l’Ouest. Des pacages de rennes et des

ruisseaux furent jalonnés pêle-mêle et, par hasard, le plus

invraisemblable des creeks, l’Eldorado.

Olaf Nelson y prit possession de cinq cents pieds le long de la rivière,

planta dûment son piquet, et disparut.

A cette époque, le bureau de déclaration le plus proche était situé dans

la caserne de la police, à Fort-Cudahy, de l’autre côté du fleuve, en

face de Forty-Mile. Mais dès que la nouvelle se fut répandue que le

creek de Eldorado était une grotte aux trésors, on découvrit qu’Olaf

Nelson avait négligé de descendre le Yukon pour faire enregistrer son

claim.

Les hommes jetaient des yeux avides sur le lot sans propriétaire, où ils

n’ignoraient pas que des milliers et des milliers de dollars

n’attendaient que la pelle et la vanne. Cependant, ils n’osèrent s’en

emparer, car la loi accordait à Olaf Nelson un délai de soixante jours

entre la pose des jalons et l’enregistrement. En attendant, nul ne

pouvait toucher au lot.

Dans toute la contrée, on parlait de la disparition d’Olaf, et une

vingtaine de mineurs se préparaient à la prise de possession du

lotissement et à la course vers Fort-Cudahy, qui devait en décider.

Mais les concurrents n’étaient pas très nombreux à Forty-Mile. Étant

donné que les deux clans dépensaient à qui mieux mieux leurs énergies

pour favoriser soit Jack Harrington, soit Louis Savoy, personne n’eût

été assez sot pour se mettre sur les rangs avec ses seules ressources.

Il s’agissait d’une course de cent milles jusqu’au bureau du

commissaire, et on calculait qu’il faudrait aux deux favoris quatre

relais de chiens, échelonnés le long du trajet.

Naturellement, le relais final devait être décisif, et, pour les

vingt-cinq derniers milles, les partisans des deux candidats

s’évertuaient à trouver les animaux les plus vigoureux possible. La

rivalité des deux clans s’accentuait, et leurs offres faisaient des

bonds si considérables que jamais, dans les annales du pays, le prix des

chiens n’avait monté si haut. Cette rafle excita la curiosité publique,

qui tourna vers Joy Molineau un œil encore plus indiscret. Non seulement

elle avait déclenché toute l’affaire, mais elle possédait le meilleur

chien de traîneau, du Chilkoot à la mer de Behring. Croc-de-Loup n’avait

pas de rival. L’homme qu’il conduirait à l’étape finale devait forcément

gagner; on n’en pouvait douter. Mais la communauté avait le sens inné

des convenances, et nul ne s’avisa d’influencer Joy en faveur de l’un ou

de l’autre des clans. Chacun d’eux se consola en pensant que s’il ne

tirait point parti du chien, le camp adverse n’en profiterait pas

davantage. Partant de ce principe que l’homme pris individuellement ou

en collectivité a été ainsi façonné qu’il traverse la vie dans un état

de béate incompréhension de la femme, ceux de Forty-Mile ne devinaient

rien de l’esprit de secrète malice qui animait Joy Molineau.

Ils reconnurent, après coup, qu’ils n’avaient pas su pénétrer le secret

de cette fille de l’Aurore, dont les yeux sombres s’étaient ouverts pour

la première fois à la lumière scintillante de la Terre du Nord. En

effet, son père exerçait dans le pays le trafic des fourrures, longtemps

avant qu’eux-mêmes eussent songé à l’envahir.

Non, le hasard de sa naissance ne l’avait pas rendue moins femme, pas

plus qu’il n’avait limité sa compréhension féminine des hommes. Ils

avaient conscience qu’elle se jouait d’eux, mais ils ne parvenaient pas

à discerner la finesse de ses desseins et l’art consommé de ses

artifices.

Les hommes de Forty-Mile ne voyaient d’autres cartes que celles qu’elle

voulait bien leur montrer, de sorte qu’ils se laissèrent bercer par

d’agréables illusions jusqu’au moment où elle abattit son dernier atout.

Seulement alors, ils virent clair dans son jeu.

Au début de la semaine, tout le camp était sur pied pour assister au

départ de Jack Harrington et de Louis Savoy. Ceux-ci avaient pris leurs

dispositions pour atteindre le lot d’Olaf Nelson quelques jours avant

l’expiration du délai de protection! afin de pouvoir se reposer et être

dispos, eux et leurs chiens, pour le premier relais.

Sur leur chemin, ils rencontrèrent les hommes de Dawson, qui plaçaient

déjà leurs attelages supplémentaires le long de la piste, et il était

visible que rien n’avait été épargné pour enlever cet enjeu de plusieurs

millions.

Deux jours après le départ de ses champions, Forty-Mile commença à

envoyer ses relais, le premier à soixante-quinze, le deuxième à

cinquante, et le dernier à vingt-cinq milles du but.

Les attelages destinés à la dernière étape étaient magnifiques, et tous

deux si bien assortis que les hommes du camp en discutèrent les mérites

sous une température de cinquante degrés en dessous de zéro, pendant une

heure entière, avant de les laisser partir.

A la dernière minute, Joy Molineau s’élança au milieu d’eux avec son

traîneau. Elle prit à part Lon Mac Fane, qui soignait l’attelage de

Harrington. A peine eut-elle commencé à parler, que l’homme resta bouche

bée, et l’enthousiasme peint sur son visage laissa prévoir de grandes

choses.

Il détacha Croc-de-Loup et le mit à la tête du traîneau de Harrington;

puis, il poussa la file des chiens sur la piste du Yukon.

--Pauvre Louis Savoy! dirent les hommes.

Mais une lueur de défi brilla dans les yeux noirs de Joy Molineau, et

elle s’en retourna à la cabane de son père.

* * * * *

Il était près de minuit.

Quelques centaines d’hommes emmitouflés de fourrures avaient préféré, à

l’attrait des cabanes chaudes et des couchettes confortables, le plaisir

d’assister, par une température de soixante degrés en dessous de zéro, à

la prise de possession du claim d’Olaf Nelson. Un certain nombre d’entre

eux avaient leurs piquets tout préparés, et leurs chiens se trouvaient à

proximité. Une escouade de policiers à cheval du capitaine Constantine

était sur place pour garantir la régularité de l’opération. On avait

lancé un ordre interdisant à quiconque de planter un jalon avant que la

dernière seconde du jour fût tombée dans le passé. Dans le Northland, de

telles lois sont aussi respectées que si elles étaient de Jéhovah

lui-même, car le coup de feu vengeur est aussi rapide et aussi efficace

que ses foudres. Le temps était clair et glacial. L’aurore boréale

projetait au firmament une orgie de couleurs chatoyantes. Des vagues

d’un rose pâle, froides et brillantes, traversaient le zénith, tandis

que des couches éclatantes de vert et de blanc éclipsaient les étoiles,

et qu’une main titanique traçait des arcs gigantesques au-dessus du

pôle. Et devant cet aspect grandiose, les chiens-loups hurlaient comme

avaient fait leurs ancêtres dans les siècles passés.

Un policier, revêtu d’un manteau de peau d’ours, se plaça en évidence,

la montre à la main. Les hommes, se précipitant au milieu de leurs

chiens, les firent se lever. Après avoir débrouillé leurs traits, ils

les rangèrent pour le départ. Les concurrents s’alignèrent sur la

limite, tenant d’une main ferme piquets et pancartes.

Ils avaient déjà si souvent parcouru le contour du claim, qu’ils

auraient pu refaire le trajet les yeux fermés. Le policier leva la main.

Ils rejetèrent leurs peaux et leurs couvertures superflues; on entendit

le dernier cliquetis de ceintures resserrées, et tous se tinrent au

garde à vous.

--Attention!

--Partez!

Soixante paires de mains se dégantèrent, autant de mocassins

s’affermirent dans la neige.

Ils s’élancèrent dans l’espace libre, le long des quatre côtés, plantant

leurs fiches à chaque coin, et, de là, ils se dirigèrent vers le milieu,

où les deux jalons centraux devaient être placés. Puis ils bondirent

vers leurs traîneaux qui les attendaient sur le lit gelé du cours d’eau.

Un bruit et un mouvement infernal éclatèrent. Des traîneaux entrèrent en

collision, des attelages s’entremêlèrent, le pelage hérissé, les crocs

grinçants. La rivière étroite était obstruée par cette masse

grouillante. Du manche, aussi bien que de la courroie, des coups de

fouet tombèrent indistinctement sur les hommes et sur les bêtes. Et pour

compliquer les choses, chaque concurrent avait à sa suite une escouade

de camarades empressés à le sortir de la cohue. Mais un par un, et à

force de lutter, les traîneaux arrivèrent à se dégager, puis disparurent

brusquement dans les ténèbres des rives surplombantes.

Jack Harrington avait prévu cette bousculade et attendu près de son

traîneau qu’elle eût pris fin. Louis Savoy, conscient de la supériorité

de son rival pour conduire les chiens, avait suivi son exemple, et il

attendait, lui aussi.

Les bruits de la horde s’affaiblissaient dans le lointain quand ils se

décidèrent à prendre la piste. Ce ne fut qu’après un trajet d’une

dizaine de milles, en descendant le Bonanza, qu’ils la rejoignirent,

glissant en file, mais se tenant de près. On n’entendait presque plus de

bruit, et il n’y avait guère de chance de gagner de l’avance sur cette

partie du trajet.

Les traîneaux mesuraient, d’un patin à l’autre, seize pouces, la piste

n’était large que de dix-huit; mais la circulation y avait creusé de

profondes ornières.

De chaque côté s’étendait une couche cristalline de neige molle. Si un

homme avait essayé d’y faire passer son attelage, les chiens s’y

seraient enfoncés jusqu’au ventre et n’auraient plus avancé qu’à

l’allure d’un escargot. Les hommes ne pouvaient donc que se tenir à côté

de leurs traîneaux bondissants et attendre.

Rien ne fut changé à leur position réciproque le long des quinze milles

de descente du Bonanza, puis du Klondike jusqu’à Dawson; à cet endroit,

ils rencontreraient le Yukon, où les attendaient les premiers relais.

Mais Harrington et Savoy, quittes à crever leurs premiers attelages,

avaient placé leurs relais à une couple de milles plus loin que les

autres. Dans la confusion causée par l’échange des traîneaux, ils

dépassèrent une bonne moitié des concurrents. Ils n’en avaient plus

qu’une trentaine devant eux, quand ils s’élancèrent sur la large

poitrine du Yukon. C’était la partie la plus critique du parcours.

Lors de la prise du fleuve en automne, l’eau était restée libre sur la

longueur d’un mille entre deux immenses barrières de glace. Cette voie

ne s’était gelée que tout récemment, par suite de la rapidité du

courant. A présent, elle était unie, dure et glissante comme le parquet

d’une salle de danse. Dès qu’ils entrèrent en contact avec ce miroir de

glace, Harrington se mit sur les genoux, se cramponnant d’une main,

tandis qu’il faisait claquer sauvagement son fouet sur les chiens, et

retentir à leurs oreilles de terribles imprécations. Les attelages

dévalèrent sur la surface lisse, à toute allure. Mais dans tout le Nord

on n’en trouvait pas deux comme Harrington pour enlever un attelage. Dès

le début, il fut en tête, et Louis Savoy, emboîtant le pas, se colla

désespérément derrière lui, ses chiens conducteurs touchant le traîneau

de son rival.

Ils avaient parcouru la moitié de la surface glissante, lorsque leurs

relais se précipitèrent de la rive au-devant d’eux. Mais Harrington ne

ralentit pas sa course pour cela. A l’instant précis où le nouveau

traîneau fut à sa hauteur, il sauta dessus et se mit à crier en pressant

l’allure des chiens tout frais. L’autre conducteur se laissa glisser

comme il put du véhicule en marche. Savoy agit de même avec son propre

relais, et les deux attelages abandonnés, privés de direction, entrèrent

en collision avec ceux qui les suivaient. Un pêle-mêle inextricable

s’ensuivit.

Harrington menait un train endiablé, et Savoy le serrait de près.

Parvenus près de la berge, ils furent de niveau avec le traîneau de

tête, et les premiers à aborder la piste étroite entre ses talus de

neige molle. Dawson, admirant ce spectacle sous la clarté de l’aurore

boréale, jura que c’était du beau travail.

Les hommes ne peuvent endurer longtemps sans feu, ou sans se livrer à un

exercice violent, un froid de soixante degrés au-dessous de zéro.

Harrington et Savoy se conformèrent donc à la vieille coutume du Nord.

Sautant de leurs traîneaux, guides en main, ils couraient derrière pour

rétablir la circulation du sang et se réchauffer, puis remontaient

jusqu’à ce que le froid les eût saisis de nouveau.

Ce fut ainsi qu’ils couvrirent les deuxième et troisième relais. A

plusieurs reprises, sur la glace unie, Savoy stimula les chiens, mais ne

put réussir à dépasser son rival.

Dans une file s’égrenant sur une longueur de cinq milles derrière eux,

les autres coureurs s’évertuaient à les rattraper, mais en vain, car à

Louis Savoy seul était dévolu l’honneur de se maintenir à l’allure

vertigineuse de Jack Harrington.

Quand ils abordèrent l’étape des soixante-quinze milles, Lon Mac Fane

les frôla comme un éclair. Croc-de-Loup, en tête des chiens, attira le

regard d’Harrington. D’avance il était sûr de la victoire. Il n’existait

pas dans tout le Nord un attelage qui pût le dépasser sur ces derniers

vingt-cinq milles. Et lorsque Savoy aperçut Croc-de-Loup à la tête de

l’attelage de son adversaire, il sentit que la course était perdue pour

lui et il jura entre ses dents. Mais il s’accrocha malgré tout à la

piste fumante de l’autre, tentant sa chance jusqu’au bout. Et tandis

qu’ils poursuivaient leur route, cahotés sous les lueurs de l’aube qui

se levait vers le Sud-Est, ils méditèrent, l’un avec allégresse, l’autre

la mort dans l’âme, sur la conduite de Joy Molineau.

* * * * *

Tout Forty-Mile avait quitté de bonne heure les lits de fourrures pour

se rassembler sur le bord de la piste. De là, on découvrait le

Haut-Yukon jusqu’à sa première courbe à plusieurs milles de distance.

De là aussi, on pouvait voir sur l’autre rive Fort-Cudahy, but de la

course, où le commissaire de l’or attendait avec impatience. Joy

Molineau s’était placée à une certaine distance de la piste, mais, en

cette circonstance, les gens de Forty-Mile s’écartèrent pour ne pas

gêner sa vue. Aussi, l’espace qui la séparait de l’étroit sentier où

devaient passer les coureurs restait libre. Des feux avaient été

construits autour desquels les hommes risquaient leur poudre et leurs

chiens dans des paris où la forte cote était pour Croc-de-Loup.

--Les voilà! glapit un jeune Indien, perché sur la cime d’un pin.

Du haut du Yukon, on vit se détacher sur la neige un point noir, suivi

de près par un second. A mesure qu’ils grossissaient, d’autres

apparaissaient, mais à une distance appréciable en arrière. Peu à peu,

ils se transformèrent en chiens et en traîneaux, sur lesquels des hommes

étaient étendus à plat ventre.

--C’est Croc-de-Loup qui conduit! murmura le lieutenant de police à Joy.

Elle répondit par un sourire qui trahissait son émoi.

--Dix contre un sur Harrington! cria le roi du Creek du Bouleau, en

produisant son sac à or.

--La Reine vous paie-t-elle cher? s’enquit Joy.

Le lieutenant hocha la tête.

--Vous avez bien tout de même un peu de poudre d’or, hein? Combien?

continua-t-elle.

Il montra son sac. Elle l’évalua d’un coup d’œil rapide.

--Mettons deux cents. Bien! Maintenant, je vous... comment appelez-vous

ça?... je vous donne le tuyau. Couvrez le pari.

Joy eut un sourire énigmatique.

Le lieutenant réfléchissait, le regard errant sur la piste.

Les deux concurrents, à demi relevés, se jetaient sur leurs genoux et

fouettaient leurs chiens à tour de bras.

Harrington venait en tête.

--Dix contre un sur Harrington! brailla le roi du Creek du Bouleau,

brandissant son sac devant le visage du lieutenant.

--Couvrez le pari! insista Joy.

Il obéit avec un haussement d’épaules pour indiquer qu’il se rendait,

non aux conseils de sa propre raison, mais uniquement pour être agréable

à la jeune fille. Joy lui fit signe de la tête de se rassurer.

Tout bruit avait cessé.

Les hommes avaient suspendu leurs paris.

Zigzaguant, roulant, tanguant comme des bateaux chassés par le vent, les

traîneaux arrivaient à toute allure. Derrière celui de Harrington, Louis

Savoy maintenait toujours son chien conducteur, mais l’expression de son

visage ne reflétait aucun espoir. Harrington pinçait les lèvres, ne

regardait ni à droite ni à gauche.

Ses chiens bondissaient dans un rythme parfait, avec précision, rasant

la piste, et Croc-de-Loup, la tête basse, les yeux au sol, geignait

doucement, entraînant ses camarades dans un élan magnifique.

Tout Forty-Mile retenait son souffle. On n’entendait que le crissement

des patins et le claquement des fouets.

A cet instant la voix claire de Joy Molineau retentit dans l’air.

--Aï! Ya! Croc-de-Loup! Croc-de-Loup!

Croc-de-Loup entendit. Il quitta brusquement la piste et s’avança droit

sur sa maîtresse. Tout l’attelage le suivit. Le traîneau resta en

équilibre pendant un instant sur un seul patin, puis bascula Harrington

dans la neige.

Savoy, filant comme l’éclair, le dépassa. Harrington, se relevant, le

vit glisser sur la rivière dans la direction du commissaire de l’or, et

il entendit parfaitement ce que Joy Molineau disait au lieutenant.

--Ah! il a bien travaillé! expliquait-elle. Il a... Comment dites-vous

ça?... mené le train. C’est cela même, il a bien mené le train.

En pays lointain · 第 12 / 24 题