OÙ BIFURQUE LA PISTE

Ah! pourquoi faut-il donc quitter ce pays

Et te laisser, ma mie!

(Chanson populaire souabe.)

Le chanteur, garçon au teint clair et au regard joyeux, se pencha pour

ajouter un peu d’eau dans la marmite où mijotaient des haricots, puis se

releva, un brandon dans la main, et dispersa les chiens réunis en cercle

autour de la boîte aux provisions et de son installation culinaire.

Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa robuste vivacité

faisaient plaisir à voir.

Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait au-dessus de la file

blanche et serrée des sapins coiffés de neige qui entouraient le camp et

l’isolaient du monde extérieur.

Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient avec des

mouvements vifs et rythmiques.

Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en s’affaiblissant

annonçait l’aurore boréale. Au tout premier plan, deux hommes étaient

étendus sur des peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces peaux

s’étalait une couche de six pouces de rameaux de sapins posés à même la

neige. Les couvertures étaient enroulées.

Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte d’écran formé d’une toile

fixée entre deux arbres, inclinée à quarante-cinq degrés, et qui

reflétait la chaleur du feu dans la direction des peaux.

Un autre homme assis sur un traîneau rapproché du brasier, raccommodait

des mocassins.

Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un treuil grossièrement

bâti indiquaient l’endroit où ils peinaient chaque jour dans leur morne

recherche du filon rémunérateur.

A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes dénotant le mode de

locomotion auquel ils avaient recours une fois sortis de l’emplacement

de neige battue du camp.

La chanson populaire souabe résonnait, étrangement touchante sous les

froides étoiles du Nord, et attristait les hommes désœuvrés autour du

feu, après les fatigues de la journée.

Un malaise obscur et un besoin analogue à la faim envahissaient leurs

cœurs et transportaient leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers

les pays du soleil.

--Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi! dit un des hommes d’un ton de

reproche.

Ses mains se crispaient douloureusement, mais il les dissimulait dans

les plis de la peau d’ours sur laquelle il était étendu.

--Et pourquoi donc, Dave Wertz? demanda Sigmund. Pourquoi ne

chanterais-je pas si le cœur m’en dit?

--Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un regard autour de toi,

l’ami, et pense à la nourriture dont nous avons souillé nos organes

pendant les derniers douze mois et à la façon dont nous avons vécu et

trimé comme des bêtes.

Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné, examina tout ce qui

l’entourait, depuis les chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images

de vapeur produits par la respiration de ses camarades.

--Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai? dit-il en riant. Tout va bien!

Quant à la mangeaille...

Il plia le bras et caressa son biceps saillant.

--Et si nous avons vécu et trimé comme des bêtes, n’avons-nous pas été

payés comme des rois? Le filon rend vingt dollars à la batée et nous

savons qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike,--nous

en sommes sûrs--et Jim Hawes, que voilà à côté de toi, le sait aussi, et

il ne s’en plaint pas. Et Hitchcock! Il coud les mocassins comme une

vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve. Il n’y a que toi

qui ne puisses attendre et travailler jusqu’au moment du lavage, au

printemps. Alors, nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement,

tu perds patience. Tu veux retourner aux États. Moi aussi; j’y suis né.

Mais je peux attendre, lorsque chaque jour je vois l’or de la batée,

jaune comme le beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener la

bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour l’avoir dès maintenant.

Bah! Pourquoi ne chanterais-je pas:

L’an prochain, aux premiers beaux jours,

Je te reviendrai pour toujours.

Et si tu m’as été fidèle,

Je compte t’épouser, ma belle!

Dès que j’aurai fini mon temps

Je ne tarderai pas longtemps

Et si...

L’année prochaine, à la moisson

Je rentrerai dans ta maison,

Et si...

Lorsque les raisins seront mûrs

Tu me reverras dans ces murs

Et si...

Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent en cercle de la

lumière du feu.

On entendait un crissement monotone de raquettes, coupé, à intervalles

réguliers, par le glissement du talon qu’accompagnait un bruit de sucre

qu’on tamise.

Sigmund interrompit son chant pour écarter les bêtes à grand renfort de

jurons et de tisons.

Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures apparut en pleine

lumière et une jeune Indienne, se débarrassant de ses raquettes, rejeta

en arrière le capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta debout

au milieu d’eux.

Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours, la saluèrent du nom

de Sipsu, ainsi que du familier: _Hello!_ Mais Hitchcock se déplaça sur

le traîneau pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui.

--Et comment ça va, Sipsu? demanda-t-il, parlant comme elle dans un

anglais décousu et en _chinook_[3] corrompu. La faim sévit-elle toujours

au camp? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi le gibier

manque et pourquoi l’élan a disparu de la contrée?

[3] _Chinook_, jargon indien dans lequel entrent des mots français et

anglais.

--Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de gibier et nous nous

préparons à manger les chiens. Mais le docteur-sorcier a découvert la

cause de tous nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et

purifier le camp.

--Quelle est la victime désignée par le sort? Un nouveau-né ou quelque

pauvre diablesse de squaw vieille et tremblante, à charge à la tribu et

dont on voudrait se débarrasser?

--Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer ce terrible

fléau, on a choisi ni plus ni moins que la fille du chef; moi-même,

Sipsu!

--Enfer!

Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock, puis éclata, plein et

sonore, sur un ton qui trahissait l’émotion et la surprise.

--Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne et la mienne,

continua-t-elle avec calme; et je suis venue pour que nous puissions

nous regarder une fois encore, la dernière.

Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions, ainsi que son

existence, étaient primitives. Elle considérait la vie d’une façon

stoïque et, pour elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des

choses.

Les puissances qui règlent la lumière du jour et les ténèbres, le

courant et la gelée, la naissance des bourgeons et la mort de la

feuille, étaient irritées et voulaient être apaisées. Elles le

témoignaient de différentes façons, soit par la mort dans l’eau à

travers les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de l’ours

grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit l’homme dans sa cabane et

le fait tousser jusqu’au moment où la vie de ses poumons s’échappe par

la bouche et les narines.

C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice.

Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et son choix était

infaillible.

C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses manières; elle n’est,

après tout, que la manifestation de la volonté impénétrable des dieux.

Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes, ses traditions moins

concrètes et son langage moins respectueux. Il dit:

--Mais non, Sipsu! Tu es jeune et en pleine joie de vivre. Le

docteur-sorcier est un fou et sa décision, inique. Cela ne se fera pas!

Elle répondit en souriant:

--La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons. D’abord, elle a créé

l’un de nous blanc et l’autre rouge, ce qui est injuste; puis, après

avoir fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous n’y

pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés, tes frères sont

venus au camp. C’étaient trois hommes vigoureux, et ils dirent, en

voyant la victime: «Ce sacrifice n’aura pas lieu.» Mais tous trois

périrent peu après, et l’immolation eut lieu tout de même.

Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se tournant à demi, éleva la

voix:

--Écoutez camarades! Il se prépare au camp un crime odieux. On va

assassiner Sipsu. Que dites-vous de cela?

Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux ne desserra les dents.

Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger qu’il tenait entre

les genoux. Il avait amené Shep avec lui et était très attaché à

l’animal. En fait, certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes

ses pensées, et dont la photographie qu’il portait dans un médaillon sur

la poitrine l’incitait à chanter, lui avait donné le chien en même temps

que sa bénédiction, au moment des adieux avant son départ vers le Nord.

--Que dites-vous de cela? répéta Hitchcock.

--Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit Hawes,

délibérément. Ce n’est sans doute qu’une imagination de femme.

--Il ne s’agit pas de cela!

Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir, devant leur mauvaise

foi évidente.

--La question est de savoir si nous les laisserons faire, au cas où ce

qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous décider?

--Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit Wertz. C’est la façon

d’agir de ces gens, leur religion, et cela ne nous regarde pas. Notre

seul souci, c’est de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite

de cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être habitée que par

des bêtes. Et que sont ces diables noirs, sinon des bêtes? D’ailleurs,

nous ferions là une sacrée opération.

--C’est aussi mon avis, approuva Hawes.

--Nous voilà quatre, à trois cents milles du Yukon ou d’un blanc. Que

pouvons-nous risquer contre une cinquantaine d’Indiens? Si nous ne

voulons pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne nous reste qu’à

déguerpir. Si nous préférons nous battre, nous sommes écrasés d’avance.

De plus, nous avons tapé dans le filon, et par Dieu! moi, du moins, je

m’y accroche!

--Moi _idem_, appuya Wertz.

Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience vers Sigmund, qui

fredonnait:

Lorsque les raisins seront mûrs

Tu me reverras dans ces murs.

--Eh bien! voici ce que je pense, Hitchcock! dit-il enfin. Je suis dans

le même bateau que les autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont

pris la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien. Un seul

assaut, et nous voilà balayés du paysage. Et à quoi cela servirait-il?

Ils auraient la fille tout aussi bien. Il n’est pas prudent de

contrecarrer les habitudes d’un peuple, à moins d’être en force.

--Mais nous sommes en force! interrompit Hitchcock. Quatre blancs valent

bien cent Peaux-Rouges. Songe donc à la jeune fille!

Sigmund caressa le chien d’un air pensif.

--Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille! Ses yeux sont bleus

comme un ciel d’été et rieurs comme la mer étincelante sous le soleil;

sa chevelure est blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi

épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs jours, elle m’attend

là-bas sur une terre meilleure, et maintenant que nous touchons à la

fortune, tu penses bien que je ne vais pas l’abandonner.

--Et moi, j’aurais honte de regarder dans les yeux bleus d’une femme

alors que mes mains seraient teintes du sang d’une autre aux yeux noirs,

ricana Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de l’honneur et

de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir les choses pour

elles-mêmes sans s’arrêter à leurs conséquences.

Sigmund hocha la tête:

--Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock, ni à me faire commettre des

folies, sous prétexte que tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire

à laquelle nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas venu dans

ce pays pour m’amuser et, je te le répète, nous sommes trop faibles pour

intervenir. Si les choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle,

voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le hasard a voulu que

nous nous trouvions ici en cette circonstance. Ces gens-là ont fait des

sacrifices humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer

aujourd’hui, et continueront à perpétuité. D’ailleurs, ils

n’appartiennent pas à notre race, pas plus que la nouvelle victime.

Décidément, je prends le parti de Wertz et de Hawes, et...

Mais les chiens grondaient et se rapprochaient; Sigmund s’interrompit,

prêtant l’oreille au craquement de nombreuses raquettes.

Les uns après les autres, les Indiens se présentaient gravement dans

l’espace illuminé par le feu, hauts et farouches, silencieux dans leurs

fourrures et leurs ombres dansaient bizarrement sur la neige.

L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu en syllabes

gutturales.

Son visage était barbouillé de tatouages barbares, et une peau de loup,

dont les crocs étincelants et le museau surmontaient sa tête, pendait

sur ses épaules.

Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et remit ses raquettes.

--Adieu! ô mon homme! dit-elle à Hitchcock.

Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le traîneau, ne fit pas

un geste et ne leva même pas la tête lorsque le cortège s’enfonça dans

la forêt blanche.

A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation, quoique

développée, et son large esprit cosmopolite ne lui avaient jamais fait

entrevoir une alliance avec les femmes de la terre du Nord. Si le désir

lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait pas détourné, mais il

n’y avait jamais songé.

Sipsu? Il s’était plu à bavarder avec elle près des feux du camp, non

pas d’homme à femme, mais comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout

homme de son caractère, sans aucune autre raison que celle de combattre

l’ennui d’une morne existence. Rien de plus!

Mais, en dépit de son origine yankee et de son éducation en

Nouvelle-Angleterre, il avait en lui certains instincts chevaleresques

d’un sang plus chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels de

la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en contradiction avec

ses impulsions les plus intimes.

Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête, tandis qu’une force

organique, plus vigoureuse que lui-même, grande comme sa race,

travaillait en lui.

Ses trois compagnons le regardaient de temps à autre, d’un air

interrogateur, et leur attitude trahissait une légère agitation,

perceptible, pourtant.

Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils avaient pu constater la

vigueur physique de Hitchcock; aussi restaient-ils vaguement inquiets et

curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il se déciderait à

agir.

Cependant, son silence se prolongeait et le feu touchait à sa fin

lorsque Wertz s’étira en bâillant et manifesta l’intention de se

coucher.

Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille.

--Que Dieu damne vos âmes au plus profond des Enfers, lâches au cœur de

poulet! Il n’y a plus rien de commun entre nous!

Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa force vibrait dans

chaque syllabe, et chaque intonation était une menace.

--Allons! continua-t-il. Partagez! et de la façon qui vous conviendra le

mieux. Je possède un quart des _claims_[4], ainsi qu’il résulte de nos

contrats. Il y a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant des

batées d’essai. Amenez la balance! Nous allons diviser séance tenante.

Toi, Sigmund, pèse-moi le quart des provisions, et mets-le de côté.

Quatre des chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres. En

échange des bêtes, je vous abandonne ma part de l’équipement du camp,

ainsi que des outils, et j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon

second revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous d’accord?

[4] Concessions de mines.

Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer.

Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole:

--Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et de chaque chose tu recevras

le quart, ni plus ni moins; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons

autant besoin des chiens que toi; tu prendras tes quatre, pas davantage.

Et si tu refuses ta part d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire!

Si tu la veux, prends-la. Sinon, laisse-la!

--C’est la loi interprétée au pied de la lettre, ricana Hitchcock. Allez

toujours... J’accepte. Mais grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce

camp et sa vermine, mieux cela vaudra pour moi.

Le partage fut effectué sans autres commentaires.

Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des traîneaux, rassembla ses

quatre chiens et les harnacha. Il ne toucha ni à sa part d’équipement,

ni aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine de

harnais, tandis que, du regard, il défiait les autres de l’en empêcher.

Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent disparaître dans la

forêt.

* * * * *

Un homme rampait sur la neige. Tout autour de lui se projetaient les

formes vagues des tentes en peau d’élan.

Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait contre son voisin. A un

moment, l’un d’eux s’aventura près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net.

L’animal vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à ce que son nez

le touchât.

Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna brusquement, et sa main

dégantée happa la gorge raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous

cette étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le laissant là

sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé.

C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher de la tente du chef. Il

resta longtemps étendu dans la neige, prêtant l’oreille aux voix des

occupants et s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu.

Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la tente, et les rumeurs qui

lui parvenaient laissaient deviner leur grande surexcitation. A la

longue, pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille: il rampa

autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût plus séparé de Sipsu que de

l’épaisseur d’un cuir d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans

la neige, il y glissa la tête et les épaules.

Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer au visage, il

s’arrêta et attendit, les jambes et la plus grande partie du corps

restant au dehors. Il ne pouvait rien voir, et n’osait se hasarder à

lever la tête.

D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il reconnut à l’odeur;

cependant, il s’en assura avec précaution par le toucher. De l’autre

côté, sa joue effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait recouvrir

un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait voulu qu’elle parlât encore,

mais, coûte que coûte, il fallait agir.

Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier s’entretenir à haute

voix, tandis que, dans un coin éloigné, quelque enfant affamé gémissait

avant de s’endormir.

Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment la tête, écouta la

respiration; c’était celle d’une femme. Il allait risquer le coup.

Il se pressa doucement, mais fermement contre elle, et la sentit

sursauter à son contact, puis attendit de nouveau, et bientôt une main

tâtonnante se glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée.

L’instant d’après, la main fit tourner son visage et ses yeux

rencontrèrent le regard de Sipsu.

Elle était très calme. Changeant de posture sans ostentation, elle posa

le coude très haut sur le ballot de fourrures, y appuya son corps et

étendit sa parka de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant

toujours un geste machinal, elle se pencha sur lui pour lui permettre de

respirer entre son bras et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha

son oreille des lèvres de Hitchcock.

--Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il, quitte la tente et

pars à travers la neige dans la direction du vent, jusqu’au bouquet de

sapins, à la courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon

traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit même, nous descendrons

vers le Yukon et, comme il faudra se hâter, saisis par la toison du cou

tous les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et emmène-les

jusqu’à mon traîneau.

Sipsu secoua négativement la tête; cependant, ses yeux brillèrent de

fierté et de joie, devant cette grande preuve d’affection. Mais, comme

toutes les femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance, à

obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut intimé une deuxième fois

l’ordre de partir, bien qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que

sa volonté ferait loi pour elle.

--Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il, en se disposant à

s’éloigner. Je t’attendrai, mais ne perds pas de temps. Le jour chasse

les ténèbres et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme.

* * * * *

Une demi-heure après, battant la semelle et se frappant les côtes près

du traîneau, il la vit arriver, tirant de chaque main un chien

récalcitrant. Ses propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur

et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à ce qu’elles se

fussent calmées. Le vent soufflait vers le camp et il redoutait

par-dessus tout le moindre bruit qui trahirait sa présence.

--Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il, lorsqu’elle eut harnaché

les deux bêtes. Je veux mes conducteurs en tête.

Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses deux chiens,

dépossédés de leur place habituelle, se précipitèrent sur ceux de

Hitchcock. Bien que celui-ci cherchât à les faire taire à coups de

crosse, il s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp endormi.

--Maintenant, nous allons nous procurer des chiens, tant que nous en

voudrons! remarqua-t-il d’un air farouche, en arrachant une hache placée

dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux que je te passerai

et, en même temps, surveille l’attelage!

Il avança de quelques pas et attendit entre deux pins. La ruée des

chiens du camp troublait déjà la tranquillité de la nuit; il les guetta.

Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit forme sur la mystérieuse

étendue de neige. C’était un éclaireur du clan, qui galopait ventre à

terre et qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses frères la

direction à suivre.

Hitchcock se tenait dans l’ombre; quand le chien arriva à sa hauteur, il

se baissa vivement, lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya

rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup derrière l’oreille et

le lança à Sipsu.

Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les harnais, Hitchcock, à

grands coups de sa hache, défendait le passage aux autres chiens

jusqu’au moment où une masse velue, éclairée de prunelles luisantes et

de crocs blancs, surgit sur la crête. Sipsu ne perdait pas une seconde.

Lorsqu’elle eut terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit et

étourdit un second chien et le lui jeta. Trois fois il répéta ce geste

et, quand une file de dix chiens grondants fut attelée au traîneau, il

cria:

--En voilà assez!

Mais, au même instant, un jeune Indien de la tribu se faufila d’un pied

léger entre les chiens, et les rejetant à droite et à gauche, tenta de

forcer le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les genoux, et il

tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier, qui arrivait à toute

allure, fut témoin de la scène.

Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir.

A son cri aigu de: «Marche!», les bêtes furieuses s’élancèrent droit

devant elles et les bonds violents du traîneau faillirent faire perdre

l’équilibre à la jeune femme.

Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre le docteur-sorcier,

car, à cet instant précis, ils le dirigèrent sur la piste.

Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du sorcier, le fit

culbuter et les neuf chiens suivants, ainsi que le traîneau, lui

passèrent sur le corps.

Mais il se releva bien vite et les événements de la nuit eussent pu

tourner différemment si Sipsu, frappant en arrière avec le long fouet

des chiens, ne l’avait aveuglé.

Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre. Il tomba sur le

sorcier qui, encore étourdi par la douleur, restait au milieu de la

piste.

Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans la cabane du chef,

ses connaissances s’étaient accrues quant à l’efficacité du poing de

l’homme blanc. Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les

engloba tous dans la même haine.

* * * * *

--Debout, fainéants! Debout! Le déjeuner sera prêt avant que vous ne

soyez chaussés.

Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son séant et bâilla; Hawes,

s’étirant, s’aperçut qu’il s’était froissé un muscle du bras et le

massa, encore à moitié endormi.

--Je me demande où Hitchcock a pu coucher la nuit dernière, dit-il en

atteignant ses mocassins, raidis par le froid.

Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers le feu pour les

dégeler.

--Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais tout de même, quel rude

travailleur!

--Oui..., mais par trop autoritaire. C’était là son défaut. C’est

dommage pour Sipsu. Croyez-vous qu’il tenait beaucoup à elle?

--Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà tout! Il trouvait que

ce sacrifice était injuste et, de fait, il n’avait pas tort: mais nous

n’avions pas à nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer de

la plaine avant notre temps!

--Un principe reste un principe et a parfois du bon, mais il vaut mieux

le laisser chez soi quand on part pour l’Alaska. Pas vrai?...

Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux s’occupaient à rendre la

souplesse à leurs mocassins gelés.

--Crois-tu que nous aurions bien fait de nous fourrer dans cette

affaire?

Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet d’écume venait de

monter de la cafetière, et le lard avait besoin d’être retourné. En

outre, il songeait à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues

au soleil, et il fredonnait doucement.

Ses camarades échangèrent un sourire et se turent.

Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait encore trois heures

à attendre le lever du jour. L’aurore boréale avait disparu du

firmament, et le camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu des

ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des trois hommes se

découpaient nettement.

Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et entonna la dernière

strophe de la vieille chanson:

Lorsque les raisins seront mûrs...

Au même instant, la nuit fut déchirée par une salve crépitante de coups

de fusil.

Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour se lever, puis

s’affaissa. Wertz tomba sur le coude, la tête penchée. Il fut à demi

suffoqué et un flot noir jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la

chevelure d’or, la gorge encore vibrante de la chanson, leva les bras et

s’abattit en travers du brasier.

* * * * *

Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement pochés, et cela ne

contribua pas à le rendre accommodant; car il se querella avec le chef

pour la possession du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots

une part plus grande que celle qui lui revenait. En outre, il

s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua des murmures parmi les

hommes de la tribu. Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille

aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal se déroba et le

sorcier tomba dans le puits et se démit l’épaule sur le seau.

Quand le pillage du camp fut consommé, les Indiens revinrent à leurs

tentes et il y eut de grandes réjouissances parmi les femmes.

Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les hauteurs, du côté du sud,

et fut abattu par les chasseurs; le docteur-sorcier vit croître sa

renommée, et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait la

parole au Conseil des dieux.

* * * * *

Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le chien de berger se glissa

vers le camp abandonné et, pendant toute une nuit et tout un jour, il

hurla à la mort.

Puis il disparut.

Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées que les chasseurs

indiens remarquèrent un changement dans la race des loups de forêt: ils

portaient des taches de couleurs claires et bigarrées, comme aucun loup

n’en avait présenté jusqu’alors.

En pays lointain · 第 10 / 24 题