Aux Filles du Loup qui ont engendré et allaité une race
d’hommes.
Jack London.
Quand on pénètre en pays lointain, on doit avant tout faire table rase
des enseignements reçus jusqu’alors, pour se plier aux coutumes de cette
contrée neuve pour nous; il faut renoncer aux idées qui nous sont
chères, voire à nos anciens dieux, et prendre parfois même le
contre-pied des principes qui, jadis, réglaient notre conduite.
Ceux qui s’adaptent aisément peuvent trouver une source de joie dans ce
brusque changement de vie. Pour les autres, ceux qui dès leur naissance
ont croupi dans l’ornière, la contrainte de cette nouvelle ambiance
devient bientôt intolérable; leur corps ainsi que leur esprit
s’insurgent contre un état de choses qu’ils ne peuvent comprendre.
Cette révolte se manifeste par des actions et réactions qui se
traduisent chez le nouveau venu par une succession de souffrances et de
malheurs. Il ferait mieux alors de rebrousser chemin, car, s’il tarde
trop, il succombera fatalement.
L’homme qui laisse derrière lui le confort d’une ancienne civilisation
pour affronter la jeunesse farouche et la simplicité primitive du Nord
peut escompter ses chances de succès en raison inverse de la force et du
nombre des coutumes définitivement ancrées en lui.
S’il est réellement créé pour ce genre de vie, il s’apercevra bientôt
que les habitudes physiques sont de beaucoup les moins importantes.
Échanger un menu délectable pour un plat grossier, une chaussure de cuir
solide pour le mocassin mou et informe, un lit de plumes pour le trou
dans la neige, ce n’est là que bagatelle. La vraie difficulté surgira
lorsqu’il devra non seulement se plier à toutes les circonstances, mais
encore s’adapter au caractère de ses compagnons. A la politesse banale
de la vie quotidienne, il lui faudra substituer l’indulgence,
l’abnégation et la patience.
Au lieu de se confondre en remerciements, il exprimera sa gratitude sans
ouvrir la bouche et la prouvera d’une façon tangible, c’est-à-dire en
remplaçant le mot par l’acte, la lettre par l’esprit.
Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra obtenir cette perle précieuse, la
vraie camaraderie.
* * * * *
Quand la fable de l’Or Arctique se répandit de par le monde, et que ce
vocable magique du Nord fit vibrer le cœur des hommes, M. Carter
Weatherbee lança au loin son rond de cuir confortable, remit à sa femme
la moitié de ses économies et, avec le reste, s’acheta un équipement.
Non qu’il fût de caractère romanesque; le carcan du commerce avait
étouffé en lui toute sentimentalité; il était simplement dégoûté de
cette éternelle routine et préférait courir de grands risques, dans
l’espoir d’énormes bénéfices.
Comme pas mal d’autres imbéciles, dédaignant les pistes battues par les
pionniers du Northland depuis une vingtaine d’années, il fila au
printemps sur Edmonton et là, courant pour ainsi dire au devant du
malheur, il se joignit à un groupe de chercheurs d’or.
A part leurs plans, ces hommes n’avaient rien d’extraordinaire, et leur
objectif, pareil à celui de tous les autres, était le Klondike; mais le
chemin par lequel ils comptaient y parvenir suffoquait d’étonnement les
indigènes les plus endurcis, nés et élevés pour les vicissitudes du
Nord-Ouest.
Jacques Baptiste lui-même--fils d’une Chippewa et d’un courrier
déserteur, qui avait poussé ses premiers vagissements dans une tente de
peaux de daims au nord du soixante-cinquième degré de latitude, et avait
sucé pour toutes friandises des morceaux de graisse crue--n’en revenait
pas.
Bien qu’il eût accepté de leur louer ses services pour les conduire,
s’il le fallait, jusqu’aux glaces éternelles, il secouait la tête d’un
air sombre lorsqu’on lui demandait son avis.
La mauvaise étoile d’un certain Percy Cuthfert devait suivre une course
ascendante car, lui aussi, se joignit à cette compagnie d’argonautes.
C’était un homme dont la situation était bien assise; son compte en
banque égalait la richesse de son savoir, ce qui n’est pas peu dire.
Rien ne l’obligeait à s’embarquer dans une telle aventure,--aucune
raison au monde--sauf qu’il était atteint d’une sentimentalité anormale.
Il se figurait voir dans cette entreprise le véritable esprit du
Romanesque et de l’Aventure. Plus d’un avant lui en a fait autant, et a
commis cette funeste méprise.
La première débâcle du printemps vit le groupe descendre, avec des
glaçons, le Fleuve de l’Élan.
C’était une flottille imposante, car elle emmenait un approvisionnement
considérable, et les blancs étaient accompagnés d’un contingent de métis
mal famés, avec femmes et enfants.
Jour après jour, ils trimaient sur les bateaux et pirogues, faisaient la
chasse aux moustiques et autres pestes analogues, ou suaient et juraient
pendant toute la durée des portages.
Un labeur comme celui-là met à nu l’âme humaine jusqu’aux racines; et
avant qu’on eût perdu de vue, vers le Sud, le lac Athabasca, chaque
membre de l’expédition avait hissé son vrai pavillon.
Carter Weatherbee et Percy Cuthfert s’étaient révélés comme les deux
plus fainéants et geignards de la bande. Tous leurs camarades, ensemble,
se plaignaient moins de leurs ennuis et de leurs souffrances que chacun
de ces deux êtres en particulier. Pas une fois, ils ne se seraient
offerts spontanément pour accomplir l’une des mille et une petites
corvées du camp. Fallait-il aller chercher un seau d’eau, couper une
brassée supplémentaire de bois, laver et essuyer la vaisselle,
rechercher parmi les bagages un objet tout à coup indispensable, ces
deux rejetons civilisés se découvraient soudain une foulure ou une
ampoule exigeant des soins immédiats. Le soir, on les voyait les
premiers au lit, laissant en plan une vingtaine de corvées; au matin,
ils étaient les derniers à se montrer alors que tous auraient dû être
équipés avant de déjeuner. Personne n’arrivait si vite qu’eux aux repas,
mais jamais ils ne donnaient un coup de main à la cuisine. Ils sautaient
sans vergogne sur le meilleur morceau, et s’appropriaient sans scrupule
la part d’autrui.
S’ils maniaient les avirons, ils inclinaient sournoisement les palettes
et les laissaient entraîner par le mouvement du bateau.
Ils croyaient que nul ne s’en apercevait, mais leurs camarades juraient
à voix basse et en venaient à les détester; quant à Jacques Baptiste, il
les bafouait ouvertement, et les maudissait du matin au soir. Il faut
dire que Jacques Baptiste n’était pas un gentleman.
Au Grand Esclave, on fit l’achat de chiens de la Baie d’Hudson, et la
flottille s’enfonça presque jusqu’aux bordages sous le poids
supplémentaire du poisson sec et du pemmican. Enfin, bateaux et
pirogues, emportés par le courant rapide du Mackenzie, plongèrent dans
la grande solitude.
Tous les petits affluents donnant quelque espoir de réussite furent
prospectés, mais la décevante boue aurifère attirait les hommes toujours
au Nord. Au Grand Ours, vaincus par l’effroi qu’ils ressentent
habituellement devant les terres inconnues, les métis commencèrent à
déserter, et le Fort de Bonne Espérance vit les derniers et les plus
courageux courbés sous les câbles de touage, luttant contre le courant
dans lequel ils avaient été traîtreusement entraînés.
Seul, Jacques Baptiste demeura. N’avait-il pas juré d’aller, s’il le
fallait, jusqu’à la glace éternelle?
Maintenant, ils devaient consulter à chaque instant les cartes dressées
en majeure partie d’après ouï-dire.
La nécessité de se hâter leur apparaissait impérieuse, car le soleil
avait déjà dépassé le solstice septentrional, ramenant l’hiver dans sa
course vers le Sud.
Longeant le rivage de la baie où le Mackenzie se jette dans l’Océan
Arctique, ils pénétrèrent dans l’embouchure de la Rivière de la Pelure.
Alors commença le rude travail de remonter le courant et les deux
Incapables se montrèrent plus apathiques que jamais.
Le câble de halage et la perche, la pagaie et la remorque, les rapides
et les portages, toutes ces tortures donnèrent à l’un le dégoût le plus
profond pour les grands hasards de la vie et, à l’autre, l’occasion
d’écrire une terrible histoire vécue.
Un jour ils se révoltèrent.
Devant la bordée d’injures que leur déversa Jacques Baptiste, ils
redressèrent la tête comme des reptiles qu’on écrase, mais le métis les
roua de coups et les renvoya à leur tâche, meurtris et ensanglantés.
Pour la première fois, ils venaient d’avoir affaire à un homme.
Abandonnant leur flottille aux sources de la Pelure, tous passèrent le
reste de l’été sur le grand portage au-dessus de la chute du Mackenzie,
dans la direction du Rat-de-l’Ouest. Cette petite rivière se jette dans
le Porc-Épic, qui à son tour rejoint le Yukon au point où cette
importante artère du Nord s’incurve sur le cercle arctique.
Mais l’hiver les avait gagnés de vitesse dans leur course; un beau jour,
ils durent amarrer leurs radeaux à la glace épaisse qui se formait dans
les baies et débarquer en hâte leurs équipements. La nuit même, la
rivière se solidifiait, puis se dégageait plusieurs fois. Le lendemain
matin, elle s’était endormie pour de bon.
* * * * *
--Nous ne pouvons être à plus de quatre cents milles du Yukon, déclara
Sloper, en multipliant l’échelle de la carte par la largeur de l’ongle
de son pouce.
Pendant cette discussion qui tirait à sa fin, les deux Incapables
n’avaient cessé de geindre sur leur malheureux sort.
--Le Poste de la Baie d’Hudson, c’est de la vieille histoire! Il ne sert
plus à rien, répondit Jacques Baptiste.
Son père avait accompli autrefois ce trajet pour la Compagnie des
fourrures et laissé sur la piste deux orteils gelés.
--Tu perdu la boule! s’écria un autre. Tu prétends qu’il n’y a pas de
blancs?
--Pas un! affirma Sloper d’un air sentencieux.
Mais Dawson se trouve encore à cinq cents milles plus loin en remontant
le Yukon. Un bon millier de milles d’ici, au bas mot!
Weatherbee et Cuthfert gémirent en chœur.
--Combien de temps cela peut-il prendre, Baptiste?
Le métis réfléchit un instant.--Travaillant comme diables, et tous tenir
le coup, on peut compter dix, vingt, quarante ou cinquante jours. Mais
si ces deux poupons venir avec nous (et il désignait les Incapables)
impossible dire. Peut-être quand il gèlera en enfer, peut-être même pas
à ce moment-là!
La confection des raquettes et des mocassins cessa aussitôt. En
s’entendant appeler, un homme sortit d’une vieille cabane près de
laquelle brûlait le feu du camp et les rejoignit.
Cette cabane constituait un des nombreux mystères qui dorment dans les
vastes solitudes du Nord. Quand et par qui avait-elle été bâtie?
Personne n’aurait pu le dire. Dehors, deux tombes, marquées de deux gros
tas de pierres, renfermaient peut-être le secret de ces précurseurs.
Mais quelle main avait entassé les pierres?
Il était temps de partir. Jacques Baptiste s’arrêta en ajustant un
harnais, et immobilisa dans la neige le chien récalcitrant.
Le cuisinier fit un geste de protestation contre le retard qui lui était
imposé, ajouta une poignée de lard dans une marmite de haricots qui
chauffaient à gros bouillons, et prêta l’oreille. Sloper se leva. Son
apparence chétive contrastait d’une façon grotesque avec la mine superbe
des Incapables. Faible, le teint olivâtre, échappé d’un trou à fièvre de
l’Amérique du Sud, il avait voyagé sous toutes les latitudes, et
cependant il se sentait toujours à même de se mesurer avec quiconque. Il
ne pesait certainement pas quatre-vingt livres, y compris son lourd
couteau de chasse, et son poil grisonnant montrait qu’il n’était plus
jeune.
Les muscles frais et dispos de Weatherbee ou de Cuthfert auraient pu
accomplir dix fois l’effort des siens, et malgré tout il se piquait de
faire crever ces deux-là à la première étape.
Pendant toute la journée, il avait exhorté ses camarades plus vigoureux
à risquer un trajet d’un millier de milles parmi les plus terribles
difficultés qu’on puisse imaginer. En lui s’incarnait le caractère
remuant de sa race; la vieille ténacité du Teuton, jointe au besoin
d’action et à la vivacité du Yankee, tenait la chair soumise à l’esprit.
--Ceux qui veulent partir avec les chiens aussitôt que la glace le
permettra, n’ont qu’à le dire.
--Moi! crièrent huit voix, faites pour égrener le chapelet de jurons le
long d’une rude piste sur des milliers de milles.
--Avis contraire?
--Moi, moi!
Pour la première fois, les Incapables se mettaient d’accord sans tenir
compte de leurs intérêts personnels.
--Et que prétendez-vous faire? demanda Weatherbee d’un ton agressif.
--La majorité a décidé! La majorité a décidé! s’écrièrent les autres.
--Si vous nous faussez compagnie, l’expédition peut échouer, reprit
suavement Sloper, mais je crois qu’en travaillant dur, nous nous
passerons bien de vous. Qu’en dites-vous, les gars?
L’écho répéta leurs exclamations.
--Mais voyons, hasarda Cuthfert, très embarrassé. Que peut faire un
pauvre type comme moi?
--Viens-tu avec nous?
--N... non!
--Alors reste, si cela te fait plaisir. C’est pas nous qui trouverons à
redire.
--Tu pourrais peut-être t’arranger avec ton propre à rien de compagnon,
avança un lourd Américain de l’Ouest, qui venait de Dakota, en désignant
Weatherbee. Lui te demandera sûrement de travailler quand il s’agira de
faire la cuisine et de ramasser du bois.
--Alors l’affaire est terminée, conclut Sloper. Nous, nous partirons
demain pour camper à cinq milles d’ici, afin de tout mettre en ordre de
marche, et de nous rendre compte si nous n’avons rien oublié.
* * * * *
Les traîneaux grinçaient sur leurs patins garnis d’acier et les chiens
s’évertuaient à tirer, courbés dans les harnais où ils étaient condamnés
à mourir.
Jacques Baptiste s’arrêta à côté de Sloper pour regarder une dernière
fois la cabane. La fumée s’échappait en volutes mélancoliques de la
cheminée de tôle. Les deux Incapables les regardèrent partir du seuil de
la porte.
Sloper posa la main sur l’épaule de son camarade.
--Jacques Baptiste, as-tu jamais entendu parler des chats de Kilkenny?
Le métis secoua la tête négativement.
--Eh bien! mon vieux copain, les chats de Kilkenny se sont entre-dévorés
jusqu’à ce qu’il ne restât de chacun d’eux ni peau, ni poils, ni le
moindre miaulement. Tu entends? Rien de rien. Or, ces deux individus ont
les bras retournés. Ils n’en ficheront pas un coup, cela nous le savons.
Pendant tout l’hiver, un hiver morne et interminable, ils resteront
seuls. N’ai-je pas raison de les comparer aux chats de Kilkenny?
Ce qu’il y avait du Français dans Baptiste lui fit hausser les épaules,
mais l’Indien en lui resta coi. N’importe, son mouvement d’épaules était
significatif et gros de prophétie.
* * * * *
Au début, tout alla bien dans la petite cabane. Les rudes plaisanteries
de leurs camarades avaient inculqué à Weatherbee et Cuthfert le sens des
responsabilités qui leur incombaient. En somme, le travail n’écrasait
pas deux hommes en pleine vigueur. L’absence de leur cruel fustigateur,
ce terrible métis, avait ramené en eux une agréable réaction. Chacun
d’eux s’évertua à surpasser l’autre, et ils exécutèrent leurs menues
tâches avec un empressement qui eût fait écarquiller les yeux à leurs
camarades s’épuisant à présent, corps et âme, sur la Longue Piste.
Tout souci avait disparu. La forêt qui les entourait sur trois côtés
constituait un bûcher inépuisable. A quelques pas de leur porte,
sommeillait la rivière du Porc-Épic, et d’un trou de sa robe de glace
jaillissait une source bouillonnante, claire comme le cristal, bien que
terriblement froide. Mais ils ne tardèrent pas à y trouver un
inconvénient. Le trou s’obstinait à geler, les contraignant pendant de
longues heures à rompre la glace.
Les constructeurs inconnus de la cabane avaient prolongé les poutres de
côté pour servir de support à une cache sur le derrière. Là
s’entassaient en vrac les provisions des deux associés, trois fois plus
que suffisantes. Mais la plus grande partie était de nature à réparer
les forces nerveuses et musculaires, plutôt qu’à chatouiller
agréablement le palais. Il y avait du sucre en abondance pour deux
hommes ordinaires. Mais ces deux-ci n’étaient guère que des enfants. Ils
eurent vite découvert les bienfaits de l’eau chaude saturée à point avec
du sucre; ils trempèrent sans parcimonie leurs galettes et ramollirent
leurs croûtons dans le doux sirop blanc. Le café, le thé et surtout les
fruits secs subirent de désastreux ravages. Leur première discussion
naquit à propos du sucre. Et c’est une grande affaire quand deux hommes,
qui dépendent l’un de l’autre pour toute compagnie, commencent à se
quereller.
Weatherbee aimait à pérorer sur la politique et Cuthfert, qui s’était
borné jusqu’alors à détacher ses coupons et à laisser la chose publique
se débrouiller de son mieux, se désintéressait de la question ou bien se
répandait en d’effarantes épigrammes. Mais l’employé était trop obtus
pour apprécier l’expression adroite de la pensée, et cette dépense
inutile d’esprit irritait Cuthfert. Habitué à éblouir les gens par son
éloquence, le manque d’auditoire constituait pour lui une véritable
souffrance. Il se tint pour offensé et, inconsciemment, il fit retomber
tout le poids de ce grief sur son pauvre diable de compagnon.
A part leur existence actuelle, ils n’avaient rien de commun et leurs
mentalités ne présentaient aucun point de contact. Weatherbee était un
gratte-papier qui, de toute sa vie, n’était sorti de ses bureaux;
Cuthfert, maître ès arts[1], tripotait la peinture à l’huile et avait
écrit pas mal de choses. L’un était un homme de basse classe qui se
regardait comme un homme du monde, l’autre un gentilhomme qui avait
conscience de l’être. De là on peut conclure qu’un personnage peut être
de qualité, sans posséder les premiers éléments de la vraie camaraderie.
[1] Master of Arts. Grade universitaire correspondant à notre
baccalauréat.
Le scribe était aussi sensuel que l’autre était artiste. Ses aventures
d’amour, racontées avec force détails, et pour la plus grande partie
forgées dans son imagination, affectaient le délicat maître ès arts,
comme l’eussent fait les relents d’un égout.
Il considéra son compagnon comme un animal malpropre et inculte, dont la
place était dans la fange avec les pourceaux. Il ne put s’empêcher de le
lui dire; celui-ci le traita en revanche de femmelette et de voyou. Sa
vie en eût-elle dépendu, Weatherbee n’eût pu dire exactement ce qu’il
entendait par «voyou», mais n’importe, le mot le satisfaisait.
Weatherbee chantait, en détonnant toutes les trois notes, des chansons
comme le _Cambrioleur de Boston_ ou _Le Joli Mousse_ pendant des heures
entières. Cuthfert en pleurait de rage jusqu’à ce que, sa patience à
bout, il s’enfuît au dehors. Mais la situation était sans issue. Il ne
pouvait longtemps supporter l’intensité du froid; la petite cabane, où
s’entassaient les couchettes, le poêle, la table et tout le reste, les
bloquait dans un espace de dix pieds sur douze. La seule présence de
l’un devenait pour l’autre une sorte d’injure continuelle, et ils se
confinaient dans de mornes silences qui, de jour en jour, augmentaient
en durée et en intensité. Parfois une lueur dans le regard ou un pli de
la lèvre trahissait ce qu’il y avait de meilleur en eux, bien qu’ils
s’efforçassent de s’ignorer entièrement l’un l’autre pendant ces
périodes de mutisme. Et chacun, de son côté, s’étonnait de ce que Dieu
eût pu créer un être semblable à son compagnon.
Ils avaient si peu d’occupations que le temps devenait pour eux un
fardeau intolérable. Leur paresse s’accrut encore de ce fait. Ils
tombèrent dans une léthargie physique à laquelle il leur fut impossible
de se soustraire et ils se révoltèrent à l’idée d’accomplir la plus
minime tâche.
Un matin que Weatherbee devait, à son tour, préparer le déjeuner commun,
il se glissa hors de ses couvertures, et, pendant que son compagnon
ronflait, alluma d’abord la lampe à huile, puis le poêle. Les
bouilloires étaient gelées et il n’y avait pas dans la cabane d’eau pour
se laver. Il ne s’en inquiéta pas le moins du monde. En attendant que
l’eau dégelât, il coupa quelques tranches de lard et se plongea dans le
travail délectable de pétrir le pain.
Cuthfert l’avait sournoisement observé entre ses paupières mi-closes. Il
s’ensuivit une scène au cours de laquelle ils ne se ménagèrent pas les
malédictions et ils convinrent que chacun d’eux, désormais, préparerait
sa nourriture. Une semaine plus tard, Cuthfert négligeait ses ablutions
matinales; il n’en mangea pas moins de bon cœur le repas qu’il s’était
fait cuire. Weatherbee se moqua de lui, après quoi la ridicule habitude
de se débarbouiller disparut complètement de leur existence.
En voyant diminuer leur approvisionnement de sucre et autres petites
douceurs, ils commencèrent à craindre de n’en avoir pas la quantité qui
leur revenait à chacun, et, afin de ne point se trouver lésés, ils se
mirent à s’en gaver. De cette lutte de gloutonnerie, les friandises
pâtirent aussi bien que les hommes. Leur sang s’appauvrit du manque de
légumes frais et du défaut d’exercice, de repoussants boutons de couleur
rougeâtre leur couvrirent le corps. Cependant, ils refusèrent encore de
tenir compte de cet avertissement. Bientôt leurs muscles et leurs
articulations se mirent à enfler, leur chair noircit et leurs bouches,
leurs gencives et leurs lèvres prirent une teinte crêmeuse. Loin de se
trouver rapprochés par leurs misères, ils se bornaient à surveiller l’un
sur l’autre les symptômes du scorbut qui progressait.
Ils ne prêtèrent plus la moindre attention à leur apparence physique, et
par là même oublièrent la décence la plus élémentaire. Jamais plus ils
ne prirent la peine de faire leurs lits, ou de renouveler au-dessous la
couche de branchages de sapin, et la cabane ressembla à une véritable
porcherie.
* * * * *
Pourtant il leur était impossible de passer leur temps sous leurs
couvertures, comme ils l’eussent désiré; le froid était inexorable et le
poêle exigeait de fortes quantités de combustible. Leurs cheveux et
leurs barbes devenaient hirsutes, et leurs hardes auraient rebuté un
chiffonnier. Mais ils ne s’en souciaient pas. Ils étaient malades et
personne ne pouvait les voir; en outre, tout mouvement leur était
pénible.
A tout cela venait s’ajouter un nouveau sujet d’inquiétude--la peur du
Nord. Cette peur, fille à la fois du Grand Froid et du Grand Silence,
était née dans les ténèbres de décembre quand le soleil avait plongé
pour de bon derrière l’horizon du Sud. Elle les affectait suivant leurs
mentalités différentes. Weatherbee, en proie aux superstitions les plus
grossières, faisait de son mieux pour évoquer les esprits des inconnus
qui dormaient dans leurs tombeaux. Il s’y passionnait et il rêvait
qu’ils sortaient du froid pour venir vers lui, se blottissaient dans ses
couvertures et lui contaient les aventures et les tracas qui avaient
précédé leur trépas. Il s’arrachait à leur contact en les sentant se
rapprocher de lui et mêler aux siens leurs membres glacés; et quand ils
lui chuchotaient à l’oreille les secrets de l’avenir, la cabane
retentissait de ses hurlements de terreur.
Cuthfert n’y comprenait rien--car les deux compagnons ne se parlaient
plus--et lorsque ces cris le réveillaient, il ne manquait jamais de
saisir son revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait
nerveusement, son arme braquée sur le dormeur inconscient. Il se figura
que l’homme devenait fou et commença à craindre pour son existence.
Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète. L’artisan inconnu
qui avait construit la cabane, poutre par poutre, avait fixé une
girouette sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait
invariablement le Sud; certain jour, irrité de la voir dans cette même
position il la tourna vers l’Est et la surveilla attentivement; mais pas
un souffle d’air ne la fit remuer; alors il la déplaça vers le Nord, en
jurant de ne plus y toucher tant que le vent ne soufflerait point. Mais
le calme surnaturel de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait
au milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait viré. Une
déviation de dix degrés aurait suffi pour le contenter. Mais non, elle
restait fixée au-dessus de sa tête, immuable comme le Destin. Son
imagination se mit à battre la campagne et bientôt il considéra la
girouette comme une sorte de fétiche.
Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait à travers les
mornes étendues, et laissait la peur envahir son âme. Il s’attardait à
rêver à l’Invisible et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le
fardeau de l’éternité. Tout, dans le Northland, possédait cette action
déprimante--l’absence de vie et de mouvement, les ténèbres, la paix
infinie de cette contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel
chaque battement du cœur retentit, la forêt imposante qui, dirait-on,
recèle quelque chose d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots ni
l’imagination ne sont capables de rendre.
Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps, avec ses nations
industrieuses et ses vastes entreprises, lui semblait déjà bien loin.
Parfois des réminiscences le hantaient--souvenirs de marchés publics,
d’expositions, de rues populeuses, de toilettes, de soirées, de
fonctions sociales, d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait
connus--mais c’étaient là comme les souvenirs confus d’une vie qu’il eût
vécue des centaines d’années auparavant sur une autre planète. Ces
visions devenaient pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de la
girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait pas à admettre
l’existence réelle des terres du Sud et à se figurer qu’en ce moment
même, elles bourdonnaient de vie et de mouvement. Non, il n’y avait pas
de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de mariages. Derrière ce
morne horizon s’étendaient de vastes solitudes et d’autres plus immenses
encore. Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère lourde du
parfum des fleurs. Ce n’étaient là que d’anciens rêves de paradis. Les
pays lumineux de l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante
Arcadie et les Iles bénies des Bienheureux. Ah! ah! Son rire fendit le
néant et ce bruit inaccoutumé le surprit. Il n’y avait pas de soleil.
Tout cela représentait l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était
le seul habitant.
Mais Weatherbee? En ces instants-là, Weatherbee n’entrait pas en ligne
de compte. Il le considérait comme un Caliban, un fantôme monstrueux
enchaîné à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque crime oublié.
Il vivait en compagnie de la Mort parmi les défunts, démoralisé par le
sentiment de son propre néant, écrasé sous la masse puissante des âges
révolus. La solennité de toutes choses l’épouvantait. Tout y concourait,
sauf lui-même: la cessation complète du vent et du moindre mouvement,
l’immensité des terres sauvages couvertes de neige, la hauteur du ciel
et la profondeur du silence.
Cette girouette! Si seulement, elle voulait tourner. Si la foudre
pouvait tomber, ou la forêt s’embraser. L’effondrement des cieux, le
fracas du Jugement Dernier! N’importe quoi, n’importe quoi! Mais non,
rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la Peur du Nord étreignait
son cœur de ses doigts de glace.
Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra une piste sur le bord du
fleuve--c’était l’empreinte légère d’un lièvre à raquettes sur le fin
duvet de la neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie existait
donc dans le Northland! Il la suivrait, l’étudierait, ne la lâcherait
pas des yeux. Oubliant l’enflure de ses membres, il s’élança à travers
la blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il s’enfonça dans la
forêt, et le court crépuscule de midi s’évanouit. Il continua sa
poursuite jusqu’à ce que la nature épuisée, reprenant ses droits, le
couchât anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre lui-même,
en découvrant que la piste n’avait existé que dans son imagination.
Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant sur les mains et
sur les genoux, les joues gelées et ressentant dans les pieds un étrange
engourdissement.
Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit même pas à le secourir.
L’autre piqua une aiguille dans ses orteils sans éprouver la moindre
sensation, puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la
gangrène s’y était mise.
Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent, les morts désertaient
plus souvent leurs tombeaux et ne le laissaient plus en paix, même
durant son sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur leur
apparition, et chaque fois qu’il passait près des deux tertres, il était
secoué de frissons.
Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent avec eux pour une
certaine tâche. Plein d’une horreur indicible, il se réveilla entre les
deux tas de pierres et se sauva comme un fou vers la cabane, mais il
avait dû rester dehors un certain temps, car il rentra aussi avec les
joues et les pieds gelés.
Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par leur présence obstinée,
il bondissait autour de la hutte, massacrant l’air à coups de hache, et
détruisant tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces combats avec
les fantômes, Cuthfert se blottissait dans ses couvertures et suivait
tous les mouvements du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop.
Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises, l’employé remarqua
l’arme braquée sur lui. Ses soupçons s’éveillèrent et désormais lui
aussi vécut en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point que
chacun d’eux se retournait avec un sursaut d’effroi dès que l’autre
passait derrière lui. Cette appréhension se changea bientôt en une manie
qui les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient tacitement
brûler la lampe toute la nuit et veillaient, avant de se coucher, à ce
qu’elle fût abondamment garnie de graisse.
Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer l’autre et, pendant
de longues heures, ils restaient les yeux ouverts, grelottant sous leurs
couvertures, les doigts sur la gâchette.
Tant par la Peur du Nord que par le surmenage de leur cerveau et par le
ravage du mal, ils perdaient toute apparence humaine et arrivaient à
ressembler à des bêtes sauvages traquées et aux abois.
Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient devenus noirs et
leurs orteils se détachaient à la première et à la seconde phalange.
Chaque geste leur était une souffrance, mais le poêle insatiable
exigeait de leurs pauvres corps une rançon de tortures. Tous les jours
il réclamait sa nourriture--comme Shylock la livre de chair--et les
malheureux se traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper du
bois.
Un jour, comme ils rampaient à la recherche de branches mortes, ils
pénétrèrent à leur insu dans un boqueteau par deux côtés opposés.
Soudain, deux spectres désorbités se trouvèrent face à face. La maladie
les avait transformés au point qu’il leur fut impossible de se
reconnaître. Ils se redressèrent, hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur
leurs moignons; ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se
battirent à coups de griffes, comme de véritables démons jusqu’à ce
qu’ils se fussent aperçus de leur méprise.
Parfois aussi ils revenaient à leur état normal. Pendant une de ces
accalmies, ils divisèrent en deux parts égales le sucre, principal objet
de leurs dissentiments. Il n’en restait plus que quelques tasses dans
leurs sacs, rangés dans la cache; aussi chacun d’eux, pris de défiance,
surveillait le sien avec des yeux jaloux.
Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine se déplacer,
démoralisé par la souffrance, la tête vide, la vue incertaine, il rampa
jusqu’à la cache, sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de
Weatherbee pour le sien.
Janvier venait de commencer lorsque cet événement se produisit. Le
soleil était, depuis quelque temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud
et, à l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots de lumière
jaune sur le ciel septentrional.
Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit une amélioration physique
aussi bien que morale.
Midi approchait, le jour s’éclaircissait; il se traîna dehors pour jouir
de l’éphémère clarté qu’il considérait comme une promesse des futures
intentions du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux, rampa
à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige, sous la girouette
immobile, et attendirent.
La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres climats, lorsque
la désolation s’abat sur la nature, il y existe tout de même une sorte
d’espoir latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant
interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil.
Les deux hommes se figuraient avoir vécu des siècles dans cette paix
sépulcrale. Ils ne pouvaient invoquer aucun chant du passé, ni imaginer
aucun chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible de
l’éternité, ils l’avaient toujours connu.
Leurs yeux restaient fixés sur le Nord; invisible, derrière eux, caché
par les montagnes qui se dressaient vers le Sud, le soleil glissait vers
le zénith d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette scène
grandiose, ils regardaient la fausse aurore grandir peu à peu. Une
faible flamme apparut et s’éteignit presque; puis elle s’accrut, passant
tour à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune safran. Elle
devint si éclatante que Cuthfert se figura un instant que l’astre était
derrière elle--c’eût été un miracle que le lever du soleil au Nord!
Soudain, sans avertissement ni transition, le tableau s’évanouit. Le
ciel se décolora. La lumière du jour avait disparu. Leur respiration
était haletante.
Mais qu’arrivait-il?... de menues parcelles scintillantes de givre
brillaient dans l’air et voici que du côté du Nord la girouette
projetait sur la neige une vague silhouette. Une ombre! Une ombre!
Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement vers le Sud. Une
frange dorée sur le versant neigeux de la montagne les remplit de joie
un instant, puis disparut elle aussi.
Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans les yeux. Un apaisement
étrange s’était emparé d’eux; ils se sentaient irrésistiblement
entraînés l’un vers l’autre. Le soleil revenait! Ils en jouiraient
demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune de ses visites
se prolongerait davantage et le temps viendrait où, dans leur ciel, il
n’y aurait ni nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais
au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus. L’hiver de glace
serait terminé, les vents souffleraient, et les forêts renverraient
leurs échos; la terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie
renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet horrible cauchemar
et regagneraient le Sud. D’un mouvement spontané, ils se penchèrent en
avant, et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains estropiées,
gonflées et tordues que cachaient leurs moufles.
Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La terre du Nord est
inexorable et l’âme des hommes, là plus qu’ailleurs, reste soumise à
d’étranges lois, incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé en
pays lointain.
* * * * *
Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four un poêlon de pâte, se
surprit à songer à ce que les chirurgiens pourraient faire de ses pieds
quand il serait de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin
maintenant.
Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout à coup, il éclata en
une volée de jurons qui s’arrêtèrent net. L’autre lui avait volé son sac
de sucre.
Les choses auraient pu tourner mal, si les deux fantômes n’étaient
sortis de dessous leurs pierres, pour lui refouler les injures dans la
gorge. Ils l’attirèrent doucement hors de la cache qu’il oublia de
refermer.
--Enfin, le but était atteint, songea-t-il; l’événement que, dans ses
rêves, ils lui avaient prédit, allait se réaliser.
Ils le conduisirent toujours aussi doucement au tas de bois, et lui
mirent la hache dans la main. Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte
de la cabane, et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en
juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit sec du loquet
rentrant dans sa gâche. Et il sentait qu’ils restaient dehors à
l’attendre pendant qu’il accomplirait sa besogne.
--Carter! dis donc! Carter!
Effrayé par l’expression du visage de son compagnon, Percy Cuthfert se
hâta de mettre la table entre eux deux.
Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage de l’autre ne
trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt la patiente détermination de
celui qui a une certaine tâche à accomplir et s’en acquitte
méthodiquement.
--Eh bien! Quoi? Qu’y a-t-il?
L’employé recula, coupant la retraite vers la porte, mais sans proférer
une parole.
--Voyons Carter, Voyons! expliquons-nous! Calme-toi!
Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement; d’un pas léger il
se dirigea vers son lit où se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux
fixés sur le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette en
saisissant en même temps son revolver.
--Carter!
La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il brandit son arme et fit
un bond en avant. La hache mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut
l’impression que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé lui tomba
dessus de tout son poids, lui étreignant la gorge de ses doigts
flasques.
La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert, et tandis que ses
poumons haletaient de l’effort pour se libérer, il fouillait au hasard
parmi ses couvertures pour la retrouver. Puis il se souvint. Il glissa
la main pour atteindre le couteau attaché à la ceinture de l’employé et,
dans cette dernière prise de corps, ils s’enlacèrent étroitement.
Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller. Il ne pouvait plus
remuer la partie inférieure de son corps. Le poids inerte de Weatherbee
l’écrasait et le clouait sur place, comme un loup pris au piège.
Une odeur familière remplissait la cabane; il se rendit compte que le
pain était en train de brûler; mais que lui importait? il n’en aurait
plus jamais besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre dans
la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été si avare les
derniers jours. La girouette tournerait-elle encore? Elle tournait
peut-être en ce moment? Pourquoi pas? Ne venait-il pas d’apercevoir le
soleil? Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était
impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que l’employé était si
lourd.
Comme la cabane se refroidissait vite! Le feu devait être éteint, et le
froid pénétrait. Il était déjà au-dessous de zéro, et la glace grimpait
à l’intérieur de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue
expérience, il pouvait mesurer les progrès de son invasion par
l’abaissement de la température dans la cabane. Le gond inférieur devait
être déjà blanc en ce moment.
Est-ce que son histoire parviendrait seulement aux oreilles du monde?
Qu’en penseraient alors ses amis? Ils la liraient vraisemblablement en
buvant leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait les
entendre.--«Pauvre vieux Cuthfert», murmuraient-ils, «il n’était pas si
mauvais bougre après tout.» Il sourit de leurs appréciations et continua
sa route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours la même foule
dans la rue; mais, chose étrange, personne ne remarquait ses mocassins
de peau d’élan et ses jambières en lambeaux.
S’il prenait un cab! Après le bain, un tour chez le coiffeur ne ferait
pas mal. Non! il mangerait d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des
légumes; comme tout était succulent! Et qu’était-ce? Des rayons de miel
laissant couler un liquide ambré. Mais pourquoi tant en apporter? Ah!
ah! Il ne pourrait jamais tout manger!
--Cirer les souliers? Mais comment donc!
Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait avec ébahissement
de bas en haut; se rappelant qu’il était chaussé de mocassins en peau
d’élan, il s’éloignait en hâte.
Attention! la girouette a sûrement tourné. Non, un simple bourdonnement
dans ses oreilles, c’était tout, un simple bourdonnement.
La glace devait maintenant dépasser le loquet et probablement elle
recouvrait le gond supérieur. Entre les poutres bourrées de mousse, de
petites pointes de givre commençaient à apparaître. Comme elles étaient
longues à venir! Mais non, puisqu’une nouvelle se montrait et puis
encore une autre. Deux! trois! quatre! elles arrivaient trop vite pour
qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément et voilà qu’une
troisième les rejoignait; maintenant, on ne les voyait plus, elles
s’étaient toutes rejointes et formaient une nappe.
Eh bien! Il aurait de la société. Si jamais l’ange Gabriel rompait
l’immense silence du Nord, ils se tiendraient côte à côte, la main dans
la main, devant le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait! Dieu les
jugerait!
Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans l’inconscience.