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Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce
village...
Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues
bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.
Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde
entier, que je revis ce coin de la France.
Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière;
les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà
quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour
toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester
seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
reconnaître.
Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son
train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en
pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.
C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les
aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
étés.
Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une
mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié
ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée
ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de
la voiture qui allait m'emporter pour jamais.
«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire
fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef
que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours
passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et
enchanteurs...
Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du
fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma
lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui
me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement
la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine
de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui
aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et
tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre
aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et
grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma
vie, en même temps que sur la terre.
Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si
plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même
mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas
décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...
Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un
fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie
sans bornes.
Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui
existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui
était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant
que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais
oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune
me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en
moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne
histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle
était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.