LXXXIII

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Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce

village...

Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues

bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.

Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde

entier, que je revis ce coin de la France.

Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière;

les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà

quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour

toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester

seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)

étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus

reconnaître.

Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son

train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en

pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de

l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.

C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les

aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des

étés.

Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une

mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié

ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée

ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de

la voiture qui allait m'emporter pour jamais.

«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire

fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef

que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma

papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours

passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et

enchanteurs...

Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me

parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du

fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma

lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui

me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement

la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine

de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui

aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient

l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et

tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre

aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et

grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma

vie, en même temps que sur la terre.

Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si

plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même

mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas

décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...

Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un

fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie

sans bornes.

Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui

existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui

était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant

que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais

oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune

me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en

moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne

histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle

était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une

tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.

Le roman d'un enfant · 第 86 / 93 题