LXVIII

Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes

m'enchanta plus que la première fois.

Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au

commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est

vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait

tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.

Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos

cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit

cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et

nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un

temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières

paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers

paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de

sanguine et des genévriers de montagne...

Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux

au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous

nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par

les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde,

s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.

Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes

s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et,

avec la dignité du voyageur antique outragé par une population

inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après

tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors.

Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce

resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais

plus en voir...

À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière,

par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.

Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu

grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques

centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions

pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.

Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il

tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur

le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles

gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des

torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous

étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire

tapage plus à notre aise et y danser des rondes.

Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal

d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons,

accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des

pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la

bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par

les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute

en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,

malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme

des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son

paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite

pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour

l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,

cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de

bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;

c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer

dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des

expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer

demain pis que jamais.

Le roman d'un enfant · 第 71 / 93 题