Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes
m'enchanta plus que la première fois.
Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au
commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est
vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait
tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.
Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos
cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et
nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un
temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières
paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers
paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
sanguine et des genévriers de montagne...
Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous
nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par
les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde,
s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes
s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et,
avec la dignité du voyageur antique outragé par une population
inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après
tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors.
Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce
resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais
plus en voir...
À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière,
par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.
Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques
centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions
pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.
Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il
tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur
le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des
torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous
étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
tapage plus à notre aise et y danser des rondes.
Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons,
accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la
bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par
les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute
en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son
paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite
pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour
l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de
bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer
dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des
expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
demain pis que jamais.