On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou
avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui
vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le
regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.
Cela me semble un peu paradoxal.
Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les
panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si
bien au grand trompe-l'oeil final.
Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par
la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape
dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement
religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise,
qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces
plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux
lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.
C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine,
et je l'adorais....
Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et
fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs
bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient
des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie
donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui
s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un
chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises
disparaissaient sous des treilles et du lierre.
Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!
Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je
crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la
promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient
certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus
suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette
longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait
paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou
quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des
personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très
rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et
tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.