_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon,
ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco
de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus
tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni
d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux
races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins
merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui,
vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de
pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de
Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les
sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers!
Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul
qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au
Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut
échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux
compte des amis même parmi les plus grands pécheurs...
* * * * *
Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio
qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien
de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le
jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une
main malhabile, il avait écrit:
1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que
mon confesseur me le permettra;
2º Je veux sanctifier les jours de fête;
3º Mes amis seront Jésus et Marie;
4º Plutôt la mort que le péché.
Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois
de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un
voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé
l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà.
«Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul?
--Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi.
--Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école!
--Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien...
--Quel maître?
--Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour
Lui.»
Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin
de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser.
«Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir
caniculaire d’août, un de ses compagnons:
--Une partie de quoi?
--De nage.
--Non, merci: je ne sais pas nager.
--On t’apprendra.
--Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile.
--Penses-tu? Tout le monde y va bien.
--En ce cas je vais demander la permission à ma mère.
--Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait.
--Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.»
On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre
service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il
frisa même l’héroïsme.
En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une
faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on
accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître:
Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école!
Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une
semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui
accorda la loi de sursis.
L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé.
Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il
appela Dominique.
«Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent?
--Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été
sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que...
D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement
accusé.»
Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien.
Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon
premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir
très cher, et il y progressait.
Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le
pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du
Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta.
* * * * *
Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des
vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus
joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait
être son disciple préféré.
L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père.
«Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre.
--Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous
parler de moi.»
Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie.
«Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet
entretien.
--Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.
--A quoi pourra-t-elle servir?
--A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.
--Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père.
--Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes
études!
--Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore
dans l’avenir.
--Mais que feras-tu à la fin de tes études?
--Si Dieu le veut, je serai prêtre.
--Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier.
Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la
réciter demain.»
Dix minutes après, l’enfant était déjà là.
«Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.»
Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco
comprit le signe de Dieu.
«Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma
réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma
petite bande.»
Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville,
Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la
muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible,
qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas:
cætera tolle._
«Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit.
--Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le
reste je n’en ai cure.»
--J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas
commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne
sera une de celles que vous voudrez gagner.»
* * * * *
Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter
qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu.
De cette maison de son maître il aima tout.
Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent.
Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse
autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer
leur premier sourire.
Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait
voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui:
alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au
Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si
gentil que bien peu lui résistaient.
Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était
contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier
en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne
ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût
capté le moindre de ses regards.
Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la
classe, et pour le bon motif.
Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui
avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis
de la citadelle, à coups de pierres.
Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas.
Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir
promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne
pour séparer les adversaires.
Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance
convenue... Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva
au-dessus de sa tête son petit crucifix:
«Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de
votre côté à haute voix: «Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à
ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une
vengeance publique.»
Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria:
«Vas-y; lance sur ma tête la première, pierre!
--Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis
même prêt à te défendre si l’on t’attaque.»
Et la même scène se reproduisit avec le second.
«Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer
quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes
pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit
de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez
perdre en commettant un gros péché!...»
Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires
s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les
conduisit à l’église où ils se confessèrent...
Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé!
«Ne lancez pas des boules de neige en étude; vous savez que Don Bosco
l’a défendu», disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de
leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.
«Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi?», lui clama insolemment un
de ceux-ci.
Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco,
l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de
poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la
Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette
pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur
la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans.
En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait
la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les
cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son
corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline: le médecin de
son âme s’y opposa formellement: «Acceptez tout simplement, lui dit-il,
d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque
côté qu’elle vous tombe: c’est Dieu qui l’envoie.» Et Dominique, nous
venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie
commune.
Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement.
Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le
suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée; tous
l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre.
* * * * *
Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce
don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite,
l’avait observé très vite chez Dominique.
«Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas
un ne vaut Dominique.
--Et qu’en savez-vous, mère?
--Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après
les offices; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet,
tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une
visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son
petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un
ange du Paradis.»
C’était vrai.
Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard
qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas
des lumières étranges.
En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus
particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique
Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco.
«Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire!
--Où veux-tu me conduire?
--Venez vite, venez vite!...»
Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites
rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un
homme agonisait.
«C’est ici», dit Dominique, en frappant à la porte... et il s’en
retourna à l’Oratoire.
Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme,
voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le
réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce «bon larron»
s’endormait dans la paix du Christ...
Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme
de mourant; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le
regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus
il ne chercha à savoir!...
Une autre fois--c’était en 1857--Don Bosco se préparait à partir pour
Rome.
«Vous allez bientôt aller à Rome, mon père? demanda l’enfant.
--Mais oui.
--Oh! que je voudrais vous y suivre!
--Pourquoi?
--Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs
qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de
l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le
catholicisme.
--Comment le sais-tu?
--Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi.
Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris
par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte
de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des
voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est
l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements
pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche
enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres
disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette
torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi
qui doit éclairer l’Angleterre.»
A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette
vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini:
«L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler
encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre.»
* * * * *
Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout: il arriva donc que le
corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette
destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation
sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une
certitude déconcertante.
Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière
finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. «Récitons un
_Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ pour celui d’entre nous qui mourra le
premier», murmurait l’officiant. «... Pour Savio qui, de nous tous,
mourra certainement le premier», rectifia-t-il gentiment.
Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui
interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc
de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour
auprès de son maître: «Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur
le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien
peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! Si vous allez à
Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et
parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir! En
Paradis!»
Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de
complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage,
le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court.
A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son
lit, et monsieur le curé qui priait.
«Papa, dit-il, nous y sommes!
--Je suis là, mon petit, que veux-tu?
--Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les
litanies de la bonne mort.»
Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna.
Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les
invocations suprêmes.
Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible
transfigura les traits de son fils.
«Oh! comme c’est beau ce que je vois!» s’écria-t-il dans une extase.
Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses
exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur
surnaturelle.
A l’automne de cette même année 1857, six mois après la mort du petit
Savio, la maison de Don Bosco vit entrer un «numéro» qui, de prime
abord, ne fit pas scandale, mais tout de même frappa par la singulière
liberté de son allure et son tempérament dominateur. Le Bienheureux
avait fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un soir
d’octobre, pendant qu’il attendait son train sur le quai de la gare de
_Carmagnola_ à vingt-cinq kilomètres de Turin.
Cette forte tête jouait bruyamment dans le brouillard de la nuit avec
une bande de bons apôtres de son espèce, et la rencontre de cette
soutane et de ce terrible gamin fut plutôt curieuse.
«Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre partie? demanda insolemment
ce galopin à Don Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son jeu en
pleine gare, n’avait fait qu’un bond au milieu d’elle.
--Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi?
--Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef de cette bande.
--Parfait! Et, en temps ordinaire, que fais-tu? Quel métier exerces-tu?»
Don Bosco pouvait adresser cette question, car l’enfant qui avait treize
ans en paraissait bien davantage.
«Mon métier? Fainéant.
--Mes compliments! Et, plus tard, que comptes-tu faire?
--Quelque chose, mais quoi, voilà!
--Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes?
--Non certes: plus d’un de mes compagnons a déjà fini en prison; un
jour, ce sera mon tour. Mais que puis-je faire autre? Papa est mort,
maman est pauvre: qui voudrait s’occuper de moi?
--Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec un accent
particulièrement affectueux, accepte cette médaille--la médaille de
Marie-Auxiliatrice dont le Bienheureux inondait le Piémont,--porte-la à
ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes nouvelles au prêtre qui te
l’a remise. Je ne t’en dis pas davantage: mon train arrive.»
Deux jours après, Don Bosco recevait le mot suivant:
Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est orphelin de père.
La mère, occupée à gagner le pain de chaque jour pour eux deux, ne
peut le suivre: alors c’est la rue qui l’éduque. Intelligence
remarquable, mais dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait
mettre plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois
d’achever avec succès sa troisième année primaire.
Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu près intacte.
Mais on ne peut arriver à mater ce terrible caractère. En classe comme
au catéchisme, c’est le désordre qui entre avec lui. Quand il n’est
pas là, tout est calme; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre.
Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent digne de sympathie.
Je le recommande à votre charité.
Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis par Don Bosco dans son
établissement, y faisait son entrée.
* * * * *
L’acclimatation de cette plante sauvage fut rude. Le milieu était si
différent! Et puis, ce règlement, cette discipline paternelle, mais
réelle, ces exercices de piété, tout cela donnait sur les nerfs à cet
enfant de la nature, élevé sur les grands chemins. Agacement d’un côté,
et honte de l’autre, car, instinctivement, il se sentait comme en marge
de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, et il ne voyait
pas le moyen d’emboîter le pas à cette petite troupe. Une chose surtout
le chiffonnait: l’assiduité de ses camarades aux sacrements. Il les
enviait, eût brûlé de les imiter, mais quelque chose l’en empêchait, que
le regard aigu de Don Bosco eut vite fait de découvrir.
«Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel? lui décocha-t-il un jour à
brûle-pourpoint.
--Je ne saurais vous le dire; ou plutôt je ne sais par où commencer.
--Un mot pour me mettre sur la voie.
--Eh bien voilà: je n’ai pas la conscience tranquille.
--Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, ou des péchés mal
confessés. Alors, viens te purifier le cœur demain. Soulagé de ce poids,
tout ira bien après.
--Oui, mais comment faire? Comment me rappeler tout ça?
--La belle affaire! Tu diras simplement à ton confesseur que tu as
quelque chose de pas bien net sur la conscience depuis telle époque. Il
te posera des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui et non. Tu
verras comme c’est facile.»
L’enfant suivit le conseil, et cette confession marqua le changement
complet de sa vie.
* * * * *
Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au moins dans l’intention
formelle de cette petite tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux
yeux de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe immédiat de telle
habitude nouvelle sur telle autre.
Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent; pour un rien il
sautait à la tête de son partenaire. Désormais on le vit doux, composé,
souriant. Si par moments l’ancienne nature s’échappait en saillies de
colère, un mot de ses maîtres, un simple signe le ramenaient à ses bons
propos, et il allait jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon un
peu... secoué.
Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant tout à soi, disposant
tout en vue du triomphe de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus
serviable des camarades, prêt à toute espèce de service. Sa gentillesse
s’offrait, dans un sourire, aussi bien à écrire des lettres pour ses
compagnons, qu’à leur répéter une explication de classe; aussi bien à
balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser les habits et vider
les cuvettes de ses amis; aussi bien à enseigner le catéchisme et le
solfège, qu’à amuser les «nouveaux» attristés; aussi bien à céder ses
échasses ou sa balle à qui brûlait de les avoir, qu’à passer ses gants
au camarade couvert d’engelures.
Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il suffisait qu’il entrât
dans une partie pour y allumer la vie et triompher sans effort.
Aujourd’hui, on le retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche,
toute son ardeur tombait brusquement, et c’était le plus recueilli des
élèves qui entrait en étude.
Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un plus franc paresseux et un
plus grand «chahuteur» que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte
d’une minute de temps. Il en vint un jour à demander à Don Bosco la
permission de faire vœu de ne pas perdre une seconde de travail.
Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient des nausées;
il ne pouvait tenir en place dans son banc et louchait sans cesse du
côté de la sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les passait au
pied du Tabernacle, plongé dans une oraison que nul n’arrivait à
troubler. Il communiait chaque matin; il purifiait son cœur chaque
semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait même à vouloir se
confesser tous les quatre ou cinq jours. Son directeur l’arrêta sur
cette pente du scrupule.
Hier, au village natal, il volait à la moindre occasion de mal, exposant
son âme sans la moindre hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de
sa vertu, tremblait si fortement en face du danger, qu’il renonça
courageusement à passer ses vacances à la maison paternelle. Il avait
trop peur de retrouver les compagnons, les occasions, les périls mortels
de jadis.
Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, et ses propos, par
moments, frisaient l’inconvenance. Aujourd’hui la moindre conversation
légère jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de ses compagnons
tenait, dans un coin de la cour, des discours indignes, l’ancien chef de
bande de Carmagnola se réveilla: se plantant deux doigts en bouche, il
tira, comme jadis, de son gosier un sifflement aussi étourdissant que
prolongé, qui, jetant le trouble dans les propos et les consciences,
arrêta net le scandale.
Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté de son âme. Pensait-il
seulement qu’il en avait une? Aujourd’hui il l’entourait de soins
diligents pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. Les
conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui avait demandé les moyens de se
défendre du vice, il les pratiquait d’abord lui-même: fuite des mauvais
camarades, fuite de l’oisiveté, traitement rigoureux du corps et de ses
exigences, prière abondante surtout à la Très Sainte Vierge,
fréquentation des sacrements.
* * * * *
L’étonnante transformation de cette nature d’enfant ne s’accomplit pas,
répétons-le, en un tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel se
retrouva ce qu’il était la veille: mais il avait vu ce qu’il devait
être, et il savait à quelles sources puiser l’énergie nécessaire à ce
redressement. Cette lumière et cette force allaient lui suffire pour
combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les mouvements mauvais de
l’ancien chef de bande, et finalement les réduire.
A maintes reprises--qui donc en douterait?--la nature tenta de reprendre
ses droits. Plus d’une fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu
ses triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée à rugir,
impuissante, au fond de ce cœur dompté.
Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, son unique témoin, car
il témoigne tout à la fois et des progrès réalisés par l’enfant, et des
surprises que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes mal
endormies, et de la promptitude avec laquelle, maintenant, son âme
généreuse réagissait.
Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner à travers Turin par
le petit Michel, revenait paisiblement à son logis, au quartier du
Valdocco, quand, au milieu de la place la plus grouillante de la ville,
place du Château-Royal, il vit soudain Magon le planter là pour foncer
sur un grand garçon qui venait de blasphémer. A entendre l’insulte au
nom divin, le sang du petit n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à
la robustesse du gaillard, il lui avait administré une paire de gifles
retentissantes, accompagnées de cette explication: «Est-ce ainsi qu’on
traite le nom du Seigneur?» Remis de son émoi et honteux de l’affront,
l’espèce de voyou réagit avec violence et tomba à bras raccourcis sur
Michel. Il était notoirement plus robuste, et, malgré la défense
courageuse de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si Don Bosco
ne s’était entremis de force entre les deux belligérants, et n’avait par
ses manières conciliantes ramené un certain calme dans ces deux cœurs
diversement passionnés. Et le père et l’enfant reprirent leur chemin
pour gagner leur logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant
tout honteux de son geste impétueux, de sa brutale intervention. Il
l’avoua à Don Bosco, qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en
pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent plus que les poings
solides.
Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face de l’occasion, le
père de son âme, ce sauveur de sa jeunesse, comme il les enfouissait
jalousement au fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait à
celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout! «Que de fois, écrivait Don
Bosco, je l’ai senti me presser affectueusement la main, tandis que, les
larmes aux yeux, il me confiait: «Je ne sais comment vous exprimer ma
gratitude pour le soin que vous prenez de moi. J’essaierai de vous payer
en priant le bon Dieu de bénir vos fatigues.»
Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, quand il voyait
ses fils gravir avec cet élan les pentes les plus rudes de la vie
chrétienne, quand il assistait, comme un certain soir d’octobre, en
colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène émouvante, qu’il a
racontée lui-même. Tout son petit monde était déjà monté au dortoir,
situé au grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, dans le calme
de la nuit, finissait son bréviaire, quand, sous sa fenêtre, un sanglot
troubla le silence. Avec mille précautions il s’approcha de la croisée
et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, face au logis, pleurant à
chaudes larmes en fixant l’astre des nuits, qui montait lentement au
ciel bleuté.
«Qu’as-tu, Michel? Tu te sens mal?»
Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été surpris dans son
effusion.
«Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu as.
--Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que je songe que, depuis
des siècles et des siècles, cet astre éclaire avec docilité, aux heures
voulues de Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, j’ai tant de
fois désobéi aux ordres de mon Créateur, et l’ai offensé de mille
façons!»
Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du petit pénitent.
Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, on ne les commente pas.
La pensée, longuement, demeure sous son charme ineffable, et, en
rapprochant cette scène et ses deux personnages de l’autre scène, la
rencontre en gare de Carmagnola, deux ans plus tôt, on songe: «Quel
chemin parcouru! Et quelle éducation que celle qui arrive, en si peu de
temps, à transformer si profondément des cœurs déjà adonnés au mal!»
* * * * *
Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir aux jardins
célestes. Elle végéta encore trois mois sur terre, mais, par un soir de
janvier, elle se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de l’an,
Michel avait eu le pressentiment très net de sa fin prochaine. Don
Bosco, au petit mot du soir, avait engagé ses fils à bien commencer
l’année, cette année, disait-il, que nul d’entre nous n’est sûr de
pouvoir achever. En disant ces mots, le Bienheureux caressait la tête du
petit Michel, qui se tenait à ses côtés. «J’ai compris, dit l’enfant:
l’avis est pour moi; il faut que je me prépare au grand voyage.» On
sourit du propos; mais le petit Magon commença à songer sérieusement à
son départ, sans perdre pour cela une once de sa joie coutumière.
Il ne se trompait pas.
Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un mal d’intestins qui,
depuis sa petite enfance, l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne
serait rien, mais vingt-quatre heures plus tard une phtisie galopante se
déclarait. Le soir même, tout espoir était perdu.
Alors on put assister à la plus enviable des morts, celle du chrétien
repentant, dont l’âme, purifiée par la pénitence, semble avoir recouvré
une seconde innocence, et s’élance comme d’instinct au royaume de la
pureté.
A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco priait. L’enfant l’avait
voulu tout près de lui pour la lutte dernière.
Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit Magon fut la chose du
monde la plus douce, la plus souriante, la plus émouvante...
«Michel, ta mère repose à côté: veux-tu que je la réveille pour assister
à tes derniers moments? interrogea Don Bosco.
--Oh non! Épargnez-lui cette douleur. Demain, quand elle me verra étendu
sur ma couche, vous lui demanderez pardon pour moi des peines que je lui
ai causées; vous lui direz que je suis mort repenti et que je l’attends
au Paradis.
--Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons?
--De faire toujours de bonnes confessions.
--A cet instant quelle est la pensée qui te console le plus?
--Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour honorer la Sainte Vierge.
--Veux-tu te charger d’une commission pour Elle?
--Mais certes!
--Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec infiniment de respect
de notre part à tous, et dis-lui qu’elle protège si bien les enfants de
cette maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son âme.
--Comptez sur moi, mon père, votre commission sera faite.»
Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir un instant. Comme son
pouls s’affollait, annonçant la fin toute proche, on commença à réciter
le _Proficiscere_.
Au milieu de la prière liturgique, que son âme suivait attentivement, le
petit Michel parut sortir de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco:
«Dans quelques instants je serai aux pieds de la Sainte Vierge et je lui
ferai votre commission... Dites à mes camarades que je les attends tous
au Paradis...»
Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite trois fois...
Puis il murmura: «Jésus, Marie, Joseph, je remets mon âme entre vos
mains.»
Puis il sourit, très doucement...
Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola s’envola au sein de Celui
qui a dit: «_Il y aura plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que
pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle._»
C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures du soir.