Nil novi sub sole

Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup,

expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la

jeunesse.

Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y

trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie

française: _L’Enfant et la Vie_.

Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre.

Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien

inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus

fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant

lui. Telle n’est pas notre pensée.

Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux

systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le

préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut

le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les

appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.

Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée

est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui

hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent

toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement

d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une

force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être

harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles.

Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.

* * * * *

Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se

complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au

dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le

roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.

Isaïe.

* * * * *

On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les

disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les

voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi

les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est

à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains

sur eux, il les bénissait.

Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit

Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous

de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient

sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa

volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de

ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui

attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de

la mer.

Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur

donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est

point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le

loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit

et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et

qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je

connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me

connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis.

J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut

aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une

seule bergerie et un seul pasteur.

Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous

refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et

humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug

est doux et mon fardeau léger.

Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des

messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de

Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le

reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se

rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant,

ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que

nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus,

s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de

quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des

âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg.

Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la

terre!

Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront

miséricorde.

Les Évangiles.

* * * * *

Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit

accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte

l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si

Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon

sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté?

Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en

gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de

gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de

gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous.

La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas

envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle

ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas

rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se

réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère

tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin...

Saint Paul.

* * * * *

Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau

accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui

lui est confié.

Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à

être le maître_.

Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les

maximes anciennes et nouvelles.

Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la

miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un

traitement pareil.

Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.

Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès,

_de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_.

Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se

souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté.

Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se

fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec

_prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de

chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_.

En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se

rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je

fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en

un jour.»

Saint Benoit.

* * * * *

«Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de

l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut

tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et

incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant

ils deviennent toujours pires.

--Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils

sont adultes, que deviennent-ils?

--Hébétés ou brutes.

--Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si

elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes?

--Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour

qu’ils fassent des progrès: résultat nul.

--Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je

suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le

comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que

vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel

arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues

et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites

pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les

tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune

liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein,

caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme

des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à

repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction.

Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune

bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon

traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et

l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que

leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons

croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et

comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne

peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de

travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner

ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous?

Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez

à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes

mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de

battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour

donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le

frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus

délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de

même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous

devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté,

par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au

niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible

avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe

de le faire._»

Saint Anselme.

* * * * *

Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et

bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins

de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur

tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne

les âmes_...

Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les

anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_.

Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge,

puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me

suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu

par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point

courroucer.

Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un

peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer,

il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières

semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles

aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et

aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des

bonnes amitiés de filles bien nées et sages.

Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous

avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et

_paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la

passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine

que la raison seule.

Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes

doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour

le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre

propre cœur.

Saint François de Sales.

* * * * *

_Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils

sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou

qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus

à cette première simplicité.

Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu.

Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien

plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la

crainte.

Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de

bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.

Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne

les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent

une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient

incapables_.

Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible.

Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la

crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile,

il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les

autres remèdes.

Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les

choses que vous exigez de lui.

Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et

impérieux qui fait trembler les enfants.

_Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne

craignent point de vous laisser voir leurs défauts.

Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le

plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude,

tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon

supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux?

Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la

sous l’apparence de la liberté et du plaisir.

Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière

sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur

état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les

réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas

à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en

hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement

à leur inspirer l’amour._

Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se

réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content

d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction

ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage.

S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides.

La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les

maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les

organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_.

Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté

et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est

perdu...

Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était

horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal:

c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un

tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit

par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne

commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en

bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que

vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon,

et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui

disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher

longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla

remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon

impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant

tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et

cause de maux!

Fénelon.

* * * * *

Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur

l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans

les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans.

Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait

uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de

l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière

infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les

pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se

voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans

cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient

les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne

savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète

indifférence.

... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre

allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui

étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient

à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils

apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de

dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans

aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement

parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en

rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des

générations nouvelles et les guidèrent vers le bien.

Newman.

* * * * *

Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez

pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère:

_fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir

qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les

froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur

prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale

affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on

trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours.

Voilà pourquoi il faut être mère.

Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la

mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés

dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut

gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur.

Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et

une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en

disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le

travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et

dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux,

converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux,

en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours.

On fait comme cela quand on aime.

Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de

ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment.

Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il?

Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent

même avec nous._

Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de

l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à

autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la

bienveillance, de la charité affectueuse.

Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre,

pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils

pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce

n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et

quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la

sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et

cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois

la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection.

C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants

que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le

voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois,

et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle.

C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une

de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le

faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la

pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion

fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour

ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de

sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de

Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des

retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession,

le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut

punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il

faut gagner les âmes.

J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être

inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du

monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et

la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever

n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le

supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline

militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de

même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique

très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une

maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier.

C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question

d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale,

c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile,

je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle

coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes;

on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre

matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On

peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur

soi-même, ni sur les autres.

Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des

enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus

simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une

exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce

sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire

d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs

ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin.

Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le

reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la

volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.

Mgr Dupanloup.

La pédagogie d'un saint · 第 20 / 25 题