La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut
partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la
joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation
joyeuse.
Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui monte? Voilà un des
problèmes les plus débattus par nos pédagogues modernes. Les réponses
sont diverses comme les philosophies ou les doctrines qui les dictent.
Le Bienheureux Don Bosco, lui, avait pris position. S’il est un esprit
propre à comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire monter en
fleur, puis en fruits l’âge terrible qui va de douze à dix-huit ans,
c’est assurément celui qui prend le nom et s’inspire des principes du
grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. Dressé à cette école, pénétré
des maximes de ce maître, Don Bosco établit un corps de doctrine
pédagogique qui est de première valeur. Il fit plus: il l’accrut,
l’enrichit de sa propre expérience, de ses réflexions d’homme du
vingtième siècle, et de cette collaboration étroite entre la pensée de
l’Évêque de Genève et celle de son disciple moderne sortit un art
d’éducation qui s’impose.
A l’analyse, on constate, presque de prime abord, que ce système a
compris l’importance capitale de la joie en éducation. Dans la vie de
ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et très belle; il l’a
versée à haute dose dans son règlement; il en a pour ainsi dire imbibé
chacune des actions qui composent la journée du collège. Sans faire fi
de la discipline--qu’il voulait exacte, mais pas tâtillonne; respectée
de l’élève, mais pas idolâtrée du maître; familiale et jamais
draconienne--il voulut que la joie tînt un rôle de premier plan dans
l’éducation de ses fils. Il ne s’en est jamais repenti.
* * * * *
Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours
d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans
laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie
était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie
tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il
fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure
où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait
cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants
pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des
paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci:
«Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en
promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le
théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas
Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses
tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses
formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un
philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées
_in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos
meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi
je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que
l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire
ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits
heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences
les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir
avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait
que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de
tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité
de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât
profondément à l’élève.
[6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations
dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent
une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de
l’abbé Hetsch_, p. 368.
[7] A. Ravaisson.
Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et
l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à
la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la
participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes
suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute
voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs,
produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des
instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la
musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et
captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant
aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en
souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour
qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la
chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits
était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles
qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez
devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait:
«Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].»
[8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_.
Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de
répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses
lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu
ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où
la joie se sentît comme chez elle.
[9] Jules Ferry.
* * * * *
Dans quel but?
Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris
que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les
appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur
elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou
des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures
activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus
vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui
jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la
droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est
l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle
l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y
prendre garde.
Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la
tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se
prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle
les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson
de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du
moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce
nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à
la nature de l’enfant.
On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans
l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse
d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à
l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de
l’être, la moelle même du caractère.
[10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII.
Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation
salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement
à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est
rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui
n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que
cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si
juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute
cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le
nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de
chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain,
sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître,
tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère,
sauf le poison.»
[11] J. P. Richter.
Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il
importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive
l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il
serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il
emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est
bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une
idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se
présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.»
Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait
deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les
yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son
esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le
vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il
semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il
monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette
heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de
bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante,
qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de
la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai
rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des
créatures sorties de ses mains, après l’amour.
Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre
cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du
péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un
appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle
dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne
tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil
système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse
quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de
la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de
Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont
moins fâcheuses que celles de la tristesse.»
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Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si
aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures?
D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui
s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous
apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il
sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école
du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur?
C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne
l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette
plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se
contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de
surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment.
C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé.
Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais
insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un
don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu,
senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse.
C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en
paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se
sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la
religion avec toutes les sources des grandes émotions.
C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens,
d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie
de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline,
adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets
désastreux et déprimants d’une règle inflexible.
* * * * *
A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie?
A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales?
A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les
maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le
salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur?
Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de
pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se
chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le
roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer
au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons
affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache
d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a
donnée_. Et c’est déjà quelque chose.
Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont
parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au
poète[12] sous un jour sombre, avec
Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses,
Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . .
Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,
Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
[12] Victor Hugo.
Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les
plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on
montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire,
c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant
d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans
y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font
marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on
a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la
vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque
coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous
accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères.
Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que
jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond
des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de
retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants
prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués,
tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout
haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les
mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme.
Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y
dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au
voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur
existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent.
Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.
Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à
la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le
rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie,
aux devoirs austères!
V