De la liberté en éducation

Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de

l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté

de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière

d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à

l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la

liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans

cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien

près les menées de la grâce dans les âmes.

L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes,

celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce

n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une

ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine

philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux

uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement

incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en

saillies mauvaises; il faut la tenir constamment en lisière, la brider

sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une

discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine.

Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence,

personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la

répression aveugle.

D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les

premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il

n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir

quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit

pour le mal: dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la

laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes,

l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise,

de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les

ordres gênants de la raison!

[4] La première de ces affirmations est de _Rousseau_ dans l’_Émile_,

et la seconde de _Kant_ dans le traité de _Pédagogie_.

Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature

humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de

vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et

passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur

et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et,

après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument

d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté

trouvent chacune sa part.

Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se

souvenant que--comme dit Bossuet--sous les ruines de cette nature déchue

il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du

premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur

la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur

les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que

l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à

l’épanouir; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut

que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de

leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à

l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui.

D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un

système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente,

s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à

l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu? D’un flair mystérieux,

le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps,

devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés

humaines;--de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt,

élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au

milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer

avec leurs élèves;--d’un sens profond de l’Évangile, où toute la

pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre

sacré;--enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi

fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale

dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle

cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques

ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides,

originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé

par le Bienheureux Don Bosco.

* * * * *

Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant,

entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du

curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon

œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne.

Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux

gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les

manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose

d’officiel, de réglementé.

Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni! La

marche vers la Table Sainte bancs par bancs! C’est si beau, si ordonné,

si édifiant! Les confessions à date fixe: telle classe, tel samedi;

telle autre classe, le samedi suivant! Une belle règle uniforme, rigide

et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et

heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la

chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout,

présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient

faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule

pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la

communion, le spectacle est encore plus original, plus typique,

dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire «_Misereatur

vestri..._» et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à

l’_Ecce Agnus Dei_, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier

banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la

chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui

s’échappent des bancs du milieu; les bancs de devant, ceux de derrière,

déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains

paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas; d’ici, un

enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître; de là, un

surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et

durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent,

les autres laissent passer; les uns s’avancent dans le plus parfait

recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains.

Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel;

mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce

serait difficile. Pourquoi cela? C’est que Don Bosco a défendu de se

rendre à la Table Sainte par bancs entiers; il a même été jusqu’à bannir

de ses maisons l’expression «communion générale». De la piété, oui, et

beaucoup, mais de la piété libre; la communion fréquente et même

quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux

jours de grande fête.

Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y

retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle

est absolue: voilà la part de la discipline. Et la plupart des

surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier

eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux! Et quelle

franche liberté laissée à ces ébats! Les amateurs de balle se groupent

entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis

qu’une épuisante partie de «gendarmes-voleurs» embrigade les plus

bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de

laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant

à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré

cette incartade, Don Bosco répondit: «Va, le mal est petit, l’important

est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu...» Et un

geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible

pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme.

Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les

élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux

dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans

les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral.

Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au

professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige

des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le

crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les

meilleurs établissements; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a

la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute

empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de

l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux

lèvres par le regard rigide du maître; elle s’insère tout naturellement

dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend

les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain

quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite

embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions,

même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces

attitudes qui figent, ou paralysent les langues: tout en lui au

contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la

demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des

causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet

exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.

Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les

ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa

solution la plus intelligente: qu’y voyez-vous? Courbés sur leur

travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement

progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs

professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant

la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques

s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens

un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de

l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent

cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée

sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité.

La plupart se rendent à ces raisons; mais si, un jour ou l’autre, par

caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut

quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui

sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est

libre: nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui

faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences

fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient

pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le

«sic volo, sic jubeo»; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre

vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie

cet imprudent qui veut s’émanciper.

L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de

temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien--Don

Bosco l’exigeait--a toujours sa porte ouverte: entrée libre comme au

bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux; s’il

arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose: figure

nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à

manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne

l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant

prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu

honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus

paternel; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme

dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés

ont leurs inconvénients: qui le nie? Mais si l’on savait comme ils

attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs

maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe?...

* * * * *

D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire

l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres

moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.

Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître

ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions,

d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la

loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une

discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte

dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un

rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge? Il faut donc,

conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière

et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se

remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en

des jeux, des promenades, des divertissements variés; il faut les

laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans

crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur; il faut

les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer

familial, ils penseront tout haut. «Donnez donc aux enfants, disait le

Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage.»

«Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe

Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché.»

Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions

multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives,

d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches

particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des

occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les

promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son

dessein. Il poussait même plus loin: de ses meilleurs élèves il faisait

des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de

gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie

salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant

des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de

chaque élève. «La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse,

a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de

chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa

valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler.

Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la

décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les

formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient

inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent

l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations

achevées.» Ces lignes sont de 1910; en 1875, Don Bosco réalisait déjà,

dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment.

[5] _Du dressage à l’éducation_, par L. Mendousse, Paris, Alcan.

De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous

dire: «qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime

de l’hétéronomie à celui de l’autonomie», on réclame pour l’âme de

l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours

efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout

ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt

d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la

règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne

fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un

ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en

face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou

tremblement; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de

belle humeur par ceux auxquels elle est proposée.

* * * * *

C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi,

dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si

rares et d’une espèce si particulière.

Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se

passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements; elle avait une

police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un

cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et

quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les

châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au

contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment

lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit

pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la

justice; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du

volontaire déterminée; avec elle le châtiment corporel est

impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi

l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte; avec

elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce

qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux; avec

elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère

sait manier si délicatement.

Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes,

ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la

liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de

toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé

mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un

autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui,

dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de

le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi.

Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur

des riens. «Fais ceci; ne fais pas cela; ne touche à rien; tais-toi; tu

parleras quand on t’interrogera; tiens-toi droit, etc., etc.» Au

contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le

laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don

Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que

ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout

seul. On est sur la berge, on surveille l’effort: l’enfant le sait bien;

et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier

au secours: un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous

servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le

tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance,

c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la

lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu

abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation.

* * * * *

Les résultats de cette éducation, on les aperçoit: indiquons-les en deux

mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le

régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les

enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides; avec

la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les

autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double

échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies

latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves

sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On

a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne

les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit

inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe

toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie

et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents

mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être,

elle sera de force à leur résister.

* * * * *

Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs,

c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux

savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette

pédagogie est vigilante; comme elle, elle s’installe au cœur même de la

place et ne le lâche jamais; comme elle, elle respecte la liberté de

l’homme, de l’enfant; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les

moyens pour la redresser, la discipliner; comme elle, elle ne punit le

péché que par ses propres conséquences; et comme elle, elle exige

l’acquiescement volontaire de la conscience; comme elle enfin, elle peut

apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle,

elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh

bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en

petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de

Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il,

tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre,

quoique un peu vulgaire: l’essayer, c’est l’adopter.

La pédagogie d'un saint · 第 11 / 25 题