Un grand éducateur

Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme

éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode.

La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son

existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante

des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné

son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la

jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement

déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec

succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille,

parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le

spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on

s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses

maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans

une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la

veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur,

porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude

distante du clergé de son temps.

A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie

d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système

d’éducation.

* * * * *

Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_,

d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A

deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la

famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons.

Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné,

Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le

second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout

imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du

foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement.

Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais

possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio

deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner

sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation

que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la

douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui

s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec

un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la

sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de

violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des

flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que

de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie

douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne

frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait

de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les

yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de

certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les

tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle

souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur

passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se

faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême

de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois

petits chrétiens la faisait arriver à ses fins.

Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude

de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa

mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il

se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de

souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il

essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir,

la formatrice de sa pensée.

* * * * *

A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son

apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui

dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui

gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups.

Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de

poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas

de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur

amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la

même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître.

Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.»

Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain

matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien

de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne

sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et,

sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher

d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta

d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait

si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?»

C’est elle qui avait deviné.

* * * * *

Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes

féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait

fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres,

sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde

lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait

mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes

personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se

muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les

honneurs d’une seconde édition.

Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de

se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il

reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il

réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le

catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles

histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet

embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que

celui de la bourgade paternelle.

Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des

environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement

de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società

dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise

conversation, et le second, une franche gaîté.

La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant,

d’adolescent, de jeune homme.

«Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère.

--Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au

sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer;

je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le

salut de leur âme.»

* * * * *

Si je puis arriver au sacerdoce!

Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part,

l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux

événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait

se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait

alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles

fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses

études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension

d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer

successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon

confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le

préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles

professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant

les éléments de chacun de ces métiers.

Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq

ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement

de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner

ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait

alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à

son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour

sa tâche de futur éducateur.

Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune

séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de

mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur

de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement

impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus

maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales.

Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de

séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les

rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient

alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des

membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance,

il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader

que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait

trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la

maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée,

et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des

passions. «Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses

Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la

soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître

intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal.»

* * * * *

Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux

Cafasso, son confesseur, au _Convitto Ecclesiastico_ de Turin. Cette

institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du

diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de

casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres

expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal:

offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans

les paroisses, etc., etc.

C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut

l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la

plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une

capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de

la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés

par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart,

apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait,

presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des

sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de

travailleurs que celle-là; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux

abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains

vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants

oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité.

Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y

découvrait un spectacle aussi navrant: des familles de huit, dix, douze

personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air

empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien

de vices! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un

beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre

maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don

Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux

de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de

tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici

l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la _Petite Maison de

la Divine Providence_, immense hôpital fondé par le Bienheureux

Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies,

filles de l’inconduite.

Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans

guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une

société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses

devoirs! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers

quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes

de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents

insouciants ou impuissants: dans un coin on se battait, dans un autre on

polissonnait; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro; des

blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos

malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau! Raccourci

douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse! Le prêtre

s’approchait des groupes, mais sans succès: à le voir venir à eux, les

uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait

imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste,

triste; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène,

il la connaissait, dans ses moindres détails: il l’avait déjà aperçue,

et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors:

maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là: au

dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand,

guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et

de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette

heure de consolation ne sonnera pas? pensait l’abbé. Et il s’en

retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter.

* * * * *

Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte

Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la

sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements

pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très

recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans,

pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait,

avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois,

cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble

imposant et sévère.

«Que fais-tu là? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu

pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et

sers la messe.

--Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.

--Alors pourquoi es-tu entré ici? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements

comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux? File au plus vite!»

Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au

malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne

devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours

poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par

où il était entré, sortit dans la rue.

«Pourquoi battre ainsi cet enfant? dit Don Bosco au sacristain qui

rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon

d’agir.

--Mais aussi que faisait-il dans la sacristie?

--Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis.

--Votre ami, ce polisson-là!

--Parfaitement; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon

ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en

dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit

pas être loin, j’ai à lui parler.»

Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore

tremblante.

«Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de

mal. Comment t’appelles-tu?

--Barthélemy Garelli.

--De quel pays es-tu?

--D’Asti.

--Quel est ton métier?

--Maçon.

--Tu as encore ton père?

--Non: il est mort.

--Ta mère?

--Morte aussi.

--Quel est ton âge?

--Seize ans.

--Sais-tu lire? Écrire?

--Ni l’un, ni l’autre.

--Chanter? Siffler?»

L’enfant se mit à rire: c’était fini, la glace était rompue; l’amitié

naissait.

--Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion?

--Pas encore.

--T’es-tu confessé quelquefois?

--Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.

--Dis-tu tes prières, le matin et le soir?

--Je les ai oubliées.

--Vas-tu à la messe le dimanche?

--Ça oui, presque toujours.

--Vas-tu au catéchisme?

--Je n’ose pas.

--Pourquoi?

--Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage.

Alors, vous comprenez...

--Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu?

--Bien volontiers.

--Quand veux-tu que nous commencions?

--Quand vous voudrez.

--Ce soir?

--Ce soir.

--Et pourquoi pas tout à l’heure?

--Si vous voulez.

--Hé bien, je vais dire ma messe maintenant: tu y assisteras, et, après,

nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme.»

Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait

dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première

leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer

près d’un demi-siècle! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande

chose allait naître là, à deux pas du tabernacle: il se mit à genoux et

récita, tout seul évidemment, un _Ave Maria_, un simple _Ave Maria_ pour

que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide

de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les

humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le

sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.

«Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy?» demanda d’abord

l’abbé.

L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix! Qu’est-ce

que cela pouvait bien être?--Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce

premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère! Ainsi,

dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des

adolescents qui ignorent tout de leur baptême! Quelle misère et quelle

honte! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui

apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait

dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée,

instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de

larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle

suscite, fait mériter le Paradis.

Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus:

l’enfant partit sachant faire le signe de la croix.

«Tu reviendras, Barthélemy?

--Pour sûr!

--Alors ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai

quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser.»

Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et

deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple,

affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un

dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon,

découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre,

quelques apprentis maçons qui sommeillaient. «Que faites-vous là, mes

amis? interrogea-t-il.--Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le

plus hardi; ce prêtre ne parle pas pour nous: alors, vous

voyez...--Suivez-moi», dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada

de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela

faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et

attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils

dépassaient la centaine.

Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui

revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage

était fondé: _l’apôtre_ était lancé. Pendant près de cinq ans il

endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande

d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe; mais

enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un

hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent.

Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses

multiples ramifications: cours du soir, internats, écoles

professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie

ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier.

Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra

s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée,

celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de

Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour

laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance.

* * * * *

Cette mission, quelle était-elle?

Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul?

Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco

que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à

l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela.

Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son

peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier,

d’un d’Halluin, d’un Timon-David?

Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était

encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une

méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours,

à conquérir pleinement la jeunesse au Christ.

Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son

sens inné de l’éducation? Non: de cela il se défendit toujours. Deux ans

avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire

de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret

de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de

l’excellent supérieur, il avait répondu: «C’est grâce à la crainte de

Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce

que je veux.»--«Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu

n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre?

Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que

j’en fasse profiter mes séminaristes.» «Mon système! Mon système! allait

répétant le Bienheureux, en pliant la lettre; mais si je ne le connais

pas moi-même! Je n’ai eu qu’un mérite: aller de l’avant selon

l’inspiration du Seigneur et des circonstances.»

Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne

songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien,

en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience,

mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa

toujours de le composer.

A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière

d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et

pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de

novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel: à quoi tient

cette renommée?

A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur

tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la _méthode

préventive_ en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la

_méthode répressive_, était la seule qui pouvait, à l’heure présente,

prétendre à un vrai succès: et par succès il entendait, non pas le

spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la

transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce.

Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le

Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de

lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut

dire, dans son vivant enseignement[3].

[3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude

magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des

Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable

travail: _Del metodo educativo di Don Bosco_.

De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les

collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant: «Reste

tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon

voici ce qui t’attend.» Dans ce système, le tout de l’éducation n’est

pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur--facilement identifié

avec l’immobilité et le silence--profondément respecté, voire idolâtré.

De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le

souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don

Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement

autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à

peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il

arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada

ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est

pas encore pleinement gagnée; tout de même le nombre des éducateurs

grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques.

A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de

doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars

un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le

détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était

plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le

maître comme chez l’élève; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui

exprimait un des côtés de la méthode; ailleurs, de timides efforts

étaient tentés pour s’engager dans cette voie: nulle part la théorie

n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et

principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de

bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant

comme double base solide la raison et la foi.

Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à

l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers

toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un

pédagogue, c’est un éducateur; il n’échafaude pas des théories, il

enseigne par l’exemple; il apprend à ses disciples non la science

pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il

vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était

d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples.

Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui

demandaient quelques directives, il répondait: «Faites comme vous avez

vu faire Don Bosco.» Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir

d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème,

et concluait d’un air serein: «Vous avez compris maintenant comment il

faut faire.» Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former

ses disciples, il disait: «Je jette le toutou à l’eau, pour lui

apprendre à nager.»

* * * * *

Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des

cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé?

Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il

avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci

dessinateurs, ceux-là mathématiciens; lui était né éducateur. En lui

confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa

vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène

de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous

voudrions nous servir d’un terme moins fort: il n’y en a pas. Il lui

suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher.

Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le

cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui

répétait son grand principe:

«Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas

sa confiance, son amour!

--Mais comment les gagner? interrogeait le Cardinal.

--En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant

tous les obstacles qui les tiennent à distance.

--Et comment faire pour les approcher de nous?

--En nous approchant d’eux, Éminence; en essayant de nous plier à leurs

goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la

théorie nous passions à la pratique? Dites-moi à quel endroit de Rome

trouver une belle troupe d’enfants?

--Place des Thermes, ou place du Peuple.

--Eh bien, allons place du Peuple.»

On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple.

Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation,

l’œil à la portière.

Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en

approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense

l’Éminence derrière sa vitre.

Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté,

avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après

quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur

fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école,

leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les

plus sauvages «rappliquent». Alors Don Bosco: «Allons, mes petits,

reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler.» Et, la soutane

légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu

banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens

flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot

aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si

parfois ils prient et s’ils se confessent.

Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir; mais il ne veut

pas faire trop attendre le Cardinal qui observe; l’épreuve a été

suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure

par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur,

jusqu’à la voiture; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de

petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.

«Vous avez vu?», dit alors l’homme de Dieu au Cardinal.

Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques

minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en

était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe

d’enfants.

Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son

esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de

vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira

sans cesse.

A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas

ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas

garde au désarroi de sa jeunesse: «Un éducateur, pensait-il déjà, doit

se mêler à toute la vie de ses élèves.»

Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer

parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage

dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il

consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita! Très

probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être

Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la

moelle de leur doctrine.

Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui

tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences

malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier

d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs

impairs, leurs fautes même; il avait commencé le premier à le faire.

Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme

d’éducateur _sut prendre le vent_, et dans un siècle aussi rebelle à

toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la

raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments

contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa

pensée pédagogique prit corps.

* * * * *

Quels fruits a produits l’application de ce _système_? Plus d’un

sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le

condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à

l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle

impuissante à former des hommes et des chrétiens.

Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a

pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces

enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit.

Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une

certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière

les idées nouvelles? Douze. Douze sur cinq cents! Et au plus beau temps

de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient

des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples,

le P. Francesia, qui parlait de «ces pauvres dévoyés se refusant

obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de

Dieu»? Il y a aussi un songe curieux, dit le «Songe de la roue», où, à

travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au

Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit

qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent;

d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme

esclave de ses propres caprices; au cœur de quelques-uns grouille un nid

de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent; ceux-ci sont

complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien,

et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession

ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques

continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice

triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au

spectacle; une plainte jaillit de ses lèvres: «Mais ils sont donc

perdus, ces malheureux! Est-ce possible? Au lendemain d’une retraite! A

quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils? Ah! si je

m’attendais à cela!»

Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux

montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la

plaine.

«Vois-tu cette multitude? dit-il.

--Oui. Qui sont-ils?

--Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des

autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci.»

L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire

Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des

jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un

Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant

plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République

Argentine, demandait au Bienheureux:

«Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint

Louis?

--C’est très vrai.

--Vous pourriez m’en citer?

--Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore.»

Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien.

L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal

cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres.

Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes

religieux, Don Bosco leur fit cette confidence: «Je vous assure que nous

aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que

Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je

ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne

reconnaisse un jour sa sainteté.» On sait que l’événement est bien près

de s’accomplir.

Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait

de dons spéciaux, il eut cet aveu: «Il y a dans ces murs une âme d’une

pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui

Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire

avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de

façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la

Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de

même quand j’ai besoin de quelque faveur.»

Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de

cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire: «Elle réussit

dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper

à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle; elle les

rend moins dangereux.»

Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre

Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un

jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison

de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions:

Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité

de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et

l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la

refusa avec cette raison: «Je connais Don Bosco, il est capable de faire

des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme

cela.»

Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole

de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée:

«Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner.» La répression

est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour

prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse,

toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en

cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout

à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que

parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail

constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie

pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que

l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de

se voir obéi par un amour reconnaissant.

La pédagogie d'un saint · 第 7 / 25 题