INTRODUCTION

Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des

autels Don Bosco.

A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va

de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des

œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car,

émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a

joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et

bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et

serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de

Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet

homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine

désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à

peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de

cet apôtre moderne était captivante.

[1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte,

3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs.

Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur.

Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint

Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre

Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont

dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments

et les vouloirs du Christ.

Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement

et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a

travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la

jeunesse[2]._»

[2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum

familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita

consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16

décembre 1929.)

Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il

mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put

l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection,

l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les

cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis,

éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il

ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise

et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine

sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes

lignes.

* * * * *

A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais

insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit

mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en

l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il

doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De

professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants

seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.

Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas

du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite,

louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système

d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter,

s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est

nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation;

mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais

nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le

surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante

tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui

fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des

matières réfractaires à l’assimilation.

C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la

chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur

salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie

il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un

frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de

l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à

celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la

confiance, à l’abandon.

Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit,

avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance.

Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le

cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment?

En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant

surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant

les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le

Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en

développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en

sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient

aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières

traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on

l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans

confiance, pas d’éducation._

Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève,

quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de

commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors,

doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde

surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et

surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources

de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la

Sainte Vierge_.

Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine,

puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le

courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne.

Voilà le terme de cette éducation.

Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors

le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs,

la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel

de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger

au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu.

Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier

souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge

Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son

âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante,

aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la

conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une

formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement

l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout.

* * * * *

Était-il si neuf ce système?

Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne

directe.

Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à

travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des

maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En

recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par

les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout

de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble,

un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie

chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses

contemporains, il a pris figure de précurseur.

En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la

page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses

brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du

loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses

unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie.

Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où

le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La

Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche

pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune

du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle

supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...»

* * * * *

Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de

l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre

apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son

estampille.

Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat,

se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin

contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils

sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces

vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs,

inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre

les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là.

Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer

l’attention des professionnels en éducation sur cette forme

d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur

ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain,

comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le

_système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de

sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au

moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre

siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et

elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la

qualité de sa méthode.

Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne

détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle

n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc

raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de

bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau,

des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir

du coin de l’œil.

Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher

d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que

l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les

voûtes de la Basilique Vaticane.

* * * * *

Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami

de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il

pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints,

apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la

Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les

soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune

Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de

son bon Maître.

Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon,

nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant,

sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à

l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son

ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des

ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes,

il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim

eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la

saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du

troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien:

«Eh bien, vous savez, j’ai deviné.

--Quoi donc?

--Le ressort secret de votre éducation.

--Ah bah! J’en doute.

--Si, si.

--Voyons un peu.

--Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.»

Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui

avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et

nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation.

De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard

septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux

avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber

de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma

pédagogie, disait-il, est fille de l’amour.

Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici!

Vous intéressera-t-elle? Je l’espère.

Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite.

Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le

demande à Dieu.

La pédagogie d'un saint · 第 5 / 25 题