Le père de Clément était un bon fermier du Nivernais, le plus riche
de son village, qu’on appelait La Bastie; il possédait une métairie
adossée à un coteau boisé, de bonnes prairies d’un rapport sûr, des
champs bien cultivés et quelques arpents de bois qui supportaient
fort gaillardement une coupe décennale, et repoussaient à merveille,
ensuite, en baliveaux droits et noueux.
A la métairie on engraissait des bœufs; deux vaches suffisaient au
laitage, et les valets de ferme qui avaient eu la fantaisie de changer
de maître revenaient bien vite au premier, car il était indulgent et
facile entre tous.
Le père de Clément était un brave homme de cinquante ans, au teint
fleuri, à l’œil fin, à la lèvre souriante et bonne, au sens droit.
Sans être âpre, il comptait; il n’était pas avare; mais il faisait
ses affaires. On l’aimait à La Bastie, parce qu’il était charitable;
les paysans en querelle le prenaient volontiers pour arbitre, et ses
jugements étaient sans appel.
Je crois même qu’il avait été question de le nommer maire de la
commune; mais il avait refusé, alléguant modestement qu’il n’était pas
assez instruit pour remplir d’aussi graves fonctions.
Avant d’aller plus loin, il est bon, je pense, que je vous dise ce
qu’était Clément lui-même. Clément avait vingt ans bien révolus,
il était près de vingt et un, et l’eût-il oublié, ses conseillers
habituels l’en auraient fait souvenir; nous vous dirons bientôt
pourquoi. C’était un grand garçon fluet et blanc, toujours en habit
noir, et que les voisins nommaient monsieur Clément, alors qu’ils se
bornaient à appeler son père le père Estival.
Le père Estival, vieux de bonne heure, avait envoyé son fils au collége
et lui avait fait donner de l’éducation. Le bonhomme, dont le coup
d’œil était sûr et le sens si droit d’ordinaire, avait fait fausse
route en cette circonstance, et il ne tarda point à s’en apercevoir.
Avant son départ pour Nevers, où il avait fait ses études, Clément
était un gros garçon réjoui et joufflu, qui ne rêvait pas d’autre
avenir que l’héritage paternel, et ne trouvait point de séjour plus
agréable que la métairie. Depuis son retour, Clément avait changé du
tout au tout. Les souliers lacés et la veste de gros drap de son père
l’humiliaient outre mesure; il prétendait que l’existence des champs
était prosaïque et sans accidents, et il cherchait vainement autour de
lui les héroïnes qui pullulent dans les feuilletons-romans du journal
auquel il était abonné.
Le père Estival avait toujours songé à bien établir son fils, et il
avait, pour cela, jeté les yeux sur une nièce à la mode de Bretagne,
qui se trouvait, à vingt ans, veuve d’un meunier, le plus riche des
environs. Le moulin de la veuve était situé à deux portées de fusil de
la métairie.
C’était un joli moulin blanc et coquet, qui babillait à ravir sous
les rameaux verts d’une touffe de saules. La meunière était blonde,
agaçante, mutine et jolie comme une héroïne de George Sand; elle
soignait ses mains blanches, et chaussait ses petits pieds délicats
de fins souliers venus de la ville. Elle était charmante, le soir,
assise au seuil de sa porte, gourmandant ses valets d’un ton qu’elle
s’efforçait vainement de rendre sévère.
Quand le père Estival passait par le moulin, il souriait dans sa
cravate, et se frottait les mains, en murmurant:
--Quelle fine mouche et quelle jolie fille j’aurai là pour bru!
Et puis, comme le père Estival était, avant tout, propriétaire, il
jetait un coup d’œil sournois sur les terres dépendant du moulin et qui
touchaient aux siennes, et il se disait:
--Mon fils Clément aura, un jour, le plus beau bien qu’il y ait de
Decise à Nevers et de Clamecy à Moulins.
Cependant les allures dédaigneuses de son fils inquiétaient légèrement
le bonhomme. Il s’apercevait avec peine de la répugnance que lui
inspiraient les travaux des champs et cette poésie du foyer, la
meilleure des poésies. Il lui permettait volontiers l’habit noir,
pensant que si le vêtement ne fait point toujours le moine, du moins
il le fait respecter quelquefois; mais il ne pouvait accepter, sans
murmurer, que monsieur Clément, lorsqu’un valet manquait à la ferme,
n’ôtât point cet habit pour se charger de sa besogne.
Néanmoins, il faut l’avouer, le bonhomme Estival ne perdait, de tout
cela, ni le boire ni le manger, et il comptait beaucoup trop sur son
autorité paternelle, et, peut-être aussi, un peu, sur les beaux yeux de
la meunière, pour ramener son rejeton à de plus saines idées.
Il s’en alla donc, un matin, à huit heures, tandis que ses bouviers
déjeunaient, heurter à la porte du moulin, où la belle veuve achevait
de lisser ses cheveux blonds devant un petit miroir; et lorsqu’elle
lui eut avancé un siége en lui disant:
--Bonjour, oncle Estival, asseyez-vous donc!
Il commença la conversation en ces termes:
--Rose, ma nièce, quel âge as-tu donc?
--Oh! je suis vieille, mon oncle, très-vieille..., fit-elle avec une
coquetterie qui sentait la ville bien mieux que la campagne; j’ai vingt
ans!
--Peuh! dit le fermier, je m’accommoderais fort de ta vieillesse. Tu es
jolie, Rose...
--Ah! dit-elle avec un sourire, vous croyez!
--Dame! c’est mon avis, et celui de bien d’autres. On le dit volontiers
à La Bastie.
--On dit tant de choses! les villageois sont jaseurs, mon oncle...
--Soit; mais il vaudrait mieux qu’on ne jase pas.
--Tiens! dit Rose avec une petite moue charmante, cela ne fait de tort
à personne qu’on dise que je suis jolie...
--Tu es veuve, ma nièce.
--Hélas! soupira Rose d’un ton qui n’était pas très-désolé.
--Si tu te remariais...
--J’y songe, murmura-t-elle ingénument.
--Que penses-tu de ton cousin?
--De Clément?
--Oui, dit le père Estival d’un clignement d’yeux.
--Hum! fit Rose, il est bien... monsieur.
--Préférerais-tu qu’il fût trop... paysan?
--C’est selon... mais...
Le père Estival se frotta les mains.
--Ce _mais_ me plaît, dit-il.
--Je n’ai pas dit _oui_, mon oncle.
--As-tu dit _non_?
--Pas encore.
--Alors, c’est fait. Adieu, Rose...; je t’annonce la visite de ton
cousin.
--Bon! déjà?
--Quand mes foins sont mûrs, je les fauche; il ne faut pas attendre
l’hiver.
--Eh bien! vous êtes aimable! murmura la meunière piquée.
--Ne m’as-tu pas dit que tu vieillissais?
Rose ne répondit point d’abord; mais elle se pendit au cou du fermier,
lui mit un gros baiser sur les joues, et lui dit en le menaçant du
doigt:
--Ah! si vous n’étiez pas un homme d’âge!
Le père Estival s’en alla guilleret et léger, comme s’il avait, au
moulin, troqué sa cinquantaine contre les vingt ans dont la meunière se
plaignait.
A la porte de la ferme, il rencontra Clément.
Clément était grave et pâle comme tout héros d’un roman bien conduit.
Il aborda son père avec un salut cérémonieux qui donna fort à penser au
bonhomme.
--Mon père, lui dit celui-ci, je vous cherchais.
--Et moi aussi, répondit le fermier.
--J’ai à causer avec vous...
--C’est comme moi. Mais, ajouta le père Estival qui s’imagina deviner
le but de Clément et qui, en pareil cas, n’était nullement fâché de lui
voir faire le premier pas, commençons par toi: que me veux-tu?
Clément prit une attitude mélodramatique:
--Mon père, dit-il, c’est demain le 1ᵉʳ novembre.
--Jour de la Toussaint, dit le fermier, et l’anniversaire de ta
naissance, Clément, mon fils.
--C’était ce que j’allais vous dire, mon père.
--Tu vas avoir vingt et un ans...
--Oui, mon père.
--C’est l’âge où un garçon s’établit.
--J’y songe, mon père.
--Ah! très-bien, murmura le père Estival.
--Mon père, continua Clément, vous savez que vous me devez compte de la
fortune de ma mère?
Cette brusque interpellation fut désagréable au père Estival;
cependant il répondit avec calme:
--Je le sais, mon garçon, et je te devrai demain soixante mille francs,
un beau denier, je t’assure.
--Oh! dit Clément, je ne réclame que le revenu.
--Hum! murmura le père Estival, tu ne le dépenseras pas tout entier ici.
--Je ne compte point rester ici, mon père.
Le fermier recula d’un pas.
--Je pars demain pour Paris.
Le bonhomme Estival recula encore, et crut rêver.
--Mais ta femme n’y voudra point aller, s’écria-t-il. Et qu’y
feriez-vous, d’ailleurs! Qui soignerait le moulin, la métairie?...
--Que me chantez-vous là, mon père; de quelle femme et de quel moulin
parlez-vous?
--De Rose, de son moulin. Ne veux-tu pas épouser Rose?
--Une paysanne! Fi!
Et Clément, à son tour, fit un pas en arrière:
--Mon père, continua-t-il, vous m’avez fait donner de l’éducation; vous
comprenez que je ne puis être ni meunier, ni fermier.
--Et que veux-tu donc être? s’écria le père Estival avec indignation.
--Je veux être peintre, dit froidement Clément; ou plutôt, je le suis.
J’ai du talent...
Le fermier haussa les épaules:
--Ce garçon est fou, murmura-t-il: peut-être ferais-je bien de le faire
interdire.
Clément salua son père, et s’en alla.
Le père Estival demeura abasourdi pendant quelques instants, il croyait
rêver; mais enfin il jugea prudent d’aller consulter sa nièce, la
meunière, adoptant cet adage berrichon: _que les femmes ont plus de
sens dans le petit doigt que les hommes dans toute la tête_.
La meunière l’écouta jusqu’au bout, et lui dit avec beaucoup de calme:
--Mon cousin a raison de vouloir aller à Paris. Laissez-le partir.
--Es-tu folle?
--Du tout. Soyez tranquille. Il en reviendra.
--Mais... murmura le fermier au désespoir.
--Oncle Estival, dit la meunière avec un sérieux comique, je suis
vieille, j’ai de l’expérience, voulez-vous vous en fier à moi?
--Parle...
--Clément ira à Paris..., dès demain...
--Mais pourquoi?
--Chut! vous lui servirez une pension de trois mille francs par an...
--Bon Dieu! fit le fermier, tu veux donc me ruiner!
--Et s’il fait, des dettes, ce qui est probable, vous les payerez.
--Juste Ciel!
--Jusqu’à la concurrence de ses soixante mille francs.
--Rose, ma fille, tu es aussi folle que lui.
--Nullement. Avant un an, Clément sera de retour.
--Que le Ciel t’entende!
--Et il n’aura plus d’habit noir!
--Ah! soupira le fermier.
--Il mettra une bonne blouse par-dessus une excellente veste de drap
cadis.
--Tu crois?
--Dame! vous savez le proverbe: Ce que femme veut, Dieu le veut!
Et Rose s’attifa le plus coquettement qu’il lui fut possible, mit sa
jupe des dimanches, ses bas fins, ses souliers mignons, son fichu le
plus gracieux, donna le bras à l’oncle Estival, et s’en vint avec lui à
la métairie.
Clément était dans sa chambre; elle y monta, ferma la porte sur elle,
et lui dit:
--Mon cousin, votre père, l’oncle Estival, se fait vieux: il radote
même un peu, je crois. Il vient de me faire un conte.
Clément ouvrit de grands yeux.
--Figurez-vous qu’il a prétendu que vous vouliez aller à Paris.
--C’est vrai, dit froidement Clément.
--Aussi, n’est-ce point de cela que je doute; mais il a ajouté qu’il
s’y opposerait.
--Nous verrons bien! grommela résolument le peintre futur.
--Vous sentez, dit Rose d’un ton confidentiel, que j’ai dit au père
Estival qu’il était un vieux radoteur de songer à vous faire fermier
comme lui, et à vous marier avec moi, qui ne suis qu’une meunière et
une paysanne.
--Ma cousine..., balbutia Clément confus et contraint de s’avouer que
Rose était jolie à croquer.
--Votre père avait tort, monsieur Clément, continua-t-elle avec une
coquetterie diabolique. Il est tout naturel que vous profitiez de
l’éducation que vous avez reçue, et la femme qu’il vous faut, c’est une
belle dame de Paris.
Clément frissonna d’orgueil, mais il ne cessa point de trouver que Rose
était réellement jolie.
--Aussi, poursuivit Rose, j’ai persuadé votre père, et vous me devez un
fier cierge. Il ne s’oppose plus à votre départ...
--Ah! ma cousine..., que vous êtes bonne!
Clément baisa la main de la meunière, qui murmura à part:
--Ce garçon est bien niais de s’imaginer que les dames de la ville sont
plus jolies que les meunières de La Bastie!
Le lendemain, Clément partit, en compagnie d’une assez piètre
connaissance, un ancien camarade de collége, qui faisait à Paris
d’assez mauvaise peinture, et lui avait tourné la tête en lui vantant
ses succès de toute nature.
Le père Estival, après le départ de Clément, fondit en larmes comme un
enfant.
--Consolez-vous donc, mon oncle, lui dit la meunière; il reviendra...
et bientôt...
Hélas! un an s’écoula; le pauvre fermier ne vit poindre à l’horizon
que les réclamations d’une foule de créanciers. Il paya sans mot dire,
il paya toujours, car Clément était maître de sa fortune; mais il se
tournait de temps en temps vers la meunière, et lui disait:
--Tu vois bien qu’il ne revient pas?
--Patience! répondait-elle avec moins d’assurance que jadis.
Ce qui n’empêcha pas le bonhomme Estival de tomber en une tristesse
profonde et de vieillir de dix années en quelques mois.
Au bout de ces quelques mois, les dettes de Clément avaient atteint le
chiffre énorme de trente mille francs.
Quant à la peinture, elle était en médiocres progrès. Le jury du
Louvre avait refusé le tableau que Clément destinait à l’exposition;
ses prétendus amis le volaient comme dans un bois; une femme du grand
monde, à la main de laquelle il avait osé aspirer, l’avait congédié
poliment.
La désillusion arriva. Un beau jour, Clément se prit à songer que Paris
et la vie artistique avaient bien leurs épines, et puis il se souvint
de l’agaçant minois de la meunière, et puis encore de l’étreinte
douloureuse de son vieux père, qui pleurait lors de son départ...
Malheureusement, Paris ressemble au labyrinthe de Crète, ou n’en sort
qu’avec le fil d’Ariane, et une femme seule en possède le peloton.
Le peloton ne venait pas, Clément continuait à errer à Paris, de
déceptions en déceptions, lorsqu’un matin le facteur lui apporta une
lettre ainsi conçue:
«Mon cher cousin,
«J’ai vingt et un ans, je suis vieille et songe à faire une fin.
Je me marie dans huit jours. Devinez avec qui? Je vous le donne en
cent et en mille... Je vais devenir votre belle-mère, et j’épouse
le père Estival. Il a cinquante et un ans, c’est vrai, mais il
est frais comme une rose et conservé comme un muguet. Nous sommes
voisins, la ferme et le moulin réunis feront un beau bien. Je vous
invite à mon mariage. Si vous avez déjà épousé une belle dame de
Paris, amenez-nous-la, nous lui ferons fête de notre mieux. Nous ne
sommes que des paysans, mais nous savons les usages.
«Votre future belle-mère,
«ROSE.»
«_P. S._ Votre père ne voulait pas que je vous écrive, parce
qu’il disait qu’une noce de paysans ne doit pas amuser beaucoup un
monsieur comme vous; mais j’ai pensé que vous n’étiez pas fier et
que vous honoreriez la nôtre de votre présence. Nous signons le
contrat dimanche, après la messe.
«2ᵉ _P. S._ A propos, comme il est fort possible que vous soyez
gêné, attendu que l’existence de Paris coûte beaucoup d’argent, je
vous envoie mille francs, afin que vous arriviez sans retard.»
Clément tomba des nues à la lecture de cette lettre, puis il s’écria
que son père était fou de se marier à son âge, et il songea encore à la
mutine figure de la meunière.
Les mille francs de Rose arrivaient comme marée en carême; il s’en
servit pour régler quelques dettes criardes, et le soir même il prenait
la diligence de Nevers... Le surlendemain, c’est-à-dire le dimanche
matin, Clément arrivait à La Bastie. Pour atteindre la métairie, il
fallait passer par le moulin; Clément en vit la porte ouverte, il
entra, et trouva la meunière à sa toilette.
--Ah! mon Dieu! monsieur Clément, murmura-t-elle avec une pointe
d’ironie, comment, vous voilà?
--Sans doute, dit-il avec une émotion dont il ne put se rendre maître.
Rose était plus jolie que jamais.
--Et cette belle dame de Paris?
--Je ne suis pas marié.
--Vrai? Eh bien, tant pis!
Clément se mordit les lèvres.
--Vous y tiendriez donc bien? dit-il avec dépit.
--Dame!
--Je croyais qu’autrefois mon père... avait eu l’intention...
--Il radotait, mon cousin; mais il s’est fait raisonnable..., et il a
pensé que ce qui n’était pas bon pour vous le pouvait être pour lui.
Tenez, le voilà.
Le père Estival entra: il était mis comme un prince; il avait une fleur
de sourire aux lèvres, un rayon de bonheur dans les yeux. Bref, il
avait quarante ans plutôt que cinquante.
Après avoir embrassé son fils, non sans quelque émotion, il met un gros
baiser au front de Rose, en lui disant:
--Bonjour, ma petite femme!
Clément trouva ce bonjour familier et même impertinent.
--Allons à la messe, dit le bonhomme. Viens-tu, Rose? venez-vous,
Clément?
--Pourquoi ne me tutoyez-vous plus, mon père?
--Dame! mon garçon, un monsieur comme toi...
Clément rougit et balbutia.
--Monsieur Clément, dit la meunière, avec un respect empreint de
maligne ironie, partez avec mon mari; je vous rejoins. J’ai des ordres
à donner pour qu’on reçoive bien M. le notaire qui va venir.
Clément, à ce mot de notaire, prit le bras de son père avec une
mauvaise humeur concentrée, et dit au fermier, chemin faisant:
--Y songez-vous, mon père, de vous remarier à votre âge?
--Tiens! pourquoi pas? fit le fermier, en se redressant et faisant
valoir ses avantages physiques; je ne suis point encore si moisi...
--Sans doute.
--Si détérioré...
--Je n’en disconviens pas.
--Et elle est jolie, ma future?
--Hélas!
--Pourquoi cet hélas!
--Oh! murmura Clément, c’est que je songe qu’elle a trente ans de moins
que vous.
--C’est juste, mais bah!
--Et vous serez bien vieux... qu’elle sera encore jeune et jolie.
--Bah! j’espère me conserver.
--Réfléchissez bien, mon père...
--Ah! dame, dit le fermier, d’un air niais, à présent il n’est plus
temps de reculer...
--Et pourquoi donc?
--J’ai annoncé mon mariage.
--Peuh! dit Clément, ça se voit tous les jours, un mariage qui se rompt.
--Et puis le notaire va venir...
--Diable!
--Et tu sais qu’il vient de Nevers.
--Il pourrait bien y retourner...
--Oui mais il a rédigé le contrat.
--A-t-il laissé les noms en blanc?
--Je ne sais pas... Pourquoi?
--C’est qu’en ce cas la besogne de ses clercs ne serait point perdue,
le contrat servirait à un autre.
--Et à qui? fit le père Estival, avec un fin sourire.
--Parbleu! dit résolument Clément, à moi, s’il vous plaît!
En ce moment, la meunière les rejoignit.
--Dis donc, Rose, fit le père Estival, sais-tu bien que mon bonheur
futur fait des jaloux? J’ai un rival...
--Tant pis pour lui! répondit-elle.
--Et devine qui?
--Oh! dit-elle, avec son mutin sourire, la chose n’est pas difficile,
c’est mon beau cousin de Paris; mais il perd son temps; je ne veux pas
d’un mari en habit noir, moi qui suis meunière, je l’enfarinerais du
matin au soir.
--Si ce n’est que cela? s’écria Clément, en ôtant son habit et se
jetant aux genoux de la meunière, dont il baisa les deux mains, me
voici en corps de chemise... costume de moulin!
--Alors, dit-elle, vous ne retournerez point à Paris, et si nous avons
des enfants, ils n’iront jamais au collége.
--Je vous le promets.
--C’est singulier, murmura le père Estival, que les jeunes gens
d’aujourd’hui ne veuillent jamais être ce qu’étaient leurs pères!...
Ce fut la seule critique de la conduite de son fils que se permit le
brave fermier, qui se résigna de bonne grâce à changer de rôle et à se
contenter de celui de grand-père.