VIII

Le digne gentilhomme, légèrement ému, essaya bien de retenir la

pouliche et de modérer sa fantastique allure, mais la bête s’échauffait

de plus en plus et tirait de nombreuses étincelles des cailloux du

chemin, qui devenait de plus en plus mauvais, à mesure que la nuit

s’épaississait et se trouvait envahie par les ténèbres.

L’oncle Antoine commençait bien à se dégriser, mais la force lui

manquait, il perdait insensiblement la tête, et il vint un moment où il

roula si fort sur la selle, qu’il mit involontairement l’éperon dans le

ventre de l’ardente bête qui prit le mors aux dents.

Dès lors, l’oncle Antoine se sentit en péril et appela au secours, mais

nul ne l’entendit; puis, pour comble de malheur, le coup de fusil d’un

braconnier acheva d’épouvanter la pouliche qui, par un bond précipité,

brisa à moitié les sangles de la selle, et le vieux cavalier, perdant

l’aplomb, se trouva sous le ventre de sa monture, le pied engagé

dans l’étrier, une jambe pendante, et se cramponnant avec terreur au

chanfrein, pour n’être point broyé par les cailloux.

Mais il était lourd, l’excellent chevalier de Vieux-Loup, son

volumineux abdomen avait un poids énorme, le chanfrein commençait à

céder, et le pauvre homme affolé, et voyant arriver le moment fatal où

son dernier point d’appui se briserait et où il serait traîné par le

pied sur la route de plus en plus pierreuse, se prit à pousser des cris

lamentables.

Tout à coup, le chanfrein cassa; mais en ce moment aussi, la bête

s’arrêta court; une main de fer lui avait, dans l’ombre, étreint les

naseaux, et le digne gentilhomme, parvenant à se dégager, se releva

tout meurtri, contusionné, mais, en somme, sain et sauf.

Son sauveur était un jeune homme, autant qu’on pouvait en juger, dans

les ténèbres, à sa taille et à sa tournure.

L’oncle Antoine se précipita vers lui, les mains ouvertes et pénétré

de reconnaissance... mais soudain il recula d’un pas et comme saisi de

vertige, car son sauveur lui disait:

--Vous l’échappez belle, monsieur le chevalier de Vieux-Loup.

Cette voix, l’oncle Antoine la connaissait trop bien; c’était celle de

Dragonne, de Dragonne qui venait de quitter Gaston et traversait la

route au moment même où le chevalier se trouvait en si grand péril de

mort.

--Cornes du diable! s’écria-t-il, suis-je donc assez malheureux pour

devoir la vie à un Lancy en jupons?

--Bah! répondit Dragonne, je ne vous demande aucune reconnaissance.

--Corbleu! ma petite, il n’est pas moins vrai que sans vous...

--Dame! vous étiez mort avant dix minutes.

--Ah! maudite pouliche... Si encore vous ne m’aviez pas reconnu... si

j’étais bien sûr que vous ne saviez pas... mais je criais...

--Alors même que vous n’eussiez pas crié, monsieur le chevalier, je

vous aurais bien reconnu tout de suite... à votre gros ventre!

Et Dragonne s’éloigna en riant.

--Cornes de cerf! cornes du diable! jurait le chevalier, et dire que

c’est ce démon de Dragonne qui me sauve... Ah! je ne me le pardonnerai

de ma vie... Maintenant ces gens-là vont le publier partout, et ils

auront le beau rôle... J’en rougis d’indignation!

Et l’honnête chevalier reprit en maugréant le chemin de la

Châtaigneraie, regrettant jusqu’à un certain point de n’être pas mort.

Il eut grand’peine, tant il était bouleversé, à gravir les hauteurs de

la Châtaigneraie pédestrement, car il ne se fiait plus à la maudite

pouliche.

L’oncle Joseph et Mignonne étaient couchés; il était trop honteux de sa

double mésaventure pour éprouver quelque besoin de la conter; aussi,

après avoir attaché la pouliche au râtelier, gagna-t-il son lit en

trébuchant et sans songer même à se procurer une lampe.

Il se coucha sans lumière, et, le vin aidant, dormit jusqu’au lendemain

neuf heures, le moment où les valets de ferme de la Châtaigneraie se

réunissaient dans la vaste cuisine de la tour pour prendre le repas du

matin.

L’honnête chevalier de Vieux-Loup avait fait les plus mauvais rêves.

Dragonne de Lancy avait tourmenté son sommeil sous toutes les formes et

dans toutes les attitudes; il avait essuyé dans son rêve plus d’un coup

de fusil à gros sel, plus d’un coup de pierre bien ajusté.

En s’éveillant et se frottant les yeux, l’excellent homme se souvint du

péril qu’il avait couru, de son ivresse, et surtout de sa libératrice.

Un soupir rempli d’angoisses s’exhala de sa poitrine, et il quitta sa

chambre honteux et triste comme ce renard pris par une poule, dont

parle le bon La Fontaine.

L’oncle Joseph, lorsque son frère apparut sur le seuil de la cuisine,

était assis dans son grand fauteuil, et son visage renfrogné disait

éloquemment qu’il savait déjà une partie de l’équipée nocturne de M.

le chevalier de Vieux-Loup.

--Ah! vous voilà, monsieur mon cadet, dit-il avec humeur; vous dormez

bien le lendemain d’un voyage.

--Quelle heure est-il donc, mon frère? demanda l’oncle Antoine avec la

timidité d’un enfant sévèrement admonesté par un grand parent.

--Neuf heures, mon frère.

--Je suis rentré tard, balbutia le chevalier.

--Pourtant, ricana l’oncle Joseph, la pouliche que vous avez achetée me

paraît avoir la jambe grêle et le jarret solide.

--Ah! vous... l’avez vue? fit l’oncle Antoine, qui se prit à rougir

comme une belle fille, malgré ses soixante ans révolus.

--Pardienne! ricana le baron, je lui ai même enlevé la selle qu’elle

avait sous le ventre, au lieu de la porter sur le dos... Est-ce une

façon à vous de monter à cheval, monsieur mon cadet?

--La maudite bête, balbutia l’oncle Antoine, a failli me tuer.

--A qui la faute, monsieur? Jean le sarcleur ne vous avait-il pas

prévenu?... Mais, poursuivit le baron de Vieux-Loup, les jeunes gens

ne doutent de rien; les chemins pierreux, la nuit, une bête affolée,

qu’est-ce que cela? Ils vont toujours, quitte à arriver en mille

morceaux.

--Ah! soupira l’oncle Antoine, c’est un coup de la Providence que je

sois encore de ce monde, ou plutôt...

L’oncle Antoine se souvint de Dragonne, et se troubla tellement,

qu’il balbutia, puis s’arrêta net. Il était si ému, le digne homme,

que vainement on lui eût demandé la suite de ces belles histoires qui

charmaient les veillées de la cuisine.

--Corbleu! monsieur, s’écria sévèrement M. le baron de Vieux-Loup, que

vous est-il advenu de si terrible que vous vous arrêtiez court comme un

bidet qui s’épouvante?

--J’en mourrai de honte, grommela l’oncle Antoine.

--Mais enfin...

--Eh bien! mon frère, répondit le bon chevalier qui fit un stoïque

effort... eh bien! nous sommes déshonorés à tout jamais.

--Que voulez-vous dire, monsieur mon cadet? exclama l’oncle Joseph qui

fit un soubresaut sur son siége.

--Je veux dire que moi, Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie,

murmura piteusement le chevalier, je suis encore de ce monde parce

qu’il existe des Lancy en Morvan.

La stupéfaction de l’oncle et des valets se trouva portée à son comble

par ces derniers mots, et, cependant nul n’osa interroger le chevalier,

tant il était pâle et confus.

Il eut la force enfin de raconter d’une voix entrecoupée sa terrible

aventure et comment il devait la vie à Dragonne. On l’écouta avec une

sourde colère, car à la Châtaigneraie on détestait les Lancy autant

que, à la Fauconnière, on abhorrait les Vieux-Loup. L’oncle Joseph

cachait sa tête dans ses mains avec une douloureuse indignation.

--Cornes du diable! s’écria-t-il tout à coup, cette race maudite

nous poursuivra donc partout et à toute heure!... Ah! j’ai le mot de

l’énigme à présent... Les Lancy recherchent notre alliance.

--Ventre de daim! exclama l’oncle Antoine à son tour, que voulez-vous

dire aussi, monsieur mon aîné?

--Mignonne... murmura l’oncle Joseph.

M. le chevalier de Vieux-Loup était si troublé en pénétrant dans la

cuisine, qu’il n’avait pas songé à demander où était Mignonne, et

Mignonne, en effet, était absente.

--Mignonne! fit l’oncle Antoine, où donc est-elle?

--Dans sa chambre.

--Et pourquoi ne vient-elle pas déjeuner, cette petite?

--Parce qu’elle n’a pas faim.

--Hein! fit le digne chevalier, qui ne comprenait pas qu’on n’eût pas

faim à seize ans.

--Elle n’a pas faim, murmura tristement le baron, parce qu’elle pleure.

--Elle pleure! exclama le cadet des Vieux-Loup... elle pleure!... Et

pourquoi pleure-t-elle, monsieur mon aîné?

L’oncle Joseph haussa les épaules.

--Dites-moi donc, fit-il dédaigneusement, vous qui avez lu tant

de livres où il est parlé des femmes, dans quelle circonstance il

est possible de savoir ce que les femmes pensent et ce qu’elles

éprouvent?...

--Mais enfin... elle ne pleure pas... sans raison?

--Non, certes; seulement elle ne veut point dire pourquoi. Je l’ai

vainement questionnée pendant une heure, priant, caressant, grondant,

la prenant sur mes genoux et l’appelant «ma chère petite belle,» ou

la repoussant avec colère, et lui disant: «Allez vous cacher, vilaine

sotte!» tout a été inutile. Elle se contentait de me répondre: «Je

pleure, parce que je suis malheureuse!...»

--Elle est folle! murmura le chevalier de Vieux-Loup.

--Folle!... non, répondit l’oncle Joseph avec irritation; mais elle

a été enjôlée par ce drôle d’Albert. Oh! les Lancy!... les Lancy!...

quelle race maudite!...

--Cornes du diable! monsieur mon aîné, s’écria l’oncle Antoine,

êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là?

--Si j’en suis sûr, ventre de daim! riposta le baron; mais comment donc

expliquer ces larmes?... Pourquoi pleure-t-elle?... Ne savez-vous pas

qu’Albert et elle se sont rencontrés souvent? Qu’avant-hier encore...

La colère étouffa la fin de la phrase de M. le baron de Vieux-Loup et

la fit dégénérer en un sourd gémissement.

--Ah! soupira l’oncle Antoine, si ce diable incarné de Dragonne ne

m’avait pas arraché à la mort hier soir, je sais bien, monsieur mon

aîné, ce que je vous aurais proposé...

--Eh bien! fit le châtelain, que me proposeriez-vous?

--Je vous aurais dit, monsieur mon aîné: Il y a assez longtemps que

le manoir de la Fauconnière nous défigure le paysage et nous masque

l’horizon; il faut en finir; nous allons nous mettre à la tête de nos

vassaux...

L’oncle Joseph haussa les épaules.

--Vous avez la berlue, dit-il, et vous oubliez que nous n’avons plus de

vassaux...

--C’est juste, murmura le petit homme ventru, je me crois toujours au

temps des chevaliers de la Table-Ronde.

Un nouveau geste dédaigneux du châtelain accueillit ces paroles de son

puîné.

--En attendant, murmura l’oncle Antoine désappointé, qu’allons-nous

faire? Cette petite pleure à nous fendre le cœur. Je l’entends

sangloter d’ici.

--Nous la mettrons au couvent.

--Belle consolation, ma foi! afin qu’elle prenne le voile comme

mademoiselle de la Vallière, dont je lisais, il y a huit jours, la

touchante histoire, ou qu’elle se fasse enlever par ce drôle d’Albert,

favorisé par l’abbesse... Eh! mon Dieu! cela s’est vu.

--Oui, répondit ironiquement l’oncle Joseph, cela se voit dans tous ces

romans de l’empire, dont vous me cassez la tête... mais pas ailleurs.

Il est probable que le colloque hargneux des deux frères se fût

prolongé indéfiniment sans aucun profit pour la pauvre Mignonne qui

continuait à pleurer, si une grande rumeur ne se fût élevée tout à

coup dans la cour du manoir, que les valets avaient prudemment gagnée

un à un pour se soustraire aux éclaboussures de la querelle qui ne

pouvait manquer d’éclater entre les excellents gentilshommes, lesquels

traduisaient souvent leurs querelles en bourrades que Jean le sarcleur

et Lazare le bouvier avaient le guignon de happer au passage.

--Oh! oh! dit l’oncle Joseph; qu’est cela, s’il vous plaît?

Et il se leva pour gagner le corridor; mais soudain Jean le sarcleur

apparut, le visage bouleversé.

--Monsieur le baron! dit-il, monsieur le baron! Ah! si vous saviez!...

--Eh bien! qu’est-ce donc? imbécile.

--Le diable!

--Que parles-tu du diable, maraud?

--Je me trompe, monsieur le baron, c’est mademoiselle Dragonne.

--Dragonne! firent les deux frères reculant tous deux.

--Oui, le démon, le diable, Dragonne qui vient! répéta Jean dont les

dents claquaient de terreur.

--Qui vient ici? exclama le baron stupéfait.

--Ici, répondit Jean, avec son fusil...

--Seule?

--Non, avec trois hommes... Nous sommes perdus!...

--Cornes du diable!... s’écria l’oncle Joseph, c’est la Providence qui

nous l’envoie... Nous allons la recevoir à coups de fusil, monsieur mon

frère... Que tout le monde rentre, qu’on ferme les portes, qu’on charge

les armes!...

--Oui, oui, répétait l’oncle Antoine... Les Lancy nous attaquent, eh

bien! nous allons les recevoir... nous sommes Vieux-Loup, ventre de

daim!...

Les ordres du baron Joseph de Vieux-Loup de la Châtaigneraie avaient

été exécutés ponctuellement. Les valets, si souvent gourmandés à coups

de crosse par la belle châtelaine et qui tremblaient d’ordinaire en

entendant prononcer son nom, s’étaient tous réfugiés dans la cuisine et

s’empressaient de barricader la porte de la tour, poussant les verrous,

fermant les serrures et amoncelant dans les corridors les bahuts et les

escabeaux. Ils s’attendaient à soutenir un véritable siége.

M. le baron de Vieux-Loup et le gros chevalier, son frère, avaient

démoli pièce à pièce le vaste trophée qui surchargeait le manteau de

l’âtre; ils avaient distribué les fusils, les vieilles épées, et ils

armaient les carabines à double coup, tout cela en tremblant et agités

d’une singulière émotion.

Mignonne accourut à ce vacarme; elle pleurait encore; mais l’étonnement

arrêta le cours de ses larmes.

--Mon Dieu! demanda-t-elle avec terreur, qu’arrive-t-il et

qu’allez-vous donc faire?

--Ce qui arrive! fit l’oncle Antoine que la peur rendait féroce... il

arrive, mademoiselle, que nous allons en finir avec les Lancy!

--Mon Dieu! exclama Mignonne épouvantée et pâle, vous êtes fou!...

Pendant tous ces préparatifs de défense, Dragonne, qu’on avait vue

gravir le sentier de la Châtaigneraie, venait d’atteindre le pont de

sapins jeté sur le fossé du manoir.

Trois hommes étaient avec elle, ainsi que l’avait dit Jean le sarcleur,

mais elle n’avait point de fusil, comme l’avait prétendu le paysan, et

même elle était revêtue de ses habits de femme et ne portait à la main

qu’une simple ombrelle rose à manche d’ivoire.

Les trois hommes qui l’accompagnaient étaient, on le devine, Gaston,

Albert et le jeune chevalier de Lancy, arrivé si à propos la veille.

Dragonne s’appuyait au bras de Gaston; elle causait nonchalamment et

se préoccupait fort peu de la façon dont ils allaient pénétrer dans le

manoir, lorsqu’une voix partant du faîte de la tour se fit entendre:

--Qui êtes-vous et où allez-vous? demandait cette voix qui dissimulait

mal une certaine terreur sous son accent de menace.

--Oh! oh!... fit Dragonne en riant, allons-nous être obligés de sonner

à la herse et de mettre la lance au poing?

--Pardieu! s’écria Gaston, je crois que mes oncles ont vraiment perdu

la tête; voici des canons de fusil passant à toutes les croisées.

--N’avancez pas! répéta la grosse voix.

--L’oncle Antoine! murmura Gaston qui finit par apercevoir le digne

chevalier de Vieux-Loup, un fusil à la main, à califourchon sur le

rebord d’une croisée du deuxième étage.

Dragonne se prit à rire.

--Eh! mon Dieu! fit-elle, que vous prend-il donc, monsieur le

chevalier? Comptez-vous soutenir un siége? Je vous jure cependant que

nous n’avons pas, comme vous, l’intention de mettre le feu au manoir,

et je n’ai, moi que vous craignez tant, d’autre arme que mon ombrelle.

Et Dragonne, peu soucieuse des canons de mousquet que les deux

vieillards, ivres de peur bien plus qu’avides de vengeance, avaient

innocemment braqués à toutes les fenêtres, Dragonne traversa la cour au

bras de Gaston et vint frapper à la porte de la tour.

--Qui est là? demanda la voix de l’oncle Joseph, voix non moins rude et

non moins altérée que celle du gros chevalier.

--Une femme, répondit Dragonne; et vous seriez bien aimable, monsieur

le baron de Vieux-Loup, de lui ouvrir sans la moindre crainte, car elle

n’a dans la main ni fusil chargé à sel, ni même un simple caillou.

--Allons, mon oncle, disait en même temps Gaston, ouvrez-nous donc, je

vous prie: faut-il, par hasard, enfoncer la porte?

La voix de son neveu modifia singulièrement les projets de défense de

M. le baron de Vieux-Loup: il donna des ordres, et Dragonne et ses

compagnons entendirent à l’intérieur un grand remue-ménage de tables et

de chaises.

--Bon! fit Dragonne en riant, ils s’étaient barricadés. Ces braves gens

sont fous.

Tandis que Dragonne attendait que la porte s’ouvrît, l’oncle Antoine

avait le vertige à son poste de sentinelle. Il avait épaulé dix fois,

dix fois la crosse de son fusil était retombée. La terreur s’emparait

de lui à la pensée qu’il avait devant lui une femme, et que cette femme

l’avait sauvé.

Au bout de dix minutes d’hésitations, de pourparlers et de

conciliabules entre les deux châtelains, dont l’épouvante allait

croissant, et leurs valets qui frissonnaient au seul nom de Dragonne,

la porte de la tour finit par s’ouvrir, et mademoiselle de Lancy

entrant, appuyée sur Gaston, se trouva face à face avec l’oncle Joseph,

fort pâle et fort ému, et l’oncle Antoine, qui avait abandonné son

poste d’observation et était rouge comme un coquelicot.

Dragonne était charmante dans son négligé du matin; elle souriait avec

rêverie et ne ressemblait à rien moins qu’à cette Dragonne chasseresse,

à cette amazone redoutable qui pourchassait les Vieux-Loup, et dont

l’imagination des honnêtes vieillards s’était singulièrement exagéré la

férocité.

L’oncle Joseph et l’oncle Antoine, après avoir reculé devant elle,

éprouvèrent quelque honte de tous ces préparatifs de défense ridicules

que la jeune fille et Gaston remarquaient en réprimant à grand’peine

un éclat de rire. Ils allèrent même jusqu’à ordonner aux cinq ou six

valets qui tremblaient dans le coin le plus obscur de la cuisine,

de déposer leurs armes, et eux-mêmes replacèrent au trophée leurs

innocents fusils.

Dragonne s’assit alors dans le grand fauteuil à clous d’or, que l’oncle

Antoine, obéissant à un instinct de courtoisie, mélangé peut-être d’un

reste de terreur, lui avait avancé.

--Ah çà! dit-elle en riant et regardant tour à tour les deux

châtelains, je suis donc bien terrible, messieurs mes voisins, que vous

prenez de telles précautions pour vous garer du manche de mon ombrelle.

Regardez-moi donc, monsieur le baron, et vous, monsieur le chevalier,

vous qui me devez un assez joli cierge depuis hier, et puis, dites-moi

tous deux s’il est nécessaire, pour me recevoir, de distribuer des

armes à cinq ou six lourdauds, d’armer vos fusils à double coup, et de

barricader toutes les portes, ce qui fait frissonner et pleurer cette

jolie enfant que je vois là, dans l’angle de la cheminée, ses beaux

yeux remplis de larmes.

Et Diane tendit la main à Mignonne.

--Venez donc, ma petite cousine, lui dit-elle.

--Sa cousine! exclamèrent les deux vieillards avec stupéfaction.

--Pourquoi pas? répondit mademoiselle de Lancy, puisque j’épouse M.

Gaston de Vieux-Loup, que voilà.

L’oncle Joseph recula, et ses cheveux se hérissèrent; l’oncle Antoine

eut le vertige, et il crut un moment qu’il était encore au pouvoir de

la pouliche qui le traînait sur les cailloux de la route.

--Mes chers oncles, dit alors Gaston, vous n’en voulez tant au marquis

de Lancy que parce que, instinctivement, vous sentez que nous avons les

plus grands torts, et que le meurtre de son frère, le chevalier, pèse

sur votre conscience. Vous seriez moins disposés à haïr, si vous étiez

moins coupables, aujourd’hui surtout, n’est-ce pas? Oh! l’un de vous

n’est encore de ce monde que parce qu’il a plu à Dieu de placer des

Lancy sur son chemin.

L’oncle Antoine baissa la tête et balbutia.

--Eh bien! reprit Gaston, rassurez-vous; mon père n’a point tué le

chevalier de Lancy, mais son laquais. Le chevalier de Lancy est mort

aux Indes l’année dernière, et voici son fils que je vous présente.

Là-dessus, Dragonne reprit la parole et narra si spirituellement

l’histoire du chevalier, que l’oncle Antoine, qui prisait fort les

conteurs et les contes, se sentit subjugué. L’oncle Joseph gardait

cependant un silence farouche.

--Savez-vous bien, reprit Dragonne, que notre dernière querelle,

messieurs mes voisins, date du règne de Louis XV, et qu’il y a plus de

cent ans? N’est-ce pas qu’il serait temps que cela finît et qu’une des

deux races fît des excuses à l’autre?

--Des excuses! exclamèrent les deux gentilshommes avec indignation.

--Mon Dieu! oui, répondit Dragonne, et ce sont les Lancy qui les

font. Moi, Dragonne de Lancy, le diable incarné, comme vous dites, le

véritable homme de la famille, ainsi que vous le prétendez, je vous

fais humblement mes excuses, messieurs mes oncles.

Et la jeune fille prit la main des deux vieillards qui essayèrent bien

de se dégager et de se débattre, mais demeurèrent fascinés par son

sourire et sa douce voix.

--C’est drôle tout de même, murmura Jean le sarcleur à l’oreille de

Lazare le bouvier, c’est une vraie enjôleuse que cette demoiselle.

--Et jolie! répondit Lazare avec une béate admiration.

--Messieurs mes oncles, acheva Dragonne en prenant Mignonne dans ses

bras, je vous demande la main de ma cousine pour mon frère Albert.

Les dignes châtelains de la Châtaigneraie essayèrent bien de résister

encore; mais ils avaient tremblé dix ans au seul nom de Dragonne, ils

n’étaient pas assez forts pour lui résister. Elle les _enjôla_, pour

justifier le mot de Jean le sarcleur.

Le soir même, M. le marquis de Lancy et M. le baron de Vieux-Loup se

réconcilièrent publiquement. Le lendemain, il y eut un grand dîner de

famille à la Fauconnière, et quinze jours après, dans la petite église

de la Châtaigneraie, Gaston et Dragonne, Albert et Mignonne furent unis

à la même heure et par le même prêtre qui avait _éduqué_ Mignonne et

l’avait rendue plus savante que lui.

Aujourd’hui, le marquis et la marquise sont morts, mais les excellents

seigneurs de la Châtaigneraie vivent encore et se portent à merveille.

Quand vient le printemps, Dragonne et Gaston, Albert et Mignonne, qui

habitent Paris, accourent en Morvan; et c’est alors entre les deux

vieillards une lutte perpétuelle de petits soins, de délicatesses, de

caresses et d’attentions pour cette jolie Mignonne et cette terrible

Dragonne qui maniait si lestement le gourdin et la crosse de fusil.

Dragonne a renoncé à son justaucorps de chasse, elle ne tire plus

l’épée ni le pistolet, mais elle se promène, son ombrelle sur

l’épaule, dans les grands bois qui avoisinent la Châtaigneraie, au

bras de l’oncle Antoine, avec lequel elle discute gravement romans et

littérature. Quant à l’oncle Joseph, il dit souvent, en écoutant sa

belle-nièce qui cherche à le distraire, car il tourne insensiblement à

l’hypocondrie:

--Savez-vous bien, madame la baronne de Vieux-Loup, que vous lanciez

les pierres comme un frondeur du moyen âge...

--Bah!... fait Dragonne piquée, vous vous en souvenez encore, mon bon

oncle?

--Cornes du diable! répond le vieillard, comment ne m’en

souviendrais-je, madame ma nièce? j’en porte les marques.

Et M. le baron de Vieux-Loup de la Châtaigneraie met un baiser au front

de l’amazone, devenue la plus séduisante, la plus rêveuse de nos femmes

du monde, et qui n’a conservé de Dragonne la chasseresse que cet amour

ardent et profond qui naquit un soir dans les bois, entre les deux

couplets d’une fanfare, et dont elle enveloppe toujours son Gaston

bien-aimé, auquel parfois elle répète sur son piano:

Holà! sus, Fanfare et Bellone,

L’aube luit,

Et ma bonne trompe résonne

Avec bruit.

Je vais vous découpler, mes belles,

Il le faut;

Le cerf en verra de cruelles...

Tayaut!

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 27 / 32 题