La vallée où Gaston s’était engagé sur les pas de Dragonne était
abrupte et sauvage, et rappelait vaguement une de ces gorges sombres
des Apennins ou des Calabres, si énergiquement rendues par le pinceau
de Salvator Rosa, et parfois des peintres de son école.
Aussi loin que la vue pouvait s’étendre au nord, l’œil ne découvrait
que des bois épais de belle venue, sombres d’aspect, au milieu desquels
se dressaient çà et là, ainsi qu’un fantôme géant recouvert de son
suaire, une agglomération de rochers grisâtres affectant les formes les
plus bizarres et plus tourmentées.
Ce vallon était creusé en entonnoir; large au nord, du côté de la
grande vallée où se dressaient vis-à-vis l’un de l’autre les manoirs
de la Fauconnière et de la Châtaigneraie, il allait se rétrécissant
vers le sud, à mesure que les montagnes qui l’enserraient devenaient
plus ardues, plus hautes et moins accessibles, et enfin il se trouvait
encaissé tout à coup par deux talus granitiques où le pied le plus
exercé eût vainement cherché un sentier. Là, alors, les grands bois
dégénéraient en maigres taillis qui bientôt faisaient place à des
bruyères grises de chétive venue; ensuite la bruyère disparaissait à
son tour, et soudain le vallon, âpre et nu, se trouvait fermé par un
énorme rocher longtemps suspendu par un peu de terre durcie, garnie
d’une végétation souffreteuse, et qui avait fini, à l’aide des pluies
du dernier automne, par entraîner de son poids cette faible entrave et
par rouler dans l’abîme, qu’il avait comblé.
* * * * *
Depuis lors, impossible d’aller plus loin: un lièvre n’aurait pu y
trouver passage, et les veneurs des environs s’en applaudissaient et
combinaient toujours leurs plans de laisser-courre de façon à y acculer
la bête de chasse qui, arrivée là, se trouvait forcée de faire tête aux
chiens, sous la dent meurtrière desquels elle succombait bientôt.
* * * * *
Ce vallon, qui se nommait le bois des Verrières, était un des plus
giboyeux de la lisière méridionale du Morvan; il appartenait presque
tout entier à M. de Lancy, et Dragonne, en chasseresse passionnée
qu’elle était, donnait fort peu de permissions, même aux braconniers
ses amis, lesquels, du reste, s’en passaient parfaitement, mais
avaient la délicatesse de ne point toucher au gros gibier.
Lorsque mademoiselle de Lancy voulait courir un daim, elle découplait
au bois des Verrières, en cachette presque toujours, du reste, car le
sanglier abondait dans les environs, et le marquis n’entendait pas que
sa chère Dragonne allât s’exposer aux périls de cette terrible chasse.
Qu’on nous pardonne cette description des lieux, un peu longue
peut-être, mais nécessaire pour l’intelligence complète de la scène que
nous allons décrire.
Le premier coup de voix de Fanfare fit tressaillir Dragonne, ainsi que
tressaille, hennit et pointe les oreilles le cheval de bataille auquel
parvient tout à coup un lointain accord de clairon.
Elle regarda Gaston et lui dit:
--Entendez-vous?
--Oui, répondit Gaston avec calme, et il arma son fusil, après avoir
préalablement introduit dans chacun des canons sa baguette, auprès de
laquelle il plaça sa main ouverte pour juger de la charge.
--Oh! lui dit Dragonne en souriant, soyez tranquille, les amorces sont
bonnes, la poudre est vieille de dix ans, les balles sont justes, et
si vous les logez toutes deux au défaut de l’épaule, la bête de chasse
fût-elle un ours, je vous réponds d’un trou bien net comme n’en font
pas ces projectiles vantés des arquebusiers de Paris, qui étalent à
leur porte des plaques de fer traversées d’outre en outre.
La sauvage poésie du site, les caresses turbulentes du vent matinal,
l’isolement, la pureté du ciel, et surtout cette première symphonie,
discordante pour toute autre oreille que celle d’un chasseur, et que
les chiens exécutent si bien en broussaillant le taillis et mettant le
nez sur la brisée, avaient rendu à mademoiselle de Lancy cette mâle
audace qui formait la base de son caractère.
En ce moment, la femme s’effaçait devant le chasseur; la femme timide,
craintive, secrètement émue du trouble inusité de son cœur, et déjà
effrayée de son isolement avec l’homme vers qui une mystérieuse
sympathie l’attirait, cette femme venait de s’évanouir. Restait
Dragonne!
Dragonne, la jeune fille aux mœurs viriles, l’intrépide défenseur
du nom de Lancy, Dragonne, la chasseresse, qui gourmandait à coups
de crosse les valets de la Châtaigneraie; Dragonne, enfin, dont les
narines roses se dilataient et aspiraient avec volupté ce parfum du
péril futur que lui annonçait la voix de Fanfare, ainsi que le soldat
se grise par avance en humant l’odeur de la poudre.
Elle était superbe de pose, de maintien, de froid courage sur le
roc qu’elle foulait dédaigneusement, et du haut duquel elle dominait
le vallon, prêtant une oreille intelligente aux aboiements de la
belle chienne, qui battait le taillis et suivait au galop, s’arrêtant
parfois, parfois revenant sur ses pas, les méandres de la brisée.
En ce moment, elle ne s’occupait plus de Gaston; elle cherchait à
comprendre, aux intonations diverses échappées de la gorge enrouée de
Fanfare, le plus ou moins de temps écoulé depuis le passage de la bête,
la direction qu’elle avait prise après quelques fuites, et dans quelle
direction elle avait établi son fort; car, dès le premier coup de voix,
il lui avait été facile de deviner que la chienne était sur la voie de
la laie, et non point d’un dix-cors ou d’un bouquetin. Elle se retourna
enfin vers Gaston, et lui dit:
--Nous avons un bonheur inouï.
--En quoi, je vous prie?
--En ce que le fort de la bête est tout à fait dans le fond du vallon,
à vingt pas du cul-de-sac.
--Eh bien?
--Vous allez voir en quoi consiste notre bonheur. Si le fort se fût
trouvé par ici, il eût été possible que la laie s’esquivât, se fît
battre par Fanfare, et, refusant de nous faire tête, gagnât la partie
nord du vallon. Alors tout était manqué, elle nous échappait, car il
était impossible de la forcer et de l’acculer avec un chien seulement.
Mais, au contraire, j’en juge par Fanfare qui galope en aval et ne
s’arrête plus à fouiller les fourrés; au contraire, dis-je, elle est à
vingt pas du cul-de-sac, dans une de ces dernières tailles qui sont à
la lisière du bois, là où finit la futaie et commence la bruyère. Je
vais rappeler Fanfare, nous la suivrons au pas et ne la lâcherons qu’à
cent mètres de la bauge.
--Je commence à comprendre, dit Gaston.
--La bête prise sur ses derrières, poursuivit Dragonne, gagnera
inévitablement le fond de la vallée, et ira se heurter au rocher qui
la ferme. Force lui sera donc, alors, de rétrograder et de nous faire
tête. Alors Fanfare la tiendra ferme d’une part et vous lui barrerez le
passage de l’autre. Quant à moi...
--Mademoiselle, interrompit Gaston, permettez-moi de modifier votre
plan.
--Voyons.
--C’est fort joli, reprit le jeune homme, d’attaquer un sanglier dans
sa bauge et de l’éventrer gaillardement d’un coup de couteau de chasse;
mais on court le risque d’être décousu, et franchement le jeu n’en vaut
pas la chandelle.
--Ah çà! répondit Dragonne, auriez-vous peur, monsieur de Launay?
--Question bien impertinente, je vous jure, mademoiselle.
--On le croirait presque...
--Voulez-vous une preuve du contraire?
--Je l’attends avec une vive impatience.
--Eh bien! permettez-moi d’achever.
--Faites.
--Je vous disais donc que le jeu n’en valait pas la chandelle,
lorsqu’on avait vingt ans, comme vous, qu’on était fille adorée de
sa famille, et qu’on avait à jouer dans le monde le rôle d’une femme
spirituelle et charmante, ce qui vaut mieux, assurément, que le rôle
d’une amazone qui dépense son courage et risque sa vie pour le plaisir
stérile d’assassiner une bête stupide et féroce.
Dragonne se mordit les lèvres et fit un mouvement d’impatience.
--Attendez, poursuivit Gaston. Cependant, je comprends jusqu’à un
certain point une pareille fantaisie. Mais ce que je ne comprends pas,
ce que je ne puis admettre, c’est que la femme que séduit une telle
aventure se laisse accompagner par un jeune homme, fort, qui n’a point
le droit d’être lâche, à qui son sexe même réserve la première place
devant le péril, et qu’elle dise à cet homme: «Vous allez me suivre;
vous assisterez à la lutte, mais vous n’y prendrez aucune part.»
--Ah! fit Dragonne un peu confuse.
--Il me semble, reprit Gaston, qu’il serait beaucoup plus raisonnable
que je fisse le premier pas.
--Et s’il n’y en a pas de second, riposta Dragonne, quel sera encore
mon rôle?
--Pardon, observa Gaston, le sanglier peut me découdre, et alors...
--Ah! oui, fit Dragonne avec une moue charmante; quand vous serez à
terre, sanglant, mort peut-être, alors, moi, je serai chargée de vous
venger... Eh bien! je ne veux, point cela, monsieur; je suis femme,
j’ai le droit d’ordonner, vous devez m’obéir.
--Je vous ferai respectueusement observer, mademoiselle, que mon devoir
de galant homme est de m’y refuser.
Dragonne frappa du pied avec mutinerie.
--Voyez-vous, continua Gaston, qu’un coup de boutoir vous renverse, que
vous soyez foulée aux pieds, fouillée par cette horrible bête? Il me
sera fort glorieux, vraiment, de l’abattre lorsque vous serez blessée,
et peut-être mortellement...
Ce que disait Gaston était d’une logique rigoureuse, et Dragonne le
comprit parfaitement.
--Eh bien! lui dit-elle, prenons un moyen terme: rapportons-nous-en au
sort.
--Non, dit Gaston, il y a mieux...
--Comment cela?
--Nous attaquerons tous deux.
--La lutte, il me semble, perdra fort de son héroïsme.
--Mais non, si l’on songe surtout que la laie a des marcassins.
--C’est juste, fit Dragonne. Allons, qu’il en soit comme vous voudrez.
Et Dragonne prit la petite trompe de chasse qu’elle portait en sautoir,
l’emboucha, et en tira les premières notes aiguës et claires d’un
bruyant _romps-les-chiens_ qui arrêta court l’intelligente Fanfare.
Dans les pays montagneux, où la chasse à courre ne peut être suivie
à cheval, on arrive, par de laborieuses leçons, à dresser les chiens
de meute à des arrêts qui permettent au veneur de les rejoindre. Le
chien, fait à ce manége, demeure alors immobile, le nez sur la voie, la
queue horizontale, l’oreille tendue, et il attend que son piqueur ou le
veneur lui-même le rejoigne. Alors il reprend sa course. Au bout de dix
minutes, Gaston et Dragonne rejoignirent Fanfare, qui les attendait et
ne donnait plus de la voix.
--Allez, ma belle, lui dit mademoiselle de Lancy, pied lent et nez sûr;
nous te suivons.
Dragonne, alors seulement, daigna armer son fusil.
--Il faut tout prévoir, dit-elle à Gaston, mais il est probable qu’il
me suffira de mon couteau.
Fanfare galopait lentement, revenant quelquefois sur ses pas, puis
repartant, mais ne laissant jamais entre elle et les chasseurs qu’un
intervalle de quelques pas.
La vallée se rétrécissait toujours à mesure qu’ils avançaient,
la futaie devenait plus rare à droite et à gauche, les taillis
broussailleurs commençaient; Dragonne éprouvait petit à petit cette
indicible émotion, étrangère à la crainte, du reste, et qui s’empare
du chasseur lorsqu’il prévoit que la bête n’est pas loin. Fanfare
approchait toujours, donnant un coup de voix de temps à autre, et
tournant vers sa maîtresse un œil intelligent.
Soudain elle s’arrêta, fit tête queue, poussa un long aboiement et fit
mine de vouloir rebrousser chemin.
--Oh! oh! dit mademoiselle de Lancy en regardant Gaston, ceci est
bizarre; on croirait que Fanfare renonce sur la voie.
--C’est une refuite, répondit Gaston. Avant de gagner la bauge, la bête
aura fait une pointe.
--Et peut-être n’est-elle pas rentrée, fit Dragonne un peu désappointée.
Mais la chienne se retourna de nouveau et reprit la voie.
Dragonne respira. Gaston commença à réfléchir.
Or, en réfléchissant, Gaston se disait:
--Cette jolie Dragonne est une franche étourdie, et si je la laisse
s’aventurer, elle ira, tête baissée, se faire découdre. Or, je l’aime,
c’est incontestable, et je songe sérieusement à en faire ma femme. Il
serait donc absurde et sans précédent que, pour satisfaire son caprice
de petite fille jouant à l’amazone, je lui laisse courir un danger
réel. Si la laie tient tête, je lui campe une balle, à moins que je ne
sois assez heureux pour devancer Dragonne et tuer le monstre d’un coup
de couteau sur la nuque, à la manière des toréadors.
Un soubresaut de Fanfare arrêta court le monologue prudent de Gaston.
La chienne, à vingt pas d’un hallier, le dernier du fourré, avait fait
un saut en arrière, puis elle avait été prise de ce tremblement subit
qui s’empare des plus braves chiens lorsqu’ils se sentent seuls en
présence d’un ennemi aussi redoutable que le sanglier.
--Hardi! Fanfare, sus! ma belle! cria Dragonne.
L’émotion de la chienne ne tint pas contre les encouragements de sa
maîtresse; elle répondit par une grêle de notes enrouées où perçait la
fureur, puis elle s’élança et fouilla résolûment le hallier, où bientôt
elle disparut.
Des grognements plaintifs et rauques en même temps répondirent bientôt
à la magnifique sonnerie de Fanfare; puis un marcassin de quatre ou
cinq mois sortit du fourré et vint donner tête baissée dans les jambes
de Gaston.
--Malédiction! lui dit Dragonne, la laie n’est point rentrée à la
bauge. Notre chasse est manquée. Et elle envoya au marcassin la balle
de son canon droit et le tua roide.
Au même instant, le second nourrisson de la laie sortit du hallier et
voulut fuir.
Fanfare le suivait et lui mordait les jarrets avec fureur.
On eût dit que la vaillante bête était confuse et désappointée de ne
point rencontrer un ennemi digne d’elle.
Dragonne, non moins furieuse que la chienne, campa son dernier coup
de fusil au second marcassin; mais soit qu’elle eût ajusté trop
précipitamment, soit que l’émotion dépitée qu’elle éprouvait l’eût mal
fait épauler, la balle de la jeune fille subit une légère déviation, et
au lieu d’atteindre le marcassin à l’épaule et de le foudroyer, elle
lui fracassa la cuisse gauche.
Le marcassin roula sur lui-même, ainsi qu’un lièvre qui fait le
manchon, et la douleur lui arracha les cris, les grognements les plus
discordants, qu’augmentaient encore les morsures cruelles de Fanfare
qui lui fouillait les entrailles.
Pendant deux minutes, Dragonne et Gaston en demeurèrent étourdis.
Vainement essayaient-ils de rappeler Fanfare; Fanfare était sourde et
impitoyable. Le marcassin faisait retentir la futaie et les nombreux
échos des rochers de ses hurlements les plus lugubres, et Gaston
n’osait lui envoyer une balle à son tour, car Fanfare le couvrait.
--Il faut en finir, dit alors mademoiselle de Lancy.
Et elle courut au marcassin, dégaina son couteau de chasse, et écartant
Fanfare à coups de fouet, elle coupa la gorge à l’animal, qui exhala
son dernier grognement et son dernier souffle avec un flot de sang.
L’action de Dragonne avait été assez prompte pour que Gaston ne songeât
pas à la suivre; mais il était à vingt pas d’elle, et tout à coup il
tressaillit à un bruit subit qui s’élevait des halliers voisins, un
bruit de feuilles froissées, de branches brisées et coupées net, une
sorte de galop sourd qui ressemblait à un murmure de l’ouragan, et
Dragonne ne s’était point relevée encore, car pour couper la gorge du
marcassin, elle avait été forcée de s’agenouiller, que la laie, que les
cris désespérés de sa progéniture avaient attirée, déboucha à trois pas
aux regards épouvantés de Gaston, qui vit Dragonne perdue.
Épauler, faire feu coup sur coup, fut pour le jeune homme l’affaire
d’une seconde. Au premier coup, le monstre ne tomba point; au
deuxième, il roula sur le sol en hurlant; mais il se releva tout à
coup, écumant, le crin hérissé, l’haleine brûlante, l’œil hagard, et il
donna tête baissée sur Dragonne encore à genoux...
Et Gaston avait lâché ses deux coups.
Le siècle d’agonie qui s’écoula pendant les deux secondes que le jeune
homme mit à franchir l’espace qui le séparait de la laie est impossible
à décrire.
Dragonne avait poussé un cri, et elle était renversée sous le monstre,
qui la fouillait, heureusement avec plus de fureur que de discernement,
et labourait le sol de ses boutoirs.
Gaston se précipita sur lui, l’étreignit à bras le corps, l’enleva de
terre avec une vigueur herculéenne, et comme il l’avait saisi par les
reins, qu’il ne craignait point, par conséquent, un coup de boutoir, il
le lâcha. Dragonne, une fois dégagée, il tira son couteau.
La laie, sanglante et épuisée déjà, revint cependant sur lui et broya
sous ses redoutables mâchoires le canon du fusil déchargé que Gaston
tenait encore et dont il s’était fait un bouclier.
Mais alors Gaston retrouva complétement son sang-froid, et abandonnant
son arme à la fureur du monstre, il fit un saut de côté et lui plongea
verticalement son couteau dans le cou, à la naissance de l’épaule. La
laie tomba foudroyée...
Gaston revint alors à Dragonne.
Dragonne était couverte de sang et horriblement pâle. Elle avait reçu
un coup de boutoir peu dangereux, heureusement, dans les chairs du bras
gauche; mais la douleur était si vive qu’elle s’évanouit dans les bras
de Gaston, au moment même où celui-ci essayait de la remettre sur ses
pieds.
Notre héros s’occupa peu de l’évanouissement; mais il ouvrit aussitôt
la veste de chasse de Dragonne, lui dégagea le bras, étancha le sang,
s’assura que l’os ni aucun nerf n’avaient été touchés, et il banda la
plaie avec son mouchoir.
Dragonne ainsi évanouie, la poitrine à demi découverte, pâle et les
yeux fermés, était belle à ravir.
Gaston la prit dans ses bras avec un enthousiasme fébrile, et il
l’emporta sur ses épaules, à travers le bois, se souvenant qu’il avait
traversé, un quart d’heure avant, un petit ruisseau, vers lequel il se
dirigea. Lorsqu’il y arriva, Diane était évanouie encore; il la déposa
sur l’herbe et lui jeta de l’eau au visage.
Dragonne revint à elle aussitôt, ouvrit les yeux, et regarda Gaston
avec un profond étonnement.
Le visage bouleversé du jeune homme et les caresses de sa chienne
qui lui léchait les mains avec un hurlement plaintif, lui rappelèrent
confusément ce qui s’était passé.
--Ah! dit-elle avec un soupir et enveloppant Gaston d’un regard noyé de
langueur, c’est la première fois de ma vie, mais j’ai eu bien peur.
--Et moi! fit Gaston en portant la main à son cœur qui battait à rompre.
Dragonne laissa échapper un geste de douleur, son bras lui faisait mal.
Gaston la rassura, lui dit que la blessure était sans gravité, et
l’engagea à se lever et à rentrer au château.
Dragonne remarqua alors le désordre de son costume; elle rougit et
rajusta pudiquement sa veste, après avoir fait, avec sa cravate, une
écharpe pour son bras.
La distance du lieu où Dragonne et Gaston se trouvaient alors était,
par un raccourci qui suivait la lisière des bois, d’une demi-heure de
marche à peine.
La douleur qu’éprouvait Dragonne n’était point assez violente pour
l’empêcher de marcher, et elle s’appuya sur le bras de Gaston.
Elle fut pensive durant la route, moins occupée peut-être de l’accident
qui venait de lui arriver que d’une souffrance inconnue dont il lui
était encore impossible de déterminer la cause.
Gaston lui-même était devenu tout rêveur, et s’il est vrai que l’amour
s’accroît des sacrifices qu’on lui fait, bien certainement celui qu’il
éprouvait pour Dragonne se trouvait grandi de tout le dévouement dont
il venait de lui donner des preuves.
Ils échangèrent quelques mots à peine en chemin. Dragonne rêvait
toujours, les yeux baissés, et soupirait parfois. Gaston songeait, avec
une sorte de terreur, au danger qu’elle venait de courir.
Ils arrivèrent ainsi au château, et à la porte Dragonne s’arrêta et dit
à Gaston:
--Savez-vous que je suis réellement bien honteuse?
--Pourquoi?
--Parce qu’au lieu d’une victoire, j’ai à annoncer une défaite.
--Qui vaut mieux qu’une victoire, mademoiselle.
--C’est-à-dire que c’est une leçon, fit-elle avec quelque dépit.
--Non pas; mais je veux dire qu’elle m’a prouvé combien l’homme doit
être fier d’avoir un peu de courage et de présence d’esprit, puisqu’il
m’a été permis de vous sauver.
Elle lui tendit la main.
--Je ne l’oublierai jamais, lui dit-elle.
Gaston porta cette main à ses lèvres avec un élan de passion qui
troubla Dragonne outre mesure.
Elle rougit bien fort et reprit brusquement:
--Comme on va me gronder; que vais-je dire à mon père?
--Je me charge de vous excuser.
--Êtes-vous un bon avocat?
--Je puiserai mon éloquence dans mon cœur.
Dragonne tressaillit et rougit encore, et elle entra au château en
baissant pudiquement les yeux.
On ne s’attendait point à la voir arriver si vite, et la marquise
poussa un cri lorsqu’elle parut sur le seuil du salon avec son bras en
écharpe et son justaucorps taché de sang.
--Ce n’est rien, dit-elle en souriant, j’en suis quitte pour une
égratignure.
Le marquis et sa femme, à la vue de ce sang, avaient pâli tous les deux.
--Mon Dieu! s’écrièrent-ils en même temps, qu’est-il donc arrivé?...
--Il est arrivé, répondit mademoiselle de Lancy avec gravité, qu’il
faut remercier Dieu et M. de Launay, car j’ai failli mourir.
Et Dragonne, oubliant ou feignant d’oublier que Gaston s’était chargé
de tout expliquer, raconta franchement et dans leur effrayante
simplicité tous les détails de cette matinée périlleuse, et lorsqu’elle
eut fini, le marquis et la marquise, encore frissonnants, tendirent
d’un commun élan leurs mains à Gaston, que cette effluve de gratitude
toucha jusqu’aux larmes.
Puis on s’occupa de Dragonne.
Son bras fut de nouveau mis à nu: sa blessure, sondée minutieusement
par le jardinier, qui avait quelques connaissances en chirurgie, fut
reconnue peu grave. Cependant il fut décidé qu’elle se mettrait au lit
et le garderait pour un jour ou deux.
Gaston s’installa à son chevet avec le reste de la famille.
Dragonne continua à être rêveuse et triste; puis, vers le soir, la
douleur qu’elle ressentait à son bras devint plus aiguë, un peu de
fièvre se déclara. On jugea prudent de ne point la faire parler
davantage.
La marquise seule demeura au chevet de sa fille, et tout le monde se
retira.
Au moment où Gaston sortait, Dragonne lui tendit sa belle main.
--A demain, lui dite-elle; vous viendrez de bonne heure, n’est-ce
pas?... Vous me lirez quelque chose, une page de Lamartine ou de
Sandeau, mes poètes favoris.
--Oui, répondit Gaston en baisant cette main qu’on lui abandonnait.
A neuf heures, Gaston quitta la Fauconnière pour se rendre à la
Châtaigneraie. A la façon affectueuse dont on lui avait dit au revoir,
le jeune homme comprit que cette maison lui était ouverte, et que,
sans ce nom maudit qu’il portait, rien ne pourrait lui être plus facile
que de faire bientôt partie intégrante de la famille.
Mais Gaston croyait à sa destinée, et il avait bon courage, car, il le
sentait, si elle ne l’aimait déjà, Dragonne l’aimerait bientôt.