LA CHASSERESSE

I

La route de Lyon à Nevers, qui passe par Villefranche et Charolles et

longe les dernières montagnes de la haute Auvergne, côtoie, pendant

quelques lieues, la lisière du Morvan.

Le Morvan est une province peu connue et dont le nom n’éveille de

souvenirs que chez les chasseurs; c’est un coin montagneux, une petite

Écosse, un canton sauvage et d’une âpre poésie, jeté comme par hasard

entre les collines verdoyantes et les plaines fertiles du Nivernais et

du Berri, et les coteaux chargés de vignobles de la basse Bourgogne.

Le Morvan est une contrée giboyeuse; par suite, elle est peuplée de

braconniers.

Ses vallons boisés, ses sites abruptes rappellent les Alpes; çà et là,

sur un roc, au coin d’un bois de châtaigniers, le voyageur attardé par

les chemins de traverse découvre une ruine féodale dont une aile est

encore habitée par des gentilshommes devenus paysans ou des paysans qui

ont eu grand’peine à installer leur métairie et leurs greniers à foin

dans la vieille demeure des gentilshommes.

Un étrange lien d’amitié, de parenté même, unit encore le paysan

morvandiau à son ancien seigneur, qui généralement est aussi pauvre que

lui. L’un et l’autre sont braconniers, le premier par nécessité, le

second par orgueil de caste. Tous deux dédaignent le permis de chasse

et sont en perpétuelle contravention avec la loi. De là une étroite

amitié, un dévouement réciproque que resserrent et augmentent une

certaine communauté d’idées, une singulière uniformité de mœurs. Le

gentilhomme morvandiau ressemble fort à l’ancien seigneur breton. Il

est vêtu comme un paysan; il porte souliers ferrés et guêtres de cuir;

il se tient volontiers, pendant les soirées d’hiver, sous le manteau de

la cheminée des cuisines, et écoute gravement les légendes des pâtres

et les sornettes du bouvier.

Les traditions superstitieuses d’autrefois, de vieilles haines dont

l’origine est douteuse, ont survécu, en Morvan, au passage des

révolutions; il n’est pas rare de rencontrer à une lieue l’un de

l’autre deux manoirs croulants, abritant deux races de Capulets et de

Montaigus.

Au commencement d’octobre de l’année 1847, par une soirée pluvieuse

et tellement embrumée qu’on n’y pouvait voir à dix pas devant soi, un

cavalier suivait au petit pas, et se fiant entièrement à l’instinct de

sa monture, un sentier étroit et rocailleux courant entre un précipice

au fond duquel roulait un torrent et une bande de bruyères grises qui

léchait les derniers escarpements d’une chaîne de collines.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d’une taille

avantageuse, brun de visage et de cheveux, assez régulièrement beau,

et possédant surtout cette mobilité de traits, cette physionomie

intelligente qui séduit chez l’homme bien mieux qu’un type de beauté

accompli, trop ordinairement dépourvu d’expression.

Son costume de voyage, bien que des plus simples, avait ce cachet

d’élégance qui décèle le Parisien; l’insouciance avec laquelle il

voyait arriver la nuit et bravait la pluie qui lui fouettait le

visage trahissait cette bravoure singulière, cette gaieté sans nuages

que l’habitant de la grande ville conserve dans ses plus lointaines

pérégrinations.

Il pouvait être environ sept heures; le jour baissait rapidement, et le

brouillard épaississant à mesure, en même temps que le sentier devenait

plus difficile et plus roide, force devait être bientôt à notre

voyageur de s’arrêter et de chercher un abri pour la nuit sous l’auvent

de quelque rocher, s’il n’avait une connaissance parfaite du pays.

Il n’y songeait point cependant, car il fredonnait le plus joyeusement

du monde un air d’opéra, il paraissait se peu soucier de la pluie qui

pénétrait son manteau et ses vêtements.

Mais tout à coup le cheval broncha, puis, s’arrêtant court, refusa

d’avancer. Le cavalier fut donc contraint de s’occuper un peu plus de

son chemin et un peu moins de son motif musical. Il reconnut alors que

le sentier qu’il suivait aboutissait à un pont de troncs d’arbres jeté

sur un ravin, et que ce pont avait été emporté par les derniers orages,

si bien qu’il était impossible d’aller plus loin.

«Morbleu! se dit-il, mes chers oncles les paysans gentilshommes

auraient bien dû m’envoyer un guide à Nevers, pour me conduire sans

encombre jusqu’à leur nid d’oiseaux de proie. Ces gens-là s’imaginent

que j’ai le pied montagnard comme eux, et que j’y vois la nuit, ainsi

qu’un chat de gouttière. Que vais-je donc devenir jusqu’à demain?

Il doit bien y avoir un autre sentier quelque part; mais il faut le

trouver, et je défierais Christophe Colomb lui-même d’en venir à bout

par le brouillard qu’il fait. Brrr! cette pluie me glace les os.

Cherchons un gîte; on dit qu’il y a une Providence pour les ivrognes,

les voyageurs et les Parisiens; je sais me griser, j’habite Paris et je

voyage, la Providence ne peut manquer de s’offrir à moi sous la forme

la plus simple, fût-ce celle d’une grotte ou même d’un arbre assez

touffu pour nous abriter mon cheval et moi.»

Le jeune homme mit aussitôt pied à terre, et, laissant le sentier,

remonta à travers les bruyères jusqu’à une touffe d’arbres qui

masquaient assez bien un bloc de roche creuse, sous laquelle il se

plaça avec sa monture, qu’il laissa en liberté après s’être assis

lui-même sur une couche de bruyère, préservée de l’humidité par ce toit

naturel.

«Fort heureusement, continua-t-il en reprenant son aparté, lorsqu’il

se fut installé le plus commodément possible, fort heureusement j’ai

déjeuné tard à Nevers, et je me suis pourvu de cigares; car je crois

que je ne dînerai pas ce soir, et que je serai contraint de passer la

nuit ici, à mélanger de mon mieux la fumée de mon panatellas avec le

brouillard du ciel.»

Le voyageur tira un cigare de son étui, l’alluma, puis s’étendit sur

les bruyères et se mit à fumer avec la gravité d’un musulman.

«Il est, dit-il en lui-même lorsqu’il en fut à sa quatrième bouffée, il

est de singulières phases dans l’existence d’un homme du monde qui a le

malheur d’être endetté. Il y a quarante-huit heures à peine, j’étais

chez moi, à Paris, rue du Helder, dînant gaiement avec Azurine et mes

bons amis Restaud et d’Éparny; nous causions des courses dernières,

et je songeais à acheter _Blidah_, la jument arabe du petit comte

Persony. Le champagne était bien frappé, on avait suffisamment chauffé

le bordeaux, et je me trouvais dans un tel état de béatitude que

j’avais oublié mes dettes et une certaine lettre de change souscrite

au bénéfice de Thomas Baptiste, mon carrossier, lequel me logera bien

certainement rue de Clichy, si je n’arrange mes affaires au plus vite.

Arrive une lettre...!

«Pardieu! cette lettre est trop curieuse pour que je ne la relise point

à la lueur de mon cigare, car le jour me fait complétement défaut.»

Le voyageur prit dans la poche de son gilet un chiffon de papier

grisâtre, plié grossièrement et qui avait dû être cacheté, à défaut de

cire, avec de la mie de pain. Une grosse écriture et une orthographe

de pure fantaisie en couvraient le recto et le verso sur les trois

premières pages.

Le Parisien relut à mi-voix avec une inflexion de raillerie légère:

«Monsieur mon neveu,

«Mon frère Antoine me sert de secrétaire, car vous savez que je

n’ai jamais appris à écrire, étant né pendant la révolution; mais

c’est moi, votre oncle Joseph, qui dicte la présente. Bien que nous

ne vous ayons jamais vu, Antoine et moi, car vous n’êtes point venu

nous rendre visite en Morvan, j’ai tout lieu de croire que vous

avez pour nous l’affection qu’un bon gentilhomme doit conserver aux

frères de son père, et je suis persuadé que ma lettre vous fera un

plaisir infini.

«Notre frère bien-aimé Louis, votre père, était notre aîné de près

de dix ans. Aussi avions-nous pour lui une tendresse respectueuse,

et avons-nous toujours regretté vivement qu’il nous eût quittés, en

1805, pour aller servir dans les armées de l’empereur. Il est vrai

que ce départ fut pour lui une source de fortune, puisqu’il épousa

votre mère, qui avait cinquante mille livres de rente.

«Mais il paraît qu’on dépense beaucoup à Paris, lorsqu’on est jeune

et bien tourné comme vous, car il nous est revenu que vous aviez

mené si grand train depuis la mort de notre frère Louis, que vous

étiez aux trois quarts ruiné, ce qui nous a affligés plus que vous

ne sauriez croire. Cependant, peut-être avons-nous trouvé un moyen

de réparer en partie vos pertes, et ce moyen le voici:

«Vous savez que nous avions un quatrième frère qui s’appelait

Pierre, et qui est mort il y a huit ans. Il nous est resté de lui

une fille qui aura seize ans vienne la Toussaint, et nous sommes

_quasiment_ à la fin d’octobre.

«C’est la plus jolie fille qu’on ait jamais vue de Saint-Pierre à

Saint-Landry en passant par notre manoir de la Châtaigneraie et en

allant jusqu’au château de la Fauconnière, où nichent ces oiseaux

de malheur qu’on appelle les Lancy.

«A propos des Lancy, je dois vous dire que le marquis est aux trois

quarts mort et qu’il ne quitte plus son fauteuil. Quant à son fils,

c’est un grand benêt qui se cache sitôt qu’il nous voit. Mais sa

sœur est un vrai démon; nous n’osons plus mettre le pied dans le

parc de la Fauconnière depuis qu’elle nous a envoyé une charge de

sel dans les jambes à mon frère Antoine et à moi. Elle tient contre

nous des propos à faire frémir, et nos laboureurs frissonnent des

pieds à la tête quand ils la rencontrent.

«Je vous assure qu’elle est bien nommée, et son sobriquet de

Dragonne lui va à ravir.

«Mais revenons à notre nièce. Je vous disais donc que c’était

la plus jolie fille du pays; nous l’avons fait _éduquer_ par le

curé du village, et elle est tout à l’heure plus savante que lui.

Elle est si petite, si frêle, si blonde, que nous l’avons appelée

Mignonne. Elle a des mains roses et menues comme vos dames de

Paris, et nous en sommes amoureux, mon frère et moi, à ce point,

que nous l’épouserions, l’un ou l’autre, si nous n’avions passé la

soixantaine. Du reste, si cela arrivait, nous nous brouillerions

très-certainement, et c’est pour cela que nous avons songé à vous.

«Mignonne sera riche après nous. Nous avons un beau bien, et

nous l’augmentons chaque année des trois quarts de nos revenus,

ne dépensant rien pour nous. Depuis dix ans nous n’avons eu, mon

frère Antoine et moi, qu’une seule fantaisie, et je vous assure

que ce fut bien à tort. Nous achetâmes, l’an dernier, deux fusils

Lefaucheux, des armes qui se chargent par la culasse. Nous n’avons

jamais pu nous en servir, et nous en sommes revenus à nos vieux

fusils de braconniers.

«Il faut vous dire que Mignonne aura bien cinq cent mille francs

quand nous serons morts, et c’est un beau denier en tout pays. Nous

avons donc pensé, mon frère Antoine et moi, qu’il vous conviendrait

de l’épouser. C’est pourquoi je vous écris. Si notre proposition

vous convient, venez; sinon, répondez-nous.

«Il faut vous dire que le fils Lancy est toujours fourré dans

les environs; comme je suis persuadé que vous détestez les Lancy

presque autant que nous, j’aime à croire que vous arriverez au plus

vite, ne serait-ce que pour empêcher ce drôle d’en conter à notre

Mignonne. Sur ce, mon cher neveu, nous vous embrassons de tout

cœur, mon frère Antoine et moi.

«Baron JOSEPH DE VIEUX-LOUP, seigneur

de LA CHÂTAIGNERAIE.»

«_P. S._--Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les

livres que les mariages d’amour étaient les meilleurs; aussi

n’avons-nous parlé de rien à Mignonne, afin qu’elle vous aime; ce

qui ne peut manquer, car on dit que vous êtes fort joli garçon.»

Le jeune voyageur termina la lecture de cette lettre par un nouveau

sourire, et puis il se dit:

«Il est possible que cette petite fille qu’on appelle Mignonne, et dont

mes chers oncles font un si grand éloge, soit en effet gentille; à coup

sûr, une dot de cinq cent mille francs a bien son mérite, mais ces

braves messieurs de Vieux-Loup se moquent de moi, très-certainement,

s’ils supposent que je vais épouser leur querelle avec leur vieux

voisin le marquis de Lancy. Ce serait au moins curieux, pour ne pas

dire ridicule, qu’en l’an de grâce mil huit cent quarante-sept, moi

Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, membre du Jockey-Club et

d’une foule de sociétés et d’institutions remarquables au point de

vue du progrès de la reproduction et de l’amélioration des races

chevalines, j’allasse continuer une petite guerre de clocher remontant

à Charles IX! Me voyez-vous chaussant un éperon d’acier, montant un

destrier gris de fer, et, la lance au poing, m’en aller clouer avec

ma dague mon gant sur la porte de mes voisins les marquis de Lancy?

Le tout dans le but unique de plaire à mon oncle Joseph, qui ne sait

pas écrire, et à mon oncle Antoine qui a un style et une orthographe

de si haute fantaisie! Il est vrai, reprit Gaston de Vieux-Loup (nous

pouvons, dès à présent, lui donner ce nom), il est vrai que je débute

en Morvan par le métier de chevalier errant, et que, l’éloquence de mes

oncles aidant, je pourrais prendre jusqu’à un certain point mon rôle au

sérieux.»

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 13 / 32 题