II

On était au mois de juillet 1815. C’était le matin vers neuf heures,

sur le boulevard de Gand, au Café de Paris. Les alliés encombraient

encore les rues de la capitale, et les uniformes les plus bizarres, les

plus variés, depuis le bonnet fourré des Cosaques jusqu’à la pelisse du

hussard hongrois, se croisaient dans tous les sens.

Le Café de Paris, qui, dès cette époque, jouissait de la vogue qu’il

possède aujourd’hui encore, était le rendez-vous de deux camps bien

opposés qui recherchaient toutes les occasions possibles de se trouver

mutuellement en présence.

Le premier se composait de quelques officiers de l’empire, mis en

demi-solde par le nouveau régime, glorieux parias qui pleuraient leur

général et protestaient à coups d’épée, chaque matin, dans les allées

du bois de Boulogne, contre l’envahissement de notre territoire. Le

second se recrutait de quelques majors prussiens et autrichiens et

d’un petit nombre de gentilshommes récemment rentrés en France, qui

s’indignaient de l’épithète ridicule de voltigeurs de Louis XV.

Chaque jour, d’une table à l’autre, dans un corridor, sur les marches

du perron, un regard, un défi, étaient échangés, et on allait se

battre. La police avait fini par ne plus s’en mêler, tant le fait se

renouvelait fréquemment.

Or, ce jour-là, vers neuf heures, dans le grand salon du Café de Paris,

deux officiers de l’ancienne armée française fumaient en prenant du

chocolat, et causaient à voix basse. Ils étaient vêtus du costume

de ville, mais leur longue moustache retroussée et la façon toute

militaire dont était boutonnée leur redingote ne laissaient prendre le

change à personne sur leur profession.

Le café était à peu près désert à cette heure matinale, et l’un des

deux officiers disait à son camarade:

--Je vous avoue, mon cher, que, malgré mes opinions royalistes, dont

je ne me suis jamais départi, du reste, et pour lesquelles Sa Majesté

l’Empereur daigne faire quelque cas de moi, je ne serais nullement

fâché de rencontrer un major prussien qui voulût bien me permettre de

l’envoyer dans l’autre monde pour me venger ainsi de nos humiliations

et de nos revers.

--Et moi, répondit le second interlocuteur, je tirerais volontiers

l’épée contre un émigré.

--Vous n’êtes pas gentilhomme, vous, mon cher Roland, et cela vous est

permis. Mais moi, je suis baron, et ne puis oublier que les émigrés

sont tout simplement mes parents, mes amis, mes coreligionnaires. Ils

ont suivi leur roi, je suis demeuré pour servir mon pays. C’est la

seule différence qui existe entre nous.

Au moment où le baron achevait, deux hommes portant l’uniforme de

capitaine au chevau-légers entrèrent et vinrent s’asseoir à une table

voisine. A l’empressement que montra le garçon à leur arrivée, il

était aisé de les reconnaître pour des habitués, et l’officier de

l’Empire tressaillit tout à coup lorsque le maître de l’établissement,

s’approchant lui-même, eut dit à l’un d’eux:

--Monsieur le chevalier de Lancy désire-t-il déjeuner?

Celui qu’on venait de nommer le chevalier de Lancy était un homme

de quarante-cinq à quarante-huit ans, de haute taille, à la figure

basanée, aux cheveux noirs, à peine argentés çà et là d’un filet blanc.

Il avait le geste impérieux, l’œil fier, la mine hautaine. Il entama

presque aussitôt avec son ami une conversation dont les premiers mots

étaient évidemment désagréables aux deux officiers de l’empire, car

celui qui avait tout à l’heure avoué son titre de baron se leva et vint

à lui:

--Monsieur, lui dit-il poliment, deux mots, s’il vous plaît.

--Je vous écoute, monsieur.

--Vous êtes le chevalier de Lancy?

--Pour vous servir, monsieur.

--Gentilhomme du Morvan?

--Précisément.

--Et le fils du marquis de Lancy, mort il y a trois ans?

--Vous touchez juste.

--Me permettez-vous, à mon tour, de vous décliner mon nom?

--Je l’attends avec impatience, monsieur.

--Eh bien, monsieur, je suis le colonel baron de Vieux-Loup, votre

voisin de terre.

--Ah! ah! dit le chevalier.

--Vous savez, reprit le baron, que nos deux familles ont toujours

eu l’une pour l’autre, et cela à travers les siècles, une vieille

antipathie...

--Dont la cause première se perd dans la nuit des temps, riposta le

chevalier.

--Pardon, reprit le baron, je crois que vous faites erreur, et si vous

voulez bien me le permettre, tandis qu’on apprête votre déjeuner, je

vous ferai l’historique de notre haine commune. Elle remonte au règne

de Charles IX.

--En effet, je crois me souvenir.

--Attendez, chevalier: Enguerrand, baron de Vieux-Loup, était capitaine

aux lansquenets; Guy, marquis de Lancy, cornette aux Suisses. Dans la

nuit de la Saint-Barthélemy, ils voulurent sauver la même dame; la dame

sauvée, ils engagèrent le fer et firent coup fourré.

--Vous avez raison, dit le chevalier.

--Sous Louis XIII, poursuivit le baron, mon trisaïeul Gaston de

Vieux-Loup servait aux mousquetaires; le vôtre, Hector de Lancy, était

guidon aux gardes de Son Éminence. Ils se croisèrent un jour dans le

grand escalier du château de Rueil. L’épée du baron s’accrocha dans

les chausses du marquis; ils se regardèrent, se souvinrent de la fin

tragique de leurs aïeux et dégaînèrent sur-le-champ.

--Mon père m’a conté cela, interrompit le chevalier.

--Le marquis fut tué roide, et le cardinal, qui montait l’escalier

en ce moment, le reçut tout sanglant dans ses bras. Ceci lui procura

même l’occasion d’un joli mot; il dit au baron: «Vous m’avez fait une

mauvaise plaisanterie, monsieur, et si ma robe n’était rouge, le sang

de mon garde me couvrirait des pieds à la tête.»

Sous Louis XIV, poursuivit de Vieux-Loup, nos pères se firent

protestants; le roi leur retira leur droit de chasse et en investit

les Lancy. D’où il résulta que Louis de Vieux-Loup coupa le jarret au

lévrier favori du marquis, son voisin, lequel lui envoya deux balles

dans le bras et le lui cassa roide.

Depuis lors les Lancy et les Vieux-Loup évitèrent de se rencontrer;

leurs chiens ne chassèrent jamais ensemble, et quand il y avait fête

à votre manoir de la Fauconnière, on éteignait un candélabre dans le

Grand salon de notre château de la Châtaigneraie. Voilà, monsieur,

l’histoire précise de notre animosité.

--Eh bien? demanda le chevalier.

--Eh bien, monsieur, reprit le baron, il me paraît raisonnable et bien

que cette animosité se perpétue. Que vous en semble?

--Mais, dit le chevalier avec hauteur, je n’y vois aucun inconvénient,

monsieur.

--Et tenez, reprit le baron, le hasard me paraît s’en mêler

singulièrement à propos.

--Vous trouvez?

--Parbleu! nous nous rencontrons ici, dans ce café qui est presque

un champ de bataille. Vous êtes capitaine de chevau-légers, émigré

rentrant. Vous avez le verbe hardi et le geste hautain du vainqueur; je

suis, moi, colonel d’un régiment de la garde impériale, rangé et parqué

parmi les vaincus, contraint de voir les officiers russes et prussiens

fouler les boulevards de Paris, et voici que nous nous trouvons en

présence, et chacun dans un camp opposé.

--C’est juste.

--Les Vieux-Loup et les Lancy des âges éteints ne trouvèrent jamais une

plus belle occasion de croiser le fer, n’est-ce pas?

--En effet, dit le chevalier.

--Vous plairait-il me donner votre heure?

--Ce sera la vôtre.

--Quant à l’arme, inutile d’en parler. Entre gentilshommes, on choisit

l’épée.

--J’allais vous le dire.

--Eh bien, tenez, poursuivit le baron, voici précisément un cabriolet

de régie, nous avons un ami chacun, allons voir où en sont les jeunes

pousses au bois de Boulogne.

--Monsieur, répondit le chevalier, j’ai une autre proposition à vous

faire.

--Je vous écoute, monsieur.

--Le maître de l’établissement a ici une grande considération pour moi.

--Vous me paraissez la mériter de tout point, monsieur.

--Il se fera un plaisir de nous prêter un de ses cabinets, le plus

large.

--A quoi bon?

--Le roi n’aime pas les duels; au bois de Boulogne, une égratignure

fait scandale.

--Comme il vous plaira, monsieur.

--Me donnerez-vous le temps de déjeuner?

--Parfaitement; je sais par expérience qu’un galant homme se bat

médiocrement à jeun.

Le chevalier déjeuna, le baron acheva son cigare, puis ils montèrent au

premier étage avec leurs témoins, s’installèrent dans un cabinet dont

on avait tout exprès enlevé les meubles, et ils mirent l’épée à la main.

A la troisième passe, le chevalier de Lancy reçut un coup de quarte

dans la poitrine et tomba sans pousser un cri.

La mort avait été instantanée.

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 11 / 32 题