La saison devenait clémente. Dès que mon cours fut terminé, je
transportai Marceline à la Morinière, le Docteur affirmant que tout
danger pressant était passé et que, pour achever de la remettre, il ne
fallait rien tant qu’un air meilleur. J’avais moi-même grand besoin de
repos. Ces veilles que j’avais tenu à supporter presque toutes moi-même,
cette angoisse prolongée, et surtout cette sorte de sympathie physique
qui, lors de l’embolie de Marceline, m’avait fait ressentir en moi les
affreux sursauts de son cœur, tout cela m’avait fatigué comme si j’avais
moi-même été malade.
J’eusse préféré emmener Marceline dans la montagne; mais elle me montra
le désir le plus vif de retourner en Normandie, prétendit que nul climat
ne lui serait meilleur, et me rappela que j’avais à revoir ces deux
fermes, dont je m’étais un peu témérairement chargé. Elle me persuada
que je m’en étais fait responsable, et que je me devais d’y réussir.
Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés qu’elle me poussa donc de courir sur
les terres... Je ne sais si, dans son amicale insistance, beaucoup
d’abnégation n’entrait pas; la crainte que, sinon, me croyant retenu
près d’elle par les soins qu’il fallait encore lui donner, je ne
sentisse pas assez grande ma liberté... Marceline pourtant allait mieux;
du sang recolorait ses joues; et rien ne me reposait plus que de sentir
moins triste son sourire; je pouvais la laisser sans crainte.
Je retournai donc sur les fermes. On y faisait les premiers foins. L’air
chargé de pollens, de senteurs, m’étourdit tout d’abord comme une
boisson capiteuse. Il me sembla que, depuis l’an passé, je n’avais plus
respiré, ou respiré que des poussières, tant pénétrait mielleusement en
moi l’atmosphère. Du talus où je m’étais assis, comme grisé, je dominais
la Morinière; je voyais ses toits bleus, les eaux dormantes de ses
douves; autour, des champs fauchés, d’autres pleins d’herbes; plus loin,
la courbe du ruisseau; plus loin, les bois où l’automne dernier je me
promenais à cheval avec Charles. Des chants que j’entendais depuis
quelques instants se rapprochèrent; c’étaient des faneurs qui
rentraient, la fourche ou le râteau sur l’épaule. Ces travailleurs, que
je reconnus presque tous, me firent fâcheusement souvenir que je n’étais
point là en voyageur charmé, mais en maître. Je m’approchai, leur
souris, leur parlai, m’enquis de chacun longuement. Déjà Bocage le matin
m’avait pu renseigner sur l’état des cultures; par une correspondance
régulière, il n’avait d’ailleurs pas cessé de me tenir au courant des
moindres incidents des fermes. L’exploitation n’allait pas mal; beaucoup
mieux que Bocage ne me le laissait d’abord espérer. Pourtant on
m’attendait pour quelques décisions importantes, et, durant quelques
jours, je dirigeai tout de mon mieux, sans plaisir, mais raccrochant à
ce semblant de travail ma vie défaite.
Dès que Marceline fut assez bien pour recevoir, quelques amis vinrent
habiter avec nous. Leur société affectueuse et point bruyante sut plaire
à Marceline, mais fit que je quittai d’autant plus volontiers la maison.
Je préférais la société des gens de la ferme; il me semblait qu’avec eux
je trouverais mieux à apprendre; non point que je les interrogeasse
beaucoup; non, et je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je
ressentais auprès d’eux: il me semblait sentir à travers eux; et tandis
que la conversation de nos amis, avant qu’ils commençassent de parler,
m’était déjà toute connue, la seule vue de ces gueux me causait un
émerveillement continuel.
Si d’abord l’on eût dit qu’ils mettaient à me répondre toute la
condescendance que j’évitais de mettre à les interroger, bientôt ils
supportèrent mieux ma présence. J’entrais toujours plus en contact avec
eux. Non content de les suivre au travail, je voulais les voir à leurs
jeux; leurs obtuses pensées ne m’intéressaient guère, mais j’assistais à
leurs repas, j’écoutais leurs plaisanteries, surveillais amoureusement
leurs plaisirs. C’était, dans une sorte de sympathie, pareille à celle
qui faisait sursauter mon cœur aux sursauts de celui de Marceline,
c’était un immédiat écho de chaque sensation étrangère, non point vague,
mais précis, aigu. Je sentais en mes bras la courbature du faucheur;
j’étais las de sa lassitude; la gorgée de cidre qu’il buvait me
désaltérait; je la sentais glisser dans sa gorge; un jour, en aiguisant
sa faux, l’un s’entailla profondément le pouce: je ressentis sa douleur,
jusqu’à l’os.
Il me semblait, ainsi, que ma vue ne fût plus seule à m’enseigner le
paysage, mais que je le sentisse encore par une sorte d’attouchement
qu’illimitait cette bizarre sympathie.
La présence de Bocage me gênait, il me fallait, quand il venait, jouer
au maître, et je n’y trouvais plus aucun goût. Je commandais encore, il
le fallait, et dirigeais à ma façon les travailleurs; mais je ne montais
plus à cheval par crainte de les dominer trop. Mais, malgré les
précautions que je prenais pour qu’ils ne souffrissent plus de ma
présence et ne se contraignissent plus devant moi, je restais devant
eux, comme auparavant, plein de curiosité mauvaise. L’existence de
chacun d’eux me demeurait mystérieuse. Il me semblait toujours qu’une
partie de leur vie se cachât. Que faisaient-ils, quand je n’étais plus
là? Je ne consentais pas qu’ils ne s’amusassent pas plus. Et je prêtais
à chacun d’eux un secret que je m’entêtais à désirer connaître. Je
rôdais, je suivais, j’épiais. Je m’attachais de préférence aux plus
frustes natures, comme si, de leur obscurité, j’attendais, pour
m’éclairer, quelque lumière.
Un surtout m’attirait: il était assez beau, grand, point stupide, mais
uniquement mené par l’instinct; il ne faisait jamais rien que de subit,
et cédait à toute impulsion de passage. Il n’était pas de ce pays; on
l’avait embauché par hasard. Excellent travailleur deux jours, il se
soûlait à mort le troisième. Une nuit, j’allai furtivement le voir dans
la grange; il était vautré dans le foin; il dormait d’un épais sommeil
ivre. Que de temps je le regardai!... Un beau jour, il partit comme il
était venu. J’eusse voulu savoir sur quelles routes. J’appris le soir
même que Bocage l’avait renvoyé. Je fus furieux contre Bocage, le fis
venir.
--Il paraît que vous avez renvoyé Pierre, commençai-je. Voulez-vous me
dire pourquoi?
Un peu interloqué par ma colère, que pourtant je tempérais de mon mieux:
--Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne, qui
débauchait les meilleurs ouvriers.
--Je sais mieux que vous ceux que je désire garder.
--Un galvaudeur! On ne sait même pas d’où qu’il vient. Dans le pays, ça
ne faisait pas bon effet. Quand, une nuit, il aurait mis le feu à la
grange, Monsieur aurait peut-être été content.
--Mais enfin cela me regarde, et la ferme est à moi, peut-être;
j’entends la diriger comme il me plaît. A l’avenir, vous voudrez bien me
faire part de vos motifs, avant d’exécuter personne.
Bocage, je l’ai dit, m’avait connu tout enfant; quelque blessant que fût
le ton de mes paroles, il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Et
même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand
demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le
mobile, c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. Bocage
considérait simplement comme une lubie cette querelle.
Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme, et, sentant
que j’avais été trop vif, je cherchais ce que je pourrais ajouter.
--Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir? me décidai-je à
demander après un instant de silence.
--Je pensais que Monsieur l’avait oublié, à voir comme il s’inquiétait
peu après lui, dit Bocage encore blessé.
--Moi, l’oublier, Bocage! et comment le pourrais-je, après tout ce que
nous avons fait ensemble l’an passé? Je compte même beaucoup sur lui
pour les fermes.
--Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.
--Allons, j’en suis heureux, Bocage; et je le congédiai.
Bocage avait presque raison: je n’avais certes pas oublié Charles, mais
je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu’après
une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu’une
chagrine incuriosité? C’est que mes occupations et mes goûts n’étaient
plus ceux de l’an passé. Mes deux fermes, il me fallait me l’avouer, ne
m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais; et pour les
fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien
trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive
émotion qu’éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour
avec crainte.
Il revint. Ah! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait
bien de renier tout souvenir! Je vis entrer, à la place de Charles, un
absurde Monsieur, coiffé d’un ridicule chapeau melon. Dieu! qu’il était
changé! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop
de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir; mais même cette joie
me déplut; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l’avais reçu
dans le salon, et, comme il était tard, je ne distinguais pas bien son
visage; mais, quand on apporta la lampe, je vis avec dégoût qu’il avait
laissé pousser ses favoris.
L’entretien, ce soir-là, fut plutôt morne; puis, comme je savais qu’il
serait sans cesse sur les fermes, j’évitai, durant près de huit jours,
d’y aller, et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes
hôtes. Puis, sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une
occupation très nouvelle:
Des bûcherons avaient envahi les bois. Chaque année, on en vendait une
partie; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque
année, avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de
croissance, un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.
Ce travail se faisait l’hiver, puis, avant le printemps, selon les
clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. Mais
l’incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait
l’opération, était telle, que, parfois, le printemps entrait dans la
coupe encore encombrée; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles
s’allonger au travers des ramures mortes, et, lorsque enfin les
bûcherons faisaient vidange, ce n’était point sans abîmer bien des
bourgeons. Cette année, la négligence du père Heurtevent, l’acheteur,
passa nos craintes. En l’absence de toute surenchère, j’avais dû lui
laisser la coupe à très bas prix; aussi, sûr d’y trouver toujours son
compte, se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si
peu cher. Et, de semaine en semaine, il différait le travail, prétextant
une fois l’absence d’ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un
cheval malade, des prestations, d’autres travaux... que sais-je? Si bien
qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé.
Ce qui, l’an précédent, m’eût irrité au plus haut point, cette année me
laissait assez calme, je ne me dissimulais pas le tort que Heurtevent me
faisait; mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux, et je m’y promenais
avec plaisir, épiant, surveillant le gibier, surprenant les vipères, et,
parfois, m’asseyant longuement sur un des troncs couchés, qui semblait
vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles.
Puis, tout à coup, vers le milieu de la première quinzaine d’août,
Heurtevent se décida à envoyer ses hommes. Ils vinrent six à la fois,
prétendant achever tout l’ouvrage en dix jours. La partie des bois
exploitée touchait presque à la Valterie; j’acceptai, pour faciliter
l’ouvrage des bûcherons, qu’on apportât leur repas de la ferme. Celui
qui fut chargé de ce soin était un loustic nommé Bute, que le régiment
venait de nous renvoyer tout pourri--j’entends quant à l’esprit, car son
corps allait à merveille; c’était un de ceux de mes gens avec qui je
causais le plus volontiers. Je pus donc ainsi le revoir sans aller pour
cela sur la ferme. Car c’est précisément alors que je recommençai de
sortir. Et durant quelques jours, je ne quittai guère les bois, ne
rentrant à la Morinière que pour les heures des repas, et souvent me
faisant attendre. Je feignais de surveiller le travail, mais en vérité
ne voyais que les travailleurs.
Il se joignait parfois, à cette bande de six hommes, deux des fils
Heurtevent; l’un âgé de vingt ans, l’autre de quinze, élancés, cambrés,
les traits durs. Ils semblaient de type étranger, et j’appris plus tard,
en effet, que leur mère était Espagnole. Je m’étonnai d’abord qu’elle
eût pu venir jusqu’ici, mais Heurtevent, un vagabond fieffé dans sa
jeunesse, l’avait, paraît-il, épousée en Espagne. Il était pour cette
raison assez mal vu dans le pays. La première fois que j’avais rencontré
le plus jeune des fils, c’était, il m’en souvient, sous la pluie; il
était seul, assis sur une charrette au plus haut d’un entassement de
fagots; et là, tout renversé parmi les branches, il chantait, ou plutôt
gueulait, une espèce de chant bizarre et tel que je n’en avais jamais
ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette, connaissant
le chemin, avançaient sans être conduits. Je ne puis dire l’effet que ce
chant produisit sur moi; car je n’en avais entendu de pareil qu’en
Afrique. Le petit, exalté, paraissait ivre; quand je passai, il ne me
regarda même pas. Le lendemain, j’appris que c’était un fils de
Heurtevent. C’était pour le revoir, ou du moins pour l’attendre que je
m’attardais ainsi dans la coupe. On acheva bientôt de la vider. Les
garçons Heurtevent n’y vinrent que trois fois. Ils semblaient fiers, et
je ne pus obtenir d’eux une parole.
Bute, par contre, aimait à raconter; je fis en sorte que bientôt il
comprît ce qu’avec moi l’on pouvait dire; dès lors il ne se gêna guère
et déshabilla le pays. Avidement je me penchai sur mon mystère. Tout à
la fois il dépassait mon espérance, et ne me satisfaisait pas. Était-ce
là ce qui grondait sous l’apparence? ou peut-être n’était-ce encore
qu’une nouvelle hypocrisie? N’importe! Et j’interrogeais Bute, comme
j’avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait
une trouble vapeur, d’abîme qui déjà me montait à la tête et
qu’inquiètement je humais. Par lui, j’appris d’abord que Heurtevent
couchait avec sa fille. Je craignais, si je manifestais le moindre
blâme, d’arrêter toute confidence; je souris donc; la curiosité me
poussait.
--Et la mère? Elle ne dit rien?
--La mère! voilà douze ans pleins qu’elle est morte... Il la battait.
--Combien sont-ils dans la famille?
--Cinq enfants. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. Il y en a
encore un de seize ans, qui n’est pas fort, et qui veut se faire curé.
Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père...
Et j’appris peu à peu bien d’autres choses, qui faisaient de la maison
Heurtevent un lieu brûlant, à l’odeur forte, autour duquel, malgré que
j’en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournoyait:--Un
soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante; et comme elle se
débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la
contint; cependant que le second fils, à l’étage au-dessus, continuait
tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s’amusait.
Pour ce qui est du viol, je me figure qu’il n’avait pas été bien
difficile, car Bute racontait encore que, peu de temps après, la
servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.
--Et l’essai n’a pas réussi? demandai-je.
--Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.
--N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille?
--Qui en prend bien tant qu’elle en trouve; et encore sans demander
rien. Quand ça la tient, c’est elle qui paierait plutôt. Par exemple,
faudrait pas coucher chez le père; il cognerait. Il dit comme ça qu’en
famille on a le droit de faire ce qui vous plaît, mais que ça ne regarde
pas les autres. Pierre, le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer,
ne s’en est pas vanté, mais, une nuit, il n’en est pas sorti sans un
trou dans la tête. Depuis ce temps-là, c’est dans le bois du château
qu’on travaille.
Alors, en l’encourageant du regard:
--Tu en as essayé? demandai-je.
Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant:
--Quelquefois. Puis, relevant vite les yeux:
--Le petit au père Bocage aussi.
--Quel petit au père Bocage?
--Alcide, celui qui couche sur la ferme. Monsieur ne le connaît donc
pas?
J’étais absolument stupéfait d’apprendre que Bocage avait un autre fils.
--C’est vrai, continua Bute, que, l’an passé, il était encore chez son
oncle. Mais c’est bien étonnant que Monsieur ne l’ait pas déjà rencontré
dans les bois; presque tous les soirs il braconne.
Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je
compris qu’il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua:
--Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne Bah! les bois sont si
grands que ça n’y fait pas bien du tort.
Je m’en montrai si peu mécontent que, bien vite Bute, enhardi, et, je
pense aujourd’hui, heureux de desservir un peu Bocage, me montra, dans
tel creux, des collets tendus par Alcide, puis m’enseigna tel endroit de
la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C’était, sur
le haut d’un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière,
et par lequel Alcide avait accoutumé de se glisser vers six heures. Là,
Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment
dissimulé. Puis, m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute
partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers
du talus; j’attendis.
Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençai à croire que Bute
m’avait joué. Le quatrième soir enfin, j’entends un très léger pas
approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de
celui qui braconne. Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner
tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut
se sauver; retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens.
C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à
l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied; puis, immobilisé,
tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence à me jeter au
nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. A
la fin, je n’y puis plus tenir; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête
soudain, me regarde, et, d’un ton plus bas:
--Espèce de brutal, vous m’avez estropié.
--Fais voir.
Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on
distingue à peine une légère trace un peu rose.--Ce n’est rien.--Il
sourit un peu, puis, sournoisement:
--J’m’en vas le dire à mon père, que c’est vous qui tendez les collets.
--Parbleu! c’est un des tiens.
--Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, celui-là.
--Pourquoi donc pas?
--Vous n’sauriez pas si bien. Montrez-moi voir comment que vous faites.
--Apprends-moi.
Ce soir, je ne rentrai que bien tard pour le dîner, et comme on ne
savait où j’étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant
pas que j’avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui
avais donné dix sous.
Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, j’eus l’amusement de
trouver deux lapins pris aux pièges; naturellement je les lui laissai.
La chasse n’était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu’on
ne pouvait montrer sans se commettre? C’est ce qu’Alcide se refusait à
m’avouer. Enfin j’appris, par Bute encore, que Heurtevent était un
maître recéleur, et qu’entre Alcide et lui le plus jeune des fils
commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette
famille farouche? Avec quelle passion je braconnai!
Je retrouvais Alcide chaque soir; nous prîmes des lapins en grand
nombre, et même une fois un chevreuil: il vivait faiblement encore. Je
ne me souviens pas sans horreur de la joie qu’eut Alcide à le tuer. Nous
mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent put venir le
chercher dans la nuit.
Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bois vidés
m’offraient moins d’attraits. Je tâchai même de travailler; triste
travail sans but--car j’avais dès la fin de mon cours refusé de
continuer ma suppléance--travail ingrat, et dont me distrayait soudain
le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne; tout cri me
devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma
fenêtre, pour ne voir rien du tout passer! Que de fois, sortant
brusquement... La seule attention dont je fusse capable, c’était celle
de tous mes sens.
Mais quand la nuit tombait,--et la nuit, à présent déjà, tombait
vite--c’était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu’alors la
beauté; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m’étais fait des
yeux d’oiseau de nuit. J’admirais l’herbe plus mouvante et plus haute,
les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol
distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait
dangereux. On sentait s’éveiller partout ce qui vivait d’une existence
ténébreuse.
--Où ton père te croit-il à présent?
--A garder les bêtes, à l’étable.
Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules;
comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit; il
gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille.
Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit
comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire à
demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour
lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa
provende. Mais où? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à
surprendre: menaces, ruses échouèrent; les Heurtevent ne se laissaient
pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie: poursuivre
un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi? peut-être même
inventer le mystère, à force de curiosité?--Mais que faisait Alcide en
me quittant? Couchait-il vraiment à la ferme? ou seulement le faisait-il
croire au fermier? Ah! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à
rien qu’à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance; et
cela m’enrageait et me désolait à la fois.
Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul; et je rentrais à
travers champs, dans l’herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie
sauvage et d’anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin,
dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare,
la lampe de ma chambre d’étude où me croyait enfermé Marceline, ou de la
chambre de Marceline à qui j’avais persuadé que, sans sortir ainsi la
nuit, je n’aurais pas pu m’endormir. C’était vrai: je prenais en horreur
mon lit, et j’eusse préféré la grange.
* * * * *
Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se
succédèrent. Voyant tout marcher à souhait, Bute, au bout de trois
jours, prit le goût de se joindre à nous.
Le sixième soir de braconnage, nous ne retrouvâmes plus que deux collets
sur douze; une rafle avait été faite pendant le jour. Bute me demanda
cent sous pour racheter du fil de cuivre, le fil de fer ne valant rien.
Le lendemain, j’eus le plaisir de voir mes dix collets chez Bocage, et
je dus approuver son zèle. Le plus fort, c’est que, l’an passé, j’avais
inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi; j’en dus
donner cent à Bocage. Cependant, avec ses cent sous, Bute rachète du fil
de cuivre. Quatre jours après, même histoire; dix nouveaux collets sont
saisis. C’est de nouveau cent sous à Bute; de nouveau cent sous à
Bocage. Et comme je le félicite:
--Ce n’est pas moi, dit-il, qu’il faut féliciter. C’est Alcide.
--Bah!--Trop d’étonnement peut nous perdre; je me contiens.
--Oui, continue Bocage; que voulez-vous, Monsieur, je me fais vieux, et
suis trop requis par la ferme. Le petit court les bois pour moi; il les
connaît; il est malin, et il sait mieux que moi où chercher et trouver
les pièges.
--Je le crois sans effort, Bocage.
--Alors, sur les dix sous que Monsieur donne, je lui laisse cinq sous
par piège.
--Certainement il les mérite. Parbleu! Vingt collets en cinq jours! Il a
bien travaillé. Les braconniers n’ont qu’à bien se tenir. Ils vont se
reposer, je parie.
--Oh! Monsieur, tant plus qu’on en prend, tant plus qu’on en trouve. Le
gibier se vend cher cette année, et pour quelques sous que ça leur
coûte...
Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage de mèche. Et ce
qui me dépite en cette affaire, ce n’est pas le triple commerce
d’Alcide, c’est de le voir ainsi me tromper. Et puis que font-ils de
l’argent, Bute et lui? Je ne sais rien; je ne saurai jamais rien de tels
êtres. Ils mentiront toujours, me tromperont pour me tromper. Ce soir ce
n’est pas cent sous, c’est dix francs que je donne à Bute: je l’avertis
que c’est pour la dernière fois et que si les collets sont repris, c’est
tant pis.
Le lendemain, je vois venir Bocage; il semble très gêné; je le deviens
aussitôt plus que lui. Que s’est-il donc passé? Et Bocage m’apprend que
Bute n’est rentré qu’au petit matin sur la ferme; Bute est soûl comme un
Polonais; aux premiers mots que lui a dits Bocage, Bute l’a salement
insulté, puis s’est jeté sur lui, l’a frappé.
--Enfin, me dit Bocage, je venais savoir si Monsieur m’autorise (il
reste un instant sur le mot), m’autorise à le renvoyer.
--Je vais y réfléchir, Bocage. Je suis très désolé qu’il vous ait manqué
de respect. Je vois. Laissez-moi seul y réfléchir; et revenez ici dans
deux heures.--Bocage sort.
Garder Bute, c’est manquer péniblement à Bocage; chasser Bute, c’est le
pousser à se venger. Tant pis; advienne que pourra; aussi bien suis-je
le seul coupable. Et dès que Bocage revient:
--Vous pouvez dire à Bute qu’on ne veut plus le voir ici.
Puis j’attends. Que fait Bocage? Que dit Bute?--Et le soir seulement
j’ai quelques échos du scandale. Bute a parlé. Je le comprends d’abord
par les cris que j’entends chez Bocage; c’est le petit Alcide qu’on bat.
Bocage va venir; il vient; j’entends son vieux pas approcher et mon cœur
bat plus fort encore qu’il ne battait pour le gibier. L’insupportable
instant! Tous les grands sentiments seront de mise; je vais être forcé
de le prendre au sérieux. Quelles explications inventer? Comme je vais
jouer mal! Ah! je voudrais rendre mon rôle... Bocage entre. Je ne
comprends strictement rien à ce qu’il dit. C’est absurde: je dois le
faire recommencer. A la fin je distingue ceci: Il croit que Bute est
seul coupable; l’incroyable vérité lui échappe; que j’aie donné dix
francs à Bute, et pour quoi faire? Il est trop Normand pour l’admettre.
Les dix francs, Bute les a volés, c’est sûr; en prétendant que je les ai
donnés, il ajoute au vol le mensonge; histoire d’abriter son vol; ce
n’est pas à Bocage qu’on en fait accroire. Du braconnage il n’en est
plus question. Si Bocage battait Alcide, c’est parce que le petit
découchait.
Allons! je suis sauvé; devant Bocage au moins tout va bien. Quel
imbécile que ce Bute! Certes, ce soir je n’ai pas grand désir de
braconner.
Je croyais déjà tout fini, mais, une heure après, voici Charles. Il n’a
pas l’air de plaisanter; de loin déjà il paraît plus rasant encore que
son père. Dire que l’an passé...
--Eh bien! Charles, voilà longtemps qu’on ne t’a vu.
--Si Monsieur tenait à me voir, il n’avait qu’à venir sur la ferme. Ce
n’est parbleu ni des bois ni de la nuit que j’ai affaire.
--Ah! ton père t’a raconté...
--Mon père ne m’a rien raconté parce que mon père ne sait rien.
Qu’a-t-il besoin d’apprendre, à son âge, que son maître se fiche de lui?
--Attention, Charles! tu vas trop loin...
--Oh! parbleu, vous êtes le maître! et vous faites ce qui vous plaît.
--Charles, tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne, et
si je fais ce qui me plaît c’est que cela ne nuit qu’à moi.
Il eut un léger haussement d’épaules.
--Comment voulez-vous qu’on défende vos intérêts, quand vous les
attaquez vous-même? Vous ne pouvez protéger à la fois le garde et le
braconnier.
--Pourquoi?
--Parce qu’alors... ah! tenez, Monsieur, tout cela, c’est trop malin
pour moi, et simplement cela ne me plaît pas de voir mon maître faire
bande avec ceux qu’on arrête, et défaire avec eux le travail qu’on a
fait pour lui.
Et Charles dit cela d’une voix de plus en plus assurée. Il se tient
presque noblement. Je remarque qu’il a fait couper ses favoris. Ce qu’il
dit est d’ailleurs assez juste. Et comme je me tais (que lui
dirais-je?), il continue:
--Qu’on ait des devoirs envers ce qu’on possède, Monsieur me
l’enseignait l’an dernier, mais semble l’avoir oublié. Il faut prendre
ces devoirs au sérieux et renoncer à jouer avec... ou alors c’est qu’on
ne méritait pas de posséder.
Un silence.
--C’est tout ce que tu avais à dire?
--Pour ce soir, oui, Monsieur; mais un autre soir, si Monsieur m’y
pousse, peut-être viendrai-je dire à Monsieur que mon père et moi
quittons la Morinière.
Et il sort en me saluant très bas. A peine si je prends le temps de
réfléchir:
--Charles!--Il a parbleu raison... Oh! Oh! Mais si c’est là ce qu’on
appelle posséder!... Charles. Et je cours après lui; je le rattrape dans
la nuit, et, très vite, comme pour assurer ma décision subite:
--Tu peux annoncer à ton père que je mets la Morinière en vente.
Charles salue gravement et s’éloigne sans dire un mot.
Tout cela est absurde! absurde!
* * * * *
Marceline ce soir ne peut descendre pour dîner et me fait dire qu’elle
est souffrante. Je monte en hâte et plein d’anxiété dans sa chambre.
Elle me rassure aussitôt. «Ce n’est qu’un rhume», espère-t-elle. Elle a
pris froid.
--Tu ne pouvais donc pas te couvrir?
--Pourtant, dès le premier frisson, j’ai mis mon châle.
--Ce n’est pas après le frisson qu’il fallait le mettre, c’est avant.
Elle me regarde, essaye de sourire. Ah! peut-être une journée si mal
commencée me dispose-t-elle à l’angoisse; elle m’aurait dit à haute
voix: «Tiens-tu donc tant à ce que je vive?» je ne l’aurais pas mieux
entendue. Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma
main saisit, ma main ne sait rien retenir. Je m’élance vers Marceline et
couvre de baisers ses tempes pâles. Alors elle ne se retient plus et
sanglote sur mon épaule.
--Oh! Marceline! Marceline! partons d’ici. Ailleurs je t’aimerai comme
je t’aimais à Sorrente. Tu m’as cru changé, n’est-ce pas? Mais ailleurs,
tu sentiras bien que rien n’a changé notre amour.
Et je ne guéris pas encore sa tristesse, mais déjà, comme elle se
raccroche à l’espoir!
La saison n’était pas avancée, mais il faisait humide et froid, et déjà
les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. Nos
invités nous avaient quittés depuis longtemps. Marceline n’était pas si
souffrante qu’elle ne pût s’occuper de fermer la maison, et cinq jours
après nous partîmes.