SCENE VI.

OCTAVE, MARC-ANTHOINE, leur suite.

OCTAVE.

Le voicy, chers amis, cét objet de nos haines,

Dont la mort va donner du relasche à nos peines,

Le voicy ce meurtrier du plus grand Potentat

Qui jamais ait tenu les renes d'un Estat;

Ainsi toujours le Ciel prend vengeance du traistre

Qui se veut opposer aux desirs de son maistre,

Et punit le mutin qui choque des projets

Dont le zele ne tend qu'au bon-heur des sujets,

Tels que ceux de Cæsar à qui pareille envie

Déroba les momens les plus doux de sa vie.

Ceux qui restent encor seront bien tost abas

S'ils attendent les coups qui partent de nos bras,

Et quand pour éviter nos fureurs legitimes

Ils porteroient au Ciel leurs corps avec leurs crimes,

Je feray mes efforts pour pouvoir entasser

Osse sur Pelion & les en deschasser.

ANTHOINE.

J'approuve ce dessein, & fais veu de le suivre

Tout autant que les Dieux me voudront laisser vivre;

Mais il faut balançer les choses par raison,

Considerer les lieux & choisir la saison:

Nos soldats sous l'espoir d'une paix desirée

Ont souffert de grands maux & de longue durée,

Combatu vaillament, affronté les dangers,

Donné de la terreur aux peuples estrangers,

Poursuivy les mutins, & pour comble de gloire

Gaigné desja sur eux une double victoire;

Apres tous ces exploits voudriez vous differer

A leur donner un bien qui les fait souspirer?

J'estime que Cæsar ne veut point de victime

Qui n'ait dedans son sang fait éclater son crime,

Tous ces meurtriers sont morts, ils restent seulement

Ceux qui l'ont offencé par le consentement,

Qui bannis à jamais de leur ville natale,

Vont souffrir les rigueurs d'une peine infernale.

Il suffit ce me semble, & son ressentiment

Ne sçauroit desirer un plus dur chastiment:

Mais quittons ces discours & gaignons nostre terre

Pour en bannir bien loing les marques de la guerre,

Allons revoir nos Dieux, nos femmes, nos enfans,

Et changeons ces habits en ceux de triomphans.

OCTAVE.

Les manes de Cæsar se pouroient satisfaire

Avec ce seul meurtrier qui vient de se defaire,

Mais mon ressentiment desire plus de sang.

ANTHOINE.

Il est bien alteré s'il en boit un estang

Qui flotte impetueux la bas dedans la plaine.

OCTAVE.

C'est bien peu pour esteindre une mortelle haine,

Et monstrer ce que peut une extreme valeur.

La mort de Brute et de Porcie; Ou, La vengeance de la mort de César: Tragédie · 第 5 / 6 章