Grande offensive de Septembre. Le plan. Nos alliés anglais. Nos
chasseurs. Un bel automne. La préparation de l’attaque. Soir de vigile:
des régiments anglais défilent dans l’ombre. Notre ami le sous-officier
et sa fiancée écossaise. Devant la mort et devant la victoire. Mon
Pater. La journée du 25 Septembre et les nouvelles de Champagne. Les
soubresauts de l’offensive. Funérailles d’un officier. La déception.
J’ai dit quels espoirs nous fondions sur l’offensive de Septembre. Fixée
au 15, puis au 20, elle n’aura lieu que le 25. Le long de ces délais, il
n’est, autour de nous, rien que nous n’y rapportions; elle nous tient
debout, sur le qui-vive, quêtant les moindres bruits, les plus vagues
indices, accrochés à cet X, le grand inconnu de demain. Inconnu quant au
jour, inconnu quant à l’heure, non quant au fait: nous l’appelons déjà
victoire; qui semblerait en douter serait mal venu. On parle à mots
couverts du formidable plan. Foch attaque en Artois, Castelnau en
Champagne. Devant Liévin front fixe; mais double mouvement sur Souchez
et Vimy à droite, sur Loos à gauche. Les Français déborderont Lens par
le sud, les Anglais par le nord. Salut aux deux armées amies!
Les plus beaux athlètes du monde, highlanders aux genoux forts, sous la
petite jupe verte et rouge, Irlandais bruns, hommes du comté d’York à la
sveltesse décidée; ils marchent tous du même pas, lent, égal, appuyé,
selon la discipline naturelle qui fait d’eux des soldats, dès avant
d’entrer dans le rang; ce n’est pas la machine boche, mais un peuple
sain d’hommes libres qui ont appris des siècles à user au mieux de la
liberté, dans l’ordre, le calme, la puissance. Que diront-ils de nos
petits chasseurs, maigriots, nerveux et sans apparence, rendus à leur
naturel turbulent dès qu’ils prennent le pas de route, peu soucieux de
la tenue quand ce n’est plus le temps de parader, et soudain, sur un
ordre bref, rassemblés en une seule onde, emportés dans une cadence du
diable, dans un scherzo irrésistible, où chaque note, je veux dire
chaque pas, s’entend; la netteté dans la furie; quel sang, quels yeux et
quel esprit!... Ne poussons pas plus loin le parallèle. Anglais,
Français, c’est un beau mariage où les époux se valent et se
compléteront. Chacun sa manière, chacun sa tâche: on peut compter sur
eux.
Il en passe, il en passe, de jour, de nuit, des kakis et des bleus.
Combien j’ai cueilli de regards de jeunesse et de confiance! Ils voient
le but; je n’admets pas qu’ils soient déçus. Est-ce une attention du
ciel ou l’illusion de la fable héroïque? pour eux l’automne a répandu
sur toutes choses son miel le plus blond, le plus doux. Sa lumière très
colorée entre dans la matière la plus vile et la force à vivre, à
vibrer; elle décrasse les corons de briques, harmonise les puits et les
ruines atones aux bois de la colline de Lorette qui déjà commence à
rougir; mon «crassier» même et ses vilaines escarbilles prend un air de
Fushi-Hama. Tandis que les corons s’emplissent, j’y monte encore, pour
admirer dans son entier le spectacle d’avant-bataille. Tout l’arrière
est en mouvement. Comme la forêt de Dunsinane, les routes marchent,
troupes, camions, caissons, charrois. Une écharpe de cavaliers flotte
sur un coteau, se replie sous un bouquet d’arbres. Dans le moindre creux
défilé, il pousse des camps à vue d’œil, comme des champignons de couche
blancs et tendres. Un fourmillement de minuscules taches vertes s’agite
autour de Mazingarbe, s’égrène dans les boyaux mystérieux. Enfin, sept
avions, que touche le soleil, volent haut dans le bleu, comme un essaim
de «mouches de feu» des tropiques. Et cette artillerie! Il fait si pur
et si brillant que les lueurs sont invisibles, tandis que les panaches
de fumée ne se lassent pas de jaillir. Ils couronnent tout l’horizon,
tous les bastions de la forteresse ennemie, qu’il s’agit d’abord
d’écraser, de la Bassée jusqu’à Vimy.--Entrons un peu dans la fête
sonore; revivons un moment au milieu du concert qui berçait nos espoirs
le matin de la grande dune! La «grosse maman» des Anglais, qui pulvérise
un hameau en trois coups, «rayé de la carte!» humilie notre 75; elle a
la taille, il a le nombre; elle a le creux, il a la vitesse et le
souffle; elle défonce l’atmosphère, il la déchire en soupirant.
Sifflements, frôlements, fracas. Les trajectoires d’arrivée et de départ
s’embrouillent au-dessus de nos têtes; on ne sait plus distinguer ce qui
est pour nous de ce qui est pour l’ennemi. Les murailles semblent
casser, les toits danser, la terre tremble. Et devant la fenêtre du
poste de commandement, un arbre aux feuilles découpées, sans souci,
balance sa cime et chuchote distinctement. Un brouillard de poussière,
de poudre et de fumée se lève. Encore un jour qui meurt.--Et les lueurs,
la nuit; les éclairs de nos pièces; les fusées d’argent et les fusants
d’or; et encore, ce pourpre incendie qui tient tout le ciel au-dessus de
Lens... Mais surtout, les mots glissés à l’oreille: «Ce sera pour
demain.» Nous attendons les obus «spéciaux»! La chimie infernale
qu’_ils_ ont inaugurée en Flandre se retourne contre eux: le matin de
l’attaque nous les inondons de poison. A demain!
Mais ce demain n’est pas demain, il fuit encore. Le temps se gâte, il
commence à pleuvoir... J’ai justement reçu le cahier des pages intimes,
sous une couverture de toile cirée noire. Avant de m’endormir, je le
feuillette vaguement. C’est l’heure du mieux et du pire. Je suis dans un
état d’esprit à tout accepter à cette heure; l’orthodoxie ne
m’effarouche point. Il y avait longtemps que la pensée de Dupouey ne
m’avait été si présente. Son destin rejoint et résume, en somme, celui
des jeunes combattants que j’ai vu défiler tantôt. J’ai le cœur gonflé
de prière; ne sachant pas prier. J’écris ce que j’ai sur le cœur[29]. Et
ainsi, le pire s’envole.
[29] Foi en la France: Nuit de veille.
* * * * *
Le vendredi 24 septembre, le ciel fut nuageux et bas. Il y eut par trois
fois recrudescence de tonnerre. L’ennemi inquiet a voulu tâter le
terrain; il fut reconduit en vitesse. La proclamation de Joffre a
résonné dans tous les bataillons. Nous ne nous trompions pas: c’est la
grande ruée. Le signal ne tardera plus. Ah! l’énervement de l’attente,
le cœur qui s’arrête de battre: nous y sommes donc! Les cabarets
regorgeaient de soldats anglais, plus libres et plus bruyants que de
coutume; les auto-camions s’entassaient bout à bout, le long du long mur
de la mine: où les porteraient-ils demain? On allait, on venait,
personne ne tenait plus en place. Je pus serrer la main de mon calme
ami, le lieutenant D...; il fait bon à ces moments-là d’échanger l’aveu
de sa passion; ô ma France!... Sur le soir, accalmie, puis une rumeur
aux ténèbres. Sans cesse masquée, démasquée, la lune ne nous révélait
que par instants les régiments anglais en train de se former en colonne
dans notre rue. On se comptait, on se rangeait: les officiers corrects
portaient cousu au dos, un petit morceau de calicot blanc avec le numéro
de l’unité qu’ils devaient mener à l’attaque; c’est dire qu’ils
marcheraient devant; en tête de la compagnie, un homme tenait haut le
disque «signaleur» au bout d’un long bâton, comme l’aigle romaine; moins
de correction, mais une sourde ardeur qui se traduisait en des chants
étranges, chansonnettes en vogue de music-hall londoniens, gigues
curieuses et comme disloquées, scies hurlantes ramenant un obsédant
refrain; l’air qu’une voix essaie, propose, toutes l’acceptent et le
portent aux nues... Un autre, encore un autre... Le pas n’a plus qu’à
suivre, ils sont lancés!--Des formes, des formes indistinctes, et des
voix; le flot canalisé s’écoule; de temps en temps un rayon égaré ou la
braise d’une cigarette satisfait notre curieuse sympathie: nous
voudrions les voir, tous ces braves garçons; les voir et qu’ils nous
voient, qu’ils sachent qu’on est avec eux de toute l’âme. Un arrêt:
devant nous une compagnie stationne. La gigue qui fuyait s’est perdue au
loin des corons... Dans le repos, derrière le faisceau des baïonnettes,
un choral s’élève, lent, et large, et noble, à plusieurs parties bien
fondues, religieux. On ne peut pas ne pas pleurer, mes compagnons
eux-mêmes, moins sensibles: nous n’osons pas nous regarder.--Un grand
garçon bien équipé quitte le rang et nous aborde: il veut causer. En un
balbutiement franco-anglais un peu comique, charmant de bonne volonté,
il s’adresse à nous pour nous dire: «C’est bon, hein?» Il s’agit du
chœur et il dit bon pour beau. Nous approuvons. «Demain, Français
attaquent, à neuf heures.» Il nous fait une gracieuseté en parlant
d’abord des Français. «Mais vous aussi?--Nous aussi.» Il est simple et
calme. Il se présente: «Moi, sergent-mitrailleur. Irlandais, moi! Mon
père, sergent-major de la cavalerie.» Et aussitôt: «Finish, la guerre...
Après... moi, fiancé... Fiancée écossaise...» Il rit, il n’est plus au
combat: il sort tranquillement de sa poche son portefeuille et tire une
photographie qu’il est heureux de nous faire admirer. A la lueur de la
fenêtre, nous entrevoyons le portrait d’une jolie miss en robe blanche,
sous un vaste chapeau bergère... Nous n’osons pas dire au brave garçon
que sa fiancée est jolie; mais nous le manifestons par des signes dont
on voit qu’il saisit le sens. «Finish! la guerre.» Comme il est
sympathique! J’aurais voulu graver dans mon esprit son franc visage...
Mais le voilà qui court.--La colonne s’est ébranlée au moment où mourait
le chœur. Il nous serra la main d’une poigne solide: il cria, en se
retournant: «Vive la France!» et disparut. Il est parti heureux et
peut-être bien vers la tombe. Quel souvenir!... Des pas, des chants...
il passera des troupes toute la nuit. Rentrons.
* * * * *
O nuit de toutes les exaltations!
On ne peut ni penser, ni lire. Un autre que vous, en vous-même, parle,
agit, se fait obéir: il est là présent, il vous juge... Il faut veiller
sur vos pensées: ah! n’allez pas démériter! La France toute entière
attend; c’est la vigile! et le destin va décider. Sur toute l’étendue du
front d’assaut, en Pas-de-Calais et là-bas en Marne, la même cause en
jeu, la même hécatombe sacrée, les mêmes victimes sans peur et
couronnées de leur seule jeunesse, mes frères en la même patrie et mes
frères en le même Dieu! Ah! si je ne puis partager, affronter d’aussi
près les mêmes risques, plonger dans la mêlée sanglante, les imiter, les
secourir, au moment qu’accrochés aux ronces ils défaillent, que je sois
au moins digne d’eux! La mort et la victoire sont liées; la terre avec
le ciel, la patrie d’ici, celle de là-haut. Je ne puis entrer en
communion avec ceux qui abdiquent, pour faire une seule âme, leur âme
frivole de chaque jour, et qui s’embarquent tous pour le double voyage,
la mort et la victoire, les yeux dans les yeux du destin, si je ne
consens pas à faire appel en moi à ce que j’ai de plus pur, de plus
noble... Ah! je n’ai pas besoin de me forcer! Quelque chose de neuf, de
doux, de saint, monte et déborde, quelque chose que je reconnais et que
j’envisage lucidement, l’irrésistible élan de la prière. Je dois une
prière à mes frères les combattants, une prière à la patrie. Il ne
suffira pas d’un cri. Je veux des mots précis, plus beaux que ceux que
mon amour pourrait trouver dans son langage, plus efficaces que ne sont
les mots humains. Je cherche au fond de mon passé et j’y retrouve
intacts, éternels, les mots mêmes de ma première prière d’enfant. Oui!
je retrouve un «Notre Père», et je le dis!
«Notre Père qui êtes aux cieux. Que Votre nom soit sanctifié, que Votre
règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux;
donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien; pardonnez-nous nos
offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; ne nous
laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi
soit-il.»
Je l’ai dit mot à mot: j’en suis tout confondu. Après vingt-cinq ans de
silence! il se réveille, il renaît, il persiste; il ne m’avait donc pas
quitté? Nous sommes loin du temps de ma petite enfance, de l’insouci et
de la paix. Le mal est venu, puis la guerre. Le monde est sens dessus
dessous. Tous les grands problèmes se dressent devant le démon de la
connaissance, qui a pris possession de cet enfant naïf. Comme autrefois,
je demande, interroge: et les mêmes mots me contentent, et les mêmes
mots répondent à tout.--Ai-je fait assez pour vous, camarades? Oh! je
n’y ai pas de mérite; il le fallait. Mais c’est vous que je remercie:
votre héroïsme est ma rançon. Au ciel où j’aspirais sans croire, je
n’avais encore qu’un saint et qu’un ami--et j’y ai maintenant un Père,
votre Père à vous. C’est en Lui que je me repose.--Telle fut la vigile
du grand jour.
J’ai vu, et de plus près, de puissantes batailles, celle de l’Aisne au
pied de la cote 108, celles de Verdun en août et septembre, dans la nuée
asphyxiante qui n’empêcha pas nos poilus d’atteindre les lisières de
Beaumont. A moins d’être soi-même dans la vague d’assaut, et encore ne
sait-on que ce qu’on fait, tout juste, et rien du reste de l’action, à
moins d’appartenir à un état-major qui concentre les renseignements, et
qui en fait état, quand c’est à temps qu’ils lui parviennent, on est
toujours un peu dans la situation de Fabrice qui demande ce qui se passe
quand il assiste à Waterloo: à plus forte raison sur les immenses fronts
de cette guerre. On participe à la vie de son unité, et sur les ordres
qu’elle reçoit, on brode, on raisonne et on rêve. Quant à y voir de ses
yeux quelque chose, la fumée du canon et l’immensité du terrain
l’interdisent formellement. A peine peut-on recueillir quelques signes
dont on connaît le sens, une fusée d’appel, un marmitage obstiné sur tel
point, mais surtout les on-dit de ceux qui vont et viennent, les agents
de liaison, les blessés, les renforts. Du reste, ce n’est pas un
panorama de bataille que j’ai à peindre ici: simplement nos émotions.
Oui! le grand jour. Dès 5 heures j’ouvre ma fenêtre; il pleut; le vent
contraire emporte la voix du canon. A 6 heures, en alerte; on s’équipe,
on attelle. A 9 heures, je me risque sur le «terri»: seule la silhouette
biscornue de l’église ruinée des corons du Maroc sort de la brume; pas
une crête ne paraît. Un escadron anglais ramassé dans un fond prend la
route de Mazingarbe. A 10 heures, une rumeur gagne: les Anglais ont pris
Loos, la cote 70... ils ont dépassé La Bassée. Le grand Q. G.
télégraphie: «En Champagne les premières lignes sont enlevées.» Et voici
des blessés anglais. Ça va! A midi, cris, tumulte et joie: on signale
une colonne de prisonniers... Ils sont jeunes, solides et d’une laideur
bestiale. Un mineur n’y tient pas et, déjouant la surveillance de
l’escorte, envoie un coup de pied dans le derrière du dernier: il a
souffert! Les blessés légers qui circulent, en attendant les autos
d’ambulance, commencent seulement à se détendre; le masque effrayant du
combat, blême, dur, égaré, s’efface, et la joie d’«en être sorti» et
sorti vainqueur, dissipe les ombres. La boue qui les couvre a séché, ils
sont vêtus de plaques d’or, et un sang rouge vif perce la gaze blanche
qui emmaillote leurs blessures... Ils mangent des grappes de raisin,
avec la gourmandise du malade en convalescence; elles doivent avoir le
goût de la vie et du soleil qu’ils vont revoir. Je cherche en vain au
milieu d’eux le brave sergent de la veille. Mais on ne songe guère aux
morts, tandis que la victoire court, et tout en eux sent la victoire.
L’après-midi est longue. L’ordre d’avancer ne vient toujours pas. A 3
heures, une nouvelle dépêche de Champagne: «Front enfoncé sur une
étendue de 10 kilomètres. Cavalerie poursuit.» Ivresse. Mais ici, où en
sommes-nous maintenant? La crête désembrumée de Vimy fume encore sous
les marmites... On ne sait pas grand’chose des Français... On prétend
qu’ils sont arrêtés dans le «bois en hache» par les mitrailleuses des
corons d’Angres qui les assassinent de flanc. Le soir vient: revoici la
pluie. On ne veut pourtant qu’espérer. Mais l’âme des morts se lève avec
l’ombre. Je n’ai même pas à débattre, si je dois faire ma prière ou non.
Je la fais... «comme à l’habitude»--cette fois pour les soldats morts,
de la même façon qu’hier, je l’ai faite pour eux en vie. Merci, mon
Dieu!
Comment peindre les jours qui suivent? Les soubresauts de notre cœur,
les hauts, les bas, les illusions effrénées, les brutales déceptions? Il
faut savoir ce que c’est pour les hommes «quand on attelle». Quelle
fièvre! quel entrain! On va se porter en avant! Ah! dans ces moments-là,
ils ne regarderont pas aux marmites!... Les heures passent. L’ordre est
venu de dételer. Quoi qu’il en soit de la lutte, c’est le désastre. Nous
avons connu ça, plus d’une fois, hélas! Au matin du 26, tout feu, tout
flamme. Le quartier de l’église était encombré de blessés, debout,
assis, couchés, sur les trottoirs et contre les murailles, le masque au
cou, des casques boches sur la tête, quantité de dépouilles accrochées à
leur fourniment et toujours, gardant le sourire. J’ai le droit de prier,
maintenant, à la messe: c’est dimanche et j’ai fait ma paix. Ma ferveur
n’est plus dispersée; ô nouveauté délicieuse, ma ferveur sait parler!
Plus elle parle, plus je crois.
Le combat continue. Le déploiement des renforts lilliputiens dans le
paysage aux mouvements amples, sous un ciel très chargé, avec des coups
de lumière soudains, rappelle les tableaux de bataille de Parrocel ou de
Van der Meulen. Le nombre des prisonniers augmente. 12.000, rien que
pour la Champagne; ils seront 20.000 demain. Mais il n’est plus question
de la percée. Pourquoi?--Ici l’avance et le recul alternent... Souchez
et Loos décidément sont pris, la cote de Vimy peut-être... Les Anglais
tiennent ferme la cote 70. Mais le 27, on apprend qu’ils l’ont reperdue.
Ce jour-là nous aurions atteint le Télégraphe et les vergers de la
Folie...--Les anecdotes pleuvent: on a vu un Anglais blessé, revenir du
combat, le casque en tête, mais pour le reste nu et n’en paraissant pas
gêné; on dépeint le délire, la terreur et la joie de la population de
Loos embrassant ses libérateurs; des traits sublimes, quelques hontes
aussi... Le 28, le 29, on piétine et la pluie redouble. Les Anglais se
sont cramponnés aux carrières et aux lisières du village d’Hulluch. Tout
à coup, la grande nouvelle: «La seconde ligne de défense a été percée en
Champagne: trois divisions sont passées. Signé: Castelnau.» Cette fois
on voudrait embrasser tout le monde; je suis ivre de reconnaissance et
de foi et, sous le coup, je ne puis retenir une prière. Le 30, il faudra
déchanter et je suis tout près du blasphème. Ce pauvre cœur à la merci
de tous les vents!
Un cortège étrange passe dans la rue: les Écossais portent en terre, sur
un pavois couvert du drapeau de l’Union Jack, la dépouille héroïque de
leur colonel; deux compagnies de fusiliers; des croix de fleurs claires:
un chant agreste, à peine triste et tout humain, vite achevé, repris
sans cesse par les cornemuses en chœur; le clergyman vêtu d’un surplis
blanc dit les prières, ramasse une poignée de craie, et la répand sur le
cercueil, en s’adressant directement au mort. Les soldats font la haie,
renversant leur fusil, le canon tourné vers la terre!... On enfouit tous
nos espoirs.
La vérité est celle-ci: nos divisions de percée en Champagne, sont
prisonnières. En Artois, il ne s’agit plus que de garder ce qu’on a
pris. «Nous passerons l’hiver ici», dit le joyeux lieutenant Dr... Le
coup est dur, bien qu’il soit appelé victoire. Nous mettrons du temps à
nous résigner.--Je prie à contre-cœur: je prie quand même.