Mes raisons de partir. A Nieuport-Bains, dans un groupe d’artillerie.
Les joies du mess. Les risques. La mer, la dune, les obus. Le plus beau
des mois de janvier. Prière supposée du panthéiste.
Pourquoi j’allais au front, quand je pouvais n’y pas aller et peut-être
rendre à l’arrière plus de services? Par curiosité. Par vanité aussi, je
pense: pour pouvoir dire: «J’y étais!» Il y a un peu plus: je voulais en
quelque façon partager les risques des autres, de tout ce peuple, de
tous ces jeunes gens dont je me sentais solidaire et qui, dès le premier
moment, ne faisaient plus qu’un sang, qu’une chair, qu’une âme avec moi.
Et puis, comment ne pas participer à une guerre que j’avais saluée comme
la délivrance trop attendue de notre française fierté et dans laquelle
je sentais latent, avec l’accomplissement des hautes destinées de la
patrie, l’accomplissement de mon propre destin? Depuis le début, en
effet, je ne vivais de cœur que dans et par et pour la guerre. J’avais
«tout placé» sur la guerre. M’y voici donc. Mais n’allez pas surfaire
mon courage! Je suis plutôt poltron. Je perds tout mon sang-froid dans
le danger et je souffre plus que quiconque de la moindre menace de
violence suspendue au-dessus de moi. Je ne partais pas de gaîté de cœur,
mais malgré moi, poussé par une force intime qui ne me demandait pas mon
avis; elle ne me cachait pas que j’en aurais peut-être du regret et que
là-bas je ferais sans doute piteuse mine: je partais cependant.
Combien j’attristais ma famille! mon oncle, ma sœur et mes petites
nièces. Sur le quai de la gare, ce fut une explosion de larmes:
moi--d’ordinaire trop sensible--je n’en trouvais pas une, indifférent et
comme possédé. Avant de partir, ma sœur me remit une photographie des
deux enfants; par une pieuse rouerie, elle y avait suspendu la pauvre
médaille que j’avais achetée pour elle devant l’église inférieure
d’Assise, à mon second voyage d’Italie, et qu’elle avait sans doute fait
bénir: le portrait ferait passer le fétiche, je porterais l’un et
l’autre sur moi. Elle voyait juste. Et tant qu’à être protégé, elle
devinait que, dans mon cœur, j’accepterais plus aisément de l’être par
l’image du «Poverello», que Florence m’avait appris à aimer.
C’est avec un jeune officier du vingtième corps que je fais le voyage
jusqu’à Dunkerque. Il a déjà été deux fois blessé, mais il a confiance,
ajoute-t-il: _il croit_. Il me plaisait; je n’ai pas retenu son nom; son
gai regard sourit-il encore à la vie? Ils sont un certain nombre ainsi,
officiers ou soldats, qui marchaient à la mort et dont j’ai capté au
passage le vivant souvenir: ma nouvelle famille qui ne cessera de
s’accroître. Des avions bombardent Dunkerque quand j’y passe. La gare de
Furnes, où je débarque, vient d’«encaisser» de gros obus. J’entre dans
le front de Belgique en longeant le canal, par une matinée superbe;
l’avant-veille encore à Paris, je me trouve sans transition dans le
grenier-observatoire d’un grand hôtel de Nieuport-Bains, sur le bord de
l’Yser, en face de la grande dune et des Boches. Il n’y a pas à se le
dissimuler: la guerre impitoyable est tout autour de nous.
Si Dieu me le permet, je peindrai un jour en détail mes camarades et
leur vie guerrière. Nulle part celle-ci ne me parut plus capiteuse que
dans la villa S... où l’on fêtait, quand j’arrivai, le nouvel an. Une
sorte d’entrain généreux, de crânerie inconsciente et de gaîté fouettée
par le péril, régnait autour de notre table. Auprès du commandant, d’un
ou deux capitaines d’un certain âge, on ne comptait guère que des
enfants. Tous, du moins, paraissaient si jeunes! Il y avait du foie
gras, du champagne, des gâteaux et un phonographe, qui, tout le long de
nos repas, nous déroulait son répertoire: musique facile, chansonnettes
et tyroliennes, mauvais airs d’opéra, solis de xylophone, et la
_Patrouille Turque_ qui avait la faveur de tous. Eh bien! cela n’était
point laid ici, parmi tous ces jeunes gens braves, qui ne s’étonnaient
pas de vivre, comme s’ils eussent été aux bains de mer, en avant même de
leurs batteries, sans aucun abri efficace et sous le feu constant de
l’ennemi, dont les obus de 150 encadraient les villas qu’on voyait
crouler une à une. La sonnerie du téléphone grinçait parmi les rires
sans interrompre le concert; tombant qui sur la plage, qui sur la rue,
les grosses marmites ébranlaient la maison; un lieutenant, une semaine
auparavant, avait été tué par un éclat presque à ma place. Qui s’en fût
douté à les voir? Aucun d’eux n’avait-il de vie intérieure? Je ne
songeai pas, je l’avoue, à me le demander. Celui-ci rentrait des
tranchées, celui-là de l’observatoire, cet autre venait de poser une
ligne sous le bombardement, impatients d’y retourner. Ils étaient
charmants, sympathiques, ils faisaient simplement d’admirables choses.
Comment ne pas se mettre au ton de leur folie? Fervent de la vie et de
l’homme, jamais pareille intensité de vie, jamais pareille allégresse de
l’homme ne s’étaient révélées à moi. Ah! que Dieu était loin! Mais qui
pensait à Dieu?
Je passais vite dans la rue dangereuse, en essayant de ne pas trop
tendre le dos. J’allais aux batteries de la dune, au pont Joffre. Le
long du bois triangulaire, sous une averse de petits obus, je gagnai un
jour Nieuport-Ville et autour de l’église toute béante, je fis
connaissance avec les 210. Chaque nuit, dans ma chambre située au second
étage, je me confiais à mon lit--car nous avions des lits--au bon
hasard, sans doute aussi à Vous, Seigneur, mais je ne m’en rendais pas
compte... pour gagner le matin dans un sommeil tranquille, sous mon
toit, épargné à tort: il abritait tant de péchés dans l’illusion d’une
bonne conscience! Parfois l’écroulement d’un mur voisin me réveillait;
puis je rentrais dans l’ingénu sommeil.
Premiers obus qui vous cherchent--et qui vous manquent. On ne mesure pas
encore tout le danger. L’âme est cependant en état d’alerte. Mais le
poète ne veut rien laisser perdre et son maître souci dans une aventure
nouvelle qu’il doit subir passivement, consiste à bien ouvrir ses yeux
et ses oreilles pour enregistrer au complet l’aspect imprévu du dehors
et les sentiments qui lui naissent, intarissablement...
J’ai vu bien des coins du front depuis lors, mais jamais d’aussi beau.
La mer du Nord et la dune saharienne; toute mon Algérie qui me revient:
Biskra, Tolga, El Oued Souf. Les plis voluptueux du sable, qui est
blond, blanc et rose, avec des ombres bleues, des ombres vertes et un
perpétuel mouvement. Le vent l’arrondit, le ratisse, le fait fuser au
bord des crêtes et couler dans les fonds; il le soulève en trombes
aveuglantes; il l’abandonne au givre qui le veloute et au soleil qui le
vêt de scintillements. Il n’y manquait même pas les bons petits ânes, ni
les Arbis drapés de peu: le secteur de la dune était tenu par le ...e
tirailleurs. Parfois les goumiers marocains caracolaient sur le rivage.
Et la mer impressionnable, qui n’était pas celle d’Alger, prolongeait
l’horizon: elle avait toutes les couleurs. Ajoutez à cela la musique des
trajectoires; le vieux 90 nous sonnant dans le dos comme une cloche,
moins pleinement pourtant que le 150 de Westende, notre ennemi juré, que
l’on surnommait Caroline, et qui avertissait trop tard; les 155 du
polder; la meute aboyante des 75 qui donnaient toute la journée, tissant
au-dessus de la dune une sorte de velum sonore, nous tressant un berceau
de feuillage chantant--chant de la soie caressée, chant d’abeilles--où
l’on se sentait à l’abri; le sifflement de flûte, le piaulement d’oiseau
des arrivées: le coup de grosse caisse des éclatements... Et je ne parle
pas des feux d’artifice multicolores... Pour celui qui a cultivé ses
sens plus que sa pensée--c’est le cas de tous les artistes
d’aujourd’hui--vous pouvez juger de la fête. Elle étouffe, annihile les
vilains détails, les incidents fâcheux, même la souillure du sang sur
les linges et la destruction des œuvres de paix. Il faut dire que
l’artillerie de l’ennemi n’avait à détruire en ce lieu qu’un luxe
horrible, que des édifices sans goût et de sotte vanité. Il faut dire
que tout d’abord elle n’atteignit que nos canons, sans faire de victimes
parmi nos hommes. Oui! notre vie toujours était en question, mais
toujours parvenait à s’échapper entre les mailles. Enfin, nous avions le
pied sec et nous jouissions d’un radieux mois de janvier.
Lorsque je regarde derrière moi, j’ai de la peine à concevoir
l’aveuglement d’un tel vertige. Il devait comporter je ne sais quelle
aspiration panthéiste exaltée par l’événement. Si j’avais été tenté de
prier, moi païen, prévoyant la conversion de mon âme, quelle eût donc
été ma prière? A peu près celle-ci:
«Seigneur, en qui je ne crois pas, pourquoi avez-vous fait si beau le
monde? Pourquoi nous avez-vous faits si avides, si aptes, si joyeux et
si glorieux devant lui?... Voici peut-être le temps de ma mort et je
n’ai d’yeux que pour la terre. Chaque instant que je vis me promet de ne
vivre plus. Et je le sais et j’oriente tout mon être vers la vie et non
vers la mort. Jamais la vie ne me parut si bonne, quand je la sentais
longue, profonde et sûre sous mes pas.
«Seigneur, je ne m’explique pas ma joie. C’est l’hiver, c’est la guerre.
Mais non, la vie ne fait que sommeiller. O moment entre le sommeil et
l’éveil où la germination se décide! Le monde n’est pas à sa fin, il
recommence! et mon amour s’en veut rassasier. J’ouvre mes yeux et tous
mes sens... j’entonne une louange enthousiaste pour ce qui ne m’est plus
de rien, si je le quitte, hélas!... et j’adore ce trop beau jour, sur
quoi il ne m’est plus permis de rien construire. Je ne songe pas à
demain, à la ténèbre qui m’attend. Je me donne au plaisir qui va m’être
repris, au monde dont le glas se fait entendre. Et plus je sens l’un et
l’autre précaires, provisoires et condamnés, plus je m’entête à les
étreindre, moins j’aspire à les remplacer. L’instant me comble et me
transporte. Je veux m’anéantir en lui.
«Seigneur! pour me faire une âme si assurée au milieu du pire danger,
n’est-ce pas que la splendeur de ce jour déjà me répond de la vôtre?--et
mon âme déjà ne vous a-t-elle pas rejoint?»
Confusion de sentiments, me dira-t-on; c’est bien possible. Mais
j’essaie d’expliquer mon cas.