IX

Seigneur! bénissez la campagne et veillez sur le toit de chaume. Nuits!

versez la fraîcheur. Matins! ramenez le soleil. Que le grain prospère

dans le sillon! Que la grêle épargne le fruit! Que l’herbe couvre la

prairie et puise le suc enivrant de la terre! Qu’en automne ces arbres

fleuris s’émaillent de pommes brillantes comme des étoiles d’or! Qu’en

paix vos dons se récoltent!

Mon Dieu! gardez le toit de chaume!

Ainsi priait le vieux prêtre en cheveux blancs. Et semblable à un faneur

qui soulève une gerbe et soudain l’éparpille, les bras étendus et

tremblants, il répandait sur les champs ses prières et ses bénédictions.

Les fidèles le suivaient par le chemin étroit en chantant les litanies

des Rogations.

Le sanctuaire vers lequel la procession dirigeait ce jour-là sa marche

était une chapelle abandonnée près d’un bois et consacrée à saint Roch.

Elle avait pour parure des murs revêtus de lierre, un toit de mousse

verdoyant et pelucheux, une très vieille cloche à voix de femme.

Une humidité délicieuse imprégnait la terre comme une essence, des

plantes vertes luisaient au pied des haies ruisselantes. La rosée sur

les corolles ressemblait à des pleurs à peine taris sur la joue d’un

enfant et terminés par un sourire. A chaque détour du chemin on croyait

voir le printemps s’avancer sous les traits d’un beau jeune homme aux

habits roses escorté d’une foule d’oiseaux.

Sur le ciel du bleu le plus tendre voltigeaient en ondulant des écharpes

blanches; il y avait à l’horizon un banc de petits nuages couleur

d’améthyste que dorait par endroits la lumière. Le soleil rayonnait

comme un diamant.

Partout se célébraient des noces solennelles. Quelques-uns croyaient à

des épousailles entre le printemps et l’aube du jour, d’autres à un

hymen entre l’amour et la mort. Quelque chose de candide, épandu dans

l’air, attendrissait le cœur. Il volait des flocons de plumes. La

campagne était parée comme un autel, blanche comme un suaire de jeune

fille. Les pommiers étalaient au-dessus des prés leur gros bouquet

neigeux et rose, l’aubépine fleurissait encore. Il poussait sur le bord

des routes, dans les endroits mouillés, de larges feuilles vernies d’une

grande richesse, et des fougères si hautes et si vigoureuses qu’on eût

été bien à leur ombre. Les primevères se réunissaient en corbeilles; il

n’y avait que la violette qu’on ne voyait pas. L’herbe s’échappant des

prairies montait sur les talus et foisonnait dans les ornières. Le

moindre souffle d’air faisait tressaillir les graminées, l’avoine folle

secouant ses épis vides, la brise tremblante ses cœurs suspendus, le

brôme stérile sa tige bronzée, et la flouve odorante ses panaches fauves

plus parfumés que la vanille. La sauge aux épis bleus se perdait dans

ces hautes tiges, et le bouton d’or arrivait à les dépasser.

--Saint Barnabé! Priez pour nous!

--_Ora pro nobis!_

Le chantre marchait en tête du cortège et laissait tomber à de courts

intervalles, en agitant sa chape blanche, une invocation sur la foule.

L’enfant de chœur reprenait la litanie d’une voix pure et aiguë. Alors

le chant serpentait, se traînant, sans mesure, jusqu’au plus éloigné des

fidèles; et sans attendre le dernier écho de son arrière-garde, déjà le

chantre reprenait avec plus de majesté encore:

--Saint Joachim! Priez pour nous!

--_Ora pro nobis!_

Chose digne de remarque, à célébrer ces fêtes de la nature, on ne voyait

que des enfants et des vieillards.

Les enfants riaient, essayant de se débander, ou se baissaient pour

arracher des joncs. Les plus hardis sortaient des rangs pour secouer

leurs sabots et d’autres mangeaient un chanteau de pain sans songer à

rien.

Quelques jeunes filles, faisant partie d’une confrérie, suivaient la

procession.

Près d’elles, se tenait Jeffik, conviée par sa mélancolie à cette

promenade champêtre.

Alors commençait un défilé de vieilles paysannes aux yeux éteints, aux

mains calleuses, dont le profil jaune se confondait avec la coiffe

bise.--Pauvres visages, dont la peau tannée aux grands soleils d’août se

collait à présent sur les joues comme aux ossements des momies! pauvres

fronts labourés, où on lisait la misère, la faim, les soucis du ménage,

l’épuisement du labeur: soixante ans sous le joug de la vie!--Elles

passaient, pareilles à des fantômes, les vieilles paysannes, en

marmottant des psaumes dans leurs livres ouverts.

On atteignit la chapelle.

Une grosse clef rouillée fut introduite dans la serrure, mais la vieille

porte résistait avec ressentiment aux efforts, comme celle d’une

chaumière délaissée. Lorsque le pêne céda, la lumière se répandit à

flots dans la nef, laissant les piliers dans l’ombre. Aussitôt une fumée

bleue, exhalée de l’encensoir, monta jusqu’à la voûte, et le vénérable

prêtre s’inclina sur les dalles: tel un vieux pâtre ayant délaissé sa

cabane la retrouve après les frimas, rassemble les charbons éteints, et

voit avec bonheur la fumée s’échapper de son foyer désert.

L’église était nue, on ne pouvait s’y asseoir. L’oubli des âmes l’avait

refroidie, l’abandon rendue plus austère. Elle semblait consacrée à un

culte mort, ainsi qu’un temple païen élevé par les barbares à quelque

génie primitif. Une Vierge occupait l’autel: son corps, à peine dégrossi

dans le bois, était couvert de dorures, comme l’enveloppe d’un Pharaon;

l’expression de ses traits présentait quelque chose de déjà vu,

d’idolâtre et de mystérieux, semblable à une de ces figures génériques

que l’on trouve dans les hypogées ou parmi les ruines druidiques. Jésus,

entre ses bras, rayonnait d’une grâce divine. Saint Roch, dans une

niche, accompagné de son chien, couvert de moisissures, ressemblait à un

vieux chasseur.

Après qu’on eût dit la messe, la cloche s’agita une dernière fois. Une

femme vendit à la porte des brioches contenues dans un panier entouré de

linges, et chacun se dispersa. L’église resta grande ouverte, le soin de

la clef étant confié à une fermière, non loin de là.

Jeffik ne connaissant personne se trouva seule.

* * * * *

Un sentier bordé de beaux arbres courbés en berceaux lui sembla

favorable pour couper au plus court. La lumière pleuvait au travers des

feuilles et marbrait le gazon de taches rondes; parfois une herbe

collante s’attachait à sa robe grise, elle se baissait un peu pour la

détacher.

A présent, depuis qu’Arvid l’avait regardée, une sorte d’apaisement

descendait sur la jeune fille: elle se souvenait du grand geste de ses

mains tendues, le soir de la tempête, de son regard caressant qui la

trouvait belle; et, bien que plaçant encore sa fidélité hors du cercle

des réalités humaines, sa peine d’amour lui faisait goûter les plus

étranges délices. Mais quand l’espoir s’épanouissait dans son âme, son

rêve était si beau, qu’elle avait peur de mourir.

S’il allait partir pourtant! partir sans l’avoir revue, sans l’avoir

aimée! sans qu’elle ait pu lui dire qu’il était tout pour elle, qu’elle

sentait bien qu’aucun autre homme n’aurait jamais son amour!

Quand elle songeait à cette perspective, une ombre effroyable se

répandait sur ses jours.

Un désir la prenait souvent de connaître comment il avait existé

jusqu’alors, les moindres détails de sa maison et le visage de sa mère.

Il lui semblait aussi qu’une flamme très lente consumait son cœur.

D’instant en instant elle s’arrêtait avec distraction pour cueillir des

orchis, ou bien elle se retournait et prêtait l’oreille avec un

instinctif effroi. Elle commençait à regretter de s’être ainsi

aventurée.

Le chemin finissait brusquement au bord du plateau et se terminait par

une étroite langue de bois en forme de vallon descendant entre deux

prairies et si étroitement couronnée de sapins obscurs et de futaies,

qu’on ne pouvait en deviner la présence. Une barrière en défendait

l’entrée, la jeune fille s’y appuya avec accablement, cherchant à

s’orienter.

Tout à coup elle se mit à trembler: une force invisible la poussait à se

détourner vers le bois.

Elle aperçut Arvid immobile de l’autre côté.

--C’est moi, dit-il sans avancer, me reconnaissez-vous?... N’ayez pas

peur, il y a longtemps que je vous suis, je vous voyais marcher à

travers les verdures... Restez ainsi, continua-t-il, ne vous sauvez

pas... si vous vouliez m’entendre!... la vie serait si belle!...

Jeffik eut un geste d’assentiment très doux.

--Voilà, poursuivit le jeune homme avec un tremblement des lèvres, c’est

bien simple, et il pâlit davantage:--Je vous aime!

* * * * *

Souvent elle y avait rêvé, à ces trois mots divins; mais sortis de cette

bouche, ils semblaient écrits devant ses yeux avec des traits de foudre,

ils emplissaient ses oreilles; elle pensa qu’un écho les donnait à

redire au plus petit brin d’herbe, qu’ils descendaient des arbres sur

des ailes, dans des ramages d’oiseaux, que les fleurs les exhalaient sur

les brises, mêlés à des parfums, que la campagne s’emplissait de leur

retentissement.

Sans rien répondre elle le regardait avec avidité.

Il portait toujours le même habillement étranger, taillé dans des peaux

cousues, plus souples que des gants de femme. Une veste hussarde

dessinait son torse bombé et svelte; sur ses épaules flottait un caban

noir bordé de martre.

Rien n’égalait la tendresse de son accent, la douceur de son rire.

--Oh! vous êtes fée, poursuivit-il, j’ai bien deviné cela l’autre soir,

je l’ai lu dans vos yeux, vous m’avez enchanté!... J’étais triste,

alors, et ma peine s’est dissoute en tenant votre main, ainsi que fond

un amas de neige. A présent un charme me pousse sur vos pas... Écoute,

lui dit-il, en joignant les mains... je n’ose t’approcher... si tu

m’aimes, fais un geste, manifeste ta volonté souveraine, jette tes

fleurs et je suis à toi; ou bien: adieu pour jamais!

C’était une gerbe d’orchis à fleurs roses et violettes environnée de

feuilles brillantes et humides encore.

Jeffik la dénoua avec lenteur, et se penchant vers lui avec un mouvement

de joie incomparable, la répandit à ses pieds.

* * * * *

Tout se réunissait pour faire de cette passion une chose exquise et

harmonieuse: le décor, la douceur de l’air, jusqu’à cette saison du

printemps qui grandit le bonheur d’aimer.

Ils descendirent dans le bois en se tenant par la main. A chaque pas

qu’ils faisaient un cri d’admiration s’échappait de leur sein.

Jamais flore plus extravagante et plus hardie n’avait ruisselé sur la

terre normande. Aucun sentier n’avait été tracé parmi les fleurs. Ici

une nappe de jacinthes sauvages ondulait sur des tiges cassantes comme

un verre de Venise; là se trouvait une plaine d’anémones sylvie, aux

corolles tremblantes, aux feuillages lancéolés et dont le parfum

d’amande amère enivrait le sol; des muguets suivaient le cours d’un

incertain petit ruisseau, emplissant de ses eaux le creux d’une pierre

ronde qui avait l’air d’un bain de nymphe.

--Comment t’appelles-tu? interrogea-t-il.

--Jeffik.

--C’est le plus beau nom. Je porte celui d’Arvid, comme mon aïeul.

Écoute. Si tu veux, tu seras ma femme. Ma mère m’a laissé dans le

Sognefford une petite île qui flotte dans la mer, je t’y mènerai: l’été

c’est comme un buisson de roses, l’hiver elle devient blanche et polie

comme un plateau de cristal, et le flot en la frappant lui arrache des

sons délicieux. Nous irons dans la montagne, je t’apprendrai à parcourir

le fjeld sur des patins légers et à aimer les ténèbres; je te donnerai

des couples de rennes, tu partageras mon traîneau; si tu aimes le bal,

je te conduirai chez le roi... Veux-tu savoir d’où vient que mon amour

est si pur?... C’est qu’il ressemble aux fruits de mon pays que la nuit

n’obscurcit jamais...

--M’aimeras-tu longtemps? demandait-elle.

--Les longs jours et les longues nuits nous rendent persévérants et

contemplateurs, longues aussi sont nos amours.

Issus tous deux de contrées dont l’âpre tristesse et la majesté des

sites sont les plus beaux charmes, accoutumés à un sol sévère, à de

pâles lichens, à des mousses flétries, à des étendues de bruyères où

l’or éclatant des ajoncs vient seul troubler des tons neutres

invariables, à des landes où le vent a des accents plus sauvages, à des

rives où la mer exhale des plaintes plus profondes, aussi ignorants,

aussi mystiques que deux jeunes Celtes n’ayant jamais quitté leur pays

de fontaines et de forêts enchantées, les amants prêtaient dans leur

imagination, à cette vallée plantureuse, d’une splendeur exotique, tout

l’attrait d’un miracle.

Ces cascades de fleurs, cet orchestre d’oiseaux éperdus célébrant avec

mille cris joyeux la douceur des nids, cette fraîcheur embaumée, ce

silence plein de vie, n’était-ce point pour eux seuls! N’était-ce point

un rêve, ces éclosions, ces épanouissements, cette nature de féerie, ce

paradis fermé, inconnu peut-être, et au-dessus duquel flottait leur

amour comme un oiseau de feu!

Il la soutenait dans sa marche. A un instant il l’arrêta près d’un

sureau.

Trois notes étaient tombées des branches comme un signal et tous les

ramages s’éteignaient.

--Attends, lui murmura-t-il, tous les oiseaux se taisent, voici que va

chanter le rossignol. Asseyons-nous, la mousse embaume, regardons tout

cela de nos yeux de vingt ans.

Ils retenaient leur souffle.

Alors un chant doux comme la volupté, immatériel comme l’espérance,

emplissant la nef du bois de modulations délicieuses, éclata avec

l’éloquence superbe d’un sentiment passionné. C’était comme une âme

exprimant ses désirs dans un langage inconnu et divinement tendre, où la

musique et la poésie fondues glorifiaient l’amour.

Le musicien s’interrompit et l’heureux couple reprit sa marche

triomphante.

Au bas du vallon, ils retrouvèrent la chapelle et s’aperçurent ainsi

qu’ils n’avaient fait que revenir sur leurs pas; elle était encore

ouverte, le soleil en traversant les vitraux dessinait des losanges

violets sur les dalles. La vierge étincelait dans l’ombre de l’autel et

la lampe qui brûlait balançait sa prunelle d’or.

Qu’ils étaient jeunes!... pas un pli au front, pas une ombre aux yeux!

La voix d’Arvid s’éleva:

--Nous serons deux, nous serons un; nous ne nous quitterons jamais; ta

volonté sera la mienne; je serai soumis à tes moindres désirs; mais, en

retour, c’est toute ta vie qu’il me faut, tous les battements de ton

cœur, jusque dans le sein de Dieu!... Acceptes-tu, ma bien-aimée?

--J’accepte le bonheur éternel! dit-elle avec extase.

Le jeune homme la prit dans ses bras et l’étreignit avec ivresse.

--N’aie pas peur, bégaya-t-il, tu es sacrée et plus en sûreté que

l’enfant au berceau; laisse-moi te placer sur l’autel et je baiserai

seulement tes pieds.

La statue avait un air farouche, cruel, comme la science du mal. Elle

semblait dire:--l’innocence qui circule partout est un piège, piège

aussi votre délire, et piège encore cette promesse de bonheur signée par

le printemps, aussi instable que ces nappes de jacinthes. Vous ne savez

pas que la douleur est un apprentissage sans fin, l’expérience un

désenchantement, la vérité un squelette, la mort un bienfait; que quand

l’homme a tout désiré, tout possédé, tout perdu, tout maudit, il ne

trouve plus sur sa route pour le guider vers le terme inconnu de son

pèlerinage que la morne résignation.

X

--Où étais-je donc, hein! père, la dernière fois que j’ai écrit?

--Il y a huit ans! répond le père Saussaie en baissant la tête, tu étais

à Elbeuf, dans une banque; il te manquait trois mille francs pour ta

caisse, tu sais bien... J’ai brûlé la lettre.

--Vous avez, ma foi, raison, murmura ce personnage avec un léger

embarras, quelle mémoire vous avez! ça conserve, la campagne, ma parole.

Le vieillard jette furtivement un regard sur son établi, où se trouvent

étalés ses instruments de travail; en silence il semble les prendre à

témoin et leur demander s’ils se souviennent de ses aubes, de ses

veilles, de la fatigue de son vieux bras toujours levé pour battre le

cuir, tandis que la malveillance attribue son incessant labeur à la plus

odieuse avarice. La paix n’abandonne pas son visage à cette sortie

grossière et ingrate.

--C’est vrai, répond-il doucement, plus je vieillis, plus tout devient

lumineux dans le passé. Se rappeler, est le plaisir de mon âge.

Mais, ajoute-t-il tout bas, il vaut mieux qu’on ne se souvienne pas du

mal qu’on a fait. Pouvoir l’oublier, ô mon Dieu, c’est le repos du

méchant.

La pie, toute troublée de cette visite, a abandonné son perchoir

habituel; elle vole en agitant ses ailes avec bruit. Le vieillard se

tait et garde son air mélancolique.

Une valise est dans un coin. Sur une chaise basse, près de la haute

cheminée, un homme est assis, qui a déjà franchi les limites de la

jeunesse. Il tord ses grosses moustaches et remue avec sa canne un tas

léger de cendres. Son visage est écarlate, ses cheveux roux et plaqués

sur le crâne en mèches distinctes et rares; ses yeux ont la couleur

d’une eau troublée où se reflètent des nuages gris, sa mise très soignée

indique un certain souci de lui-même; il semble prétentieux, et avance

plus qu’il ne faudrait son pied finement chaussé.

Il ne se sent pas trop à son aise, dans ce pauvre petit ménage si

propre, où la grosse horloge respire bruyamment, et promène ses regards

des poutres enfumées du plafond au long des murs couverts d’une

multitude de cadres rappelant toutes sortes d’événements domestiques:

mariage, première communion, diplômes, portraits un peu grotesques sans

doute, mais si attendrissants parfois! jusqu’aux giroflées épanouies

magnifiquement devant les petites fenêtres, jusqu’au misérable escabeau

où se tient le vieux cordonnier en tablier de cuir, sa casquette

d’invalide sur ses genoux rapprochés.

Les prunelles du vieil enfant prodigue ont fait tout le tour du sombre

logis, elles restent attachées sur une photographie représentant un

assez beau garçon à l’air braque et dur: lui-même, Léopold Saussaie. Il

la regarde avec une attention scrupuleuse et une sorte de défaillance

passagère. Il éprouve le besoin de parler, de se défendre, comme si

l’atmosphère même de cette chambre lui faisait reproche d’être si

pesante; et tout ce qu’il dit a l’air d’un plaidoyer en sa faveur.

--C’est vrai, je ne pouvais m’appliquer à rien... aucune volonté!... Il

suffisait que je me dise: fais ceci, pour avoir le désir irrésistible

d’aller à l’encontre de moi-même... Peut-on se refaire?... Pourquoi

suis-je né comme cela?... J’étais agité, il fallait que je change de

place. L’argent? me direz-vous, eh bien! je n’ai jamais connu sa valeur,

vous savez si je suis généreux, je ne m’en suis jamais occupé.

A présent, poursuit-il, c’est fini, ma position actuelle est plus belle

qu’on ne pouvait l’espérer, je la conserverai et vous n’aurez plus

besoin de trembler et d’empiler vos écus dans l’armoire pour racheter ma

triste tête.

J’ai voulu vous dire tout cela, écrire ne signifie rien. Voilà mes

cheveux bientôt de la même couleur que les vôtres, il est temps de

réfléchir un peu. Vous trouveriez sans doute bien inutile que je vous

raconte par quel étonnant concours de circonstances, moi, ancien

sergent, ancien commis, ancien voyageur en liquides, je me trouve

aujourd’hui administrateur de la commune mixte d’Hammam R’hira, Algérie,

avec un habit plus brodé que celui d’un suisse et vingt gendarmes arabes

à mon service galopant autour de moi au moindre signe... J’avais une

étoile, vous comprenez, et elle me menait à ces hautes destinées par un

chemin inconnu aux mortels.

Il fait une pose, très satisfait. Il a repris son aplomb.

--Ma conscience? direz-vous... Mon Dieu, elle ne me reproche que des

actes d’une nature toute privée et dont je suis absous depuis longtemps,

j’en suis sûr.

--Je suis bien content de t’entendre dire tout cela, Léopold: comment un

père ne trouverait-il pas raisonnable que son fils vienne à monter sur

un trône? Tu as bien agi en venant m’apprendre ta bonne fortune, mon

enfant. Je suis heureux de t’avoir vu une fois encore.

Une larme a roulé sur les joues du père Saussaie, et l’on ne voit point

briller sur sa figure, entre ses rides, ce bonheur qu’il dit éprouver.

Peut-être n’a-t-il pas confiance.

* * * * *

--Hammam R’hira! dit-il, ah! oui, les eaux chaudes.

Je me rappelle avoir traversé ces gorges à l’époque de la conquête.

J’étais jeune et fort, et si étourdi, que je chantais à tue-tête. Il

pleuvait, j’avais de grandes bottes où s’attachait une boue visqueuse.

On fuyait devant nous: nous étions maîtres. On n’aurait pas trouvé un

chien bédouin dans les douars. Nous suivions la rivière. Tout à coup

j’entends des sanglots près de moi. Une voix mâle criait avec des

accents désespérés:--Mamak! Mamak!--J’arrête mon chant, je me glisse

sous les buissons où j’avais entendu le cri.

Une force me poussait. Oh! c’était là. Et je m’en souviendrai toujours,

si longtemps que j’existe.

Je me trouvai devant eux. Je les vois dans ma mémoire aussi bien l’un

que l’autre. Je n’aperçus d’abord qu’une claie de fagot assez habilement

appuyée sur des branches et formant un petit toit, une espèce d’auvent,

puis, en dessous, une natte où un grand Arabe agenouillé se lamentait en

brandissant son chapelet.

Il nous entendait bien défiler et n’arrêtait nullement de crier, voulant

se faire tuer, sans doute.--Mamak! criait-il toujours.

Enfin je distinguai qu’il pressait et noyait de larmes le corps d’une

pauvre petite vieille femme desséchée comme un sarment et plus légère,

bien sûr, qu’une brassée d’étoupe. Je la regardais avec effroi,

accroupie contre un arbre, les mains nouées sur le devant des jambes, la

tête inclinée sur ses genoux, avec quelque chose de rigide qui me parut

bien douloureux. Elle était morte. Il l’avait cachée et soignée là. Un

trou avait été creusé à côté, pas très profond, pas très allongé. Et il

pleurait, le pauvre homme, tout en parlant avec une étonnante

volubilité.

Quelquefois, il se tournait vers une belle jument noire à queue

traînante, de façons aussi délicates qu’une jolie fille et qui

hennissait tout doucement, pour lui répondre, en s’agitant avec

impatience au bout de sa longe. Une selle de velours couleur amadou,

brodée d’or, pendait au-dessus de sa tête, avec un fusil. Je remarquai

aussi que la vieille défunte portait à sa petite main décharnée un gros

diamant, plus immobile à son doigt glacé que ne nous paraît une étoile

au ciel.

Ce devait être un cavalier accompli, célèbre dans cette tribu des

R’higas. J’aurais aimé le voir caracoler dans la plaine sur sa belle

petite cavale. Je n’entendais rien à son langage, mais je voyais bien

qu’il avait le cœur déchiré à l’idée de laisser là son ancienne. Il ne

m’avait point vu du tout, mais je jurerais volontiers qu’il n’eût pas

changé de visage sous le feu de douze fusils français.

J’étais jeune, te dis-je, et, en ce temps-là, ma mère existait encore,

allant et venant dans sa chaumière, à Saint-Jean-de-Daye. D’où vient que

je me mis à étouffer, moi aussi, comme si je venais de la perdre? comme

si cette moukère arabe pouvait se rapprocher d’elle?... Je me sentais

très malheureux. J’essuyai du revers de ma manche mes joues toutes

mouillées, je me découvris, et je me mis à marmotter aussi, moi, quelque

chose d’oublié depuis de longues années et qui pourtant coulait de mes

lèvres semblable à une source fraîche qui vient on ne sait d’où et

s’enfuit doucement au travers des branches: je priais.

Alors il se détourne, me regarde un instant derrière ses pleurs,

comprend ma pieuse attitude et me fait signe de lui aider.

Nous tapissons la fosse d’étoffes multicolores tressées au métier dans

un gourbi des montagnes, nous étendons au fond un tapis formé de peaux

de lynx. Ainsi nous l’avons enterrée tous deux, à l’abri de longs

roseaux bruissant au moindre souffle, dans le lit même où en hiver le

torrent se précipite du haut du mont, semblable à un coursier sauvage.

Une pierre roulée dessus, où il a dessiné un croissant et gravé quelques

caractères, a marqué la place. Il m’a pris dans ses bras, cet homme qui

avait l’air créé pour commander aux autres, s’est penché vers moi et sa

joue a touché la mienne.--Toi, frère pour moi, a-t-il dit en pressant

mes mains.

J’ai rejoint mon bataillon avec mille dangers. C’est la première fois

que j’en parle, et je retrouverais aisément l’endroit après quarante

années.

* * * * *

Monsieur l’administrateur a écouté patiemment l’histoire avec une

gracieuse condescendance. Ses idées sont devenues très riantes.

--Très gentil, ce souvenir, mais vous savez, au fond, ces Arabes..., une

dangereuse engeance qu’on devrait tranquillement repousser au désert.

Père, continue-t-il, croyez-vous qu’un célibataire puisse jamais être un

homme tout à fait rangé? Non, n’est-ce pas. Eh! bien, j’y pense souvent,

la solitude me pèse, quelquefois mes yeux s’arrêtent avec plaisir sur le

galbe délicat de quelque jeune fille anglaise traversant mon village

désert pour venir boire à la fontaine en babillant avec ses frères;

alors je songe que ce serait exquis de voir traîner sous la vérandah,

entre les caisses d’orangers, une ombrelle de femme ou de petites

babouches. En un mot, je veux me marier, avoir une femme autour de moi,

jeune, jolie, bien élevée, surtout connaissant les usages du grand monde

et sentant bon, allant, venant, tachant le jardin de sa claire

toilette...

Quoi! papa, mon idée ne vous sourit pas?... Je croyais vous voir tout

réjoui et songeant déjà à vos petits-enfants.

--J’ai trop souhaité ces choses autrefois, mon garçon, mon désir s’est

épuisé tout seul. Je trouve à présent qu’il est bien tard, au moins pour

une femme si jeune, comme tu dis. Mais je te connais, avant huit jours

il n’en sera plus question.

--N’en croyez rien...

Allons, bon appétit! Moi je vais déjeuner chez Turpin, c’est la

meilleure auberge de France et d’Algérie: de la crème, du beurre, des

crevettes, du civet!... Et cette grosse mère réjouissante qui fricote

devant vous sans tacher son tablier blanc!... Je voudrais l’emmener en

Afrique... comme cuisinière, s’entend.

Bretonne · 第 11 / 19 题