Il ne pleuvait pas, l’électricité s’abaissait en silence sur la mer
sinistre. Le vent devenait de plus en plus fort et régulier. Le phare,
posé au milieu des polders, à l’entrée du golfe, se trouvait d’instant
en instant couvert de flots, noyé d’écume. La vague s’élevait comme une
forteresse, se dressait comme une bête sauvage, puis écroulant avec
fracas son sublime édifice, ou se roulant toute frémissante avec des
grincements de colère au pied des rochers, reculait soudain en menaçant
encore.
L’ombre s’étendait de toutes parts plus opaque.
Jeffik écoutait en silence le drame des choses ténébreuses. Elle n’avait
plus peur, seule avec l’enfant, au milieu de la baie déserte; une
puissance inconnue l’empêchait de retourner sur ses pas.
Comme une simple femme de marin, Mlle Trégar-Creachmeur attendait ce
jeune homme qui n’avait pas d’amour pour elle, prête à se livrer à des
transports de joie s’il rentrait sauf, et à tous les excès du désespoir
si la barque qu’il montait ne pouvait retrouver son périlleux chemin.
* * * * *
Mêlé aux pêcheurs de la Baltique, au cours de son enfance aventureuse,
le jeune étranger avait souvent couru des périls aussi grands, lorsque
le bateau de son père nourricier se trouvait tout à coup environné de
glaces détachées des terres du pôle boréal et voguant dans les parages
arctiques au commencement des hivers, ou bien, qu’entraîné par les
courants, loin du paisible fjord, son batelet de sapin lancé avec force
vers les sombres promontoires ne devait son salut qu’au mépris des
éléments.
Comme une noire macreuse, surprise à la pêche par l’approche du mauvais
temps, regagne, en hâtant son vol et en jetant de faibles cris, la
falaise qui lui sert d’abri, ainsi la barque d’Arvid, chassée dans la
direction du phare, craquait et gémissait sous l’oppression des flots.
Immobile à la barre, pâle et superbe, le Norvégien renversa le
gouvernail de toutes ses forces, et le bateau qu’il avait laissé arriver
jusqu’alors en plein sur les rochers du feu dériva un peu, et vint, en
s’égratignant aux cailloux, se ranger à l’intérieur de la digue, dans
les eaux paisibles de la Vire.
Quelques mots d’une langue gutturale furent jetés comme un remerciement
en même temps que l’ancre résonnait lourdement sur la terre.
D’un bond Swevenmor fut près des jeunes filles. Elles fuyaient; mais le
phare, qui léchait la jetée d’une courte lumière, lui avait dénoncé leur
présence. Croyant avoir affaire à des pêcheuses il les rejoignit en
courant.
--Que faisiez-vous là, leur dit-il, vous attendiez quelqu’un; il y a
donc des picoteux dehors?
Jeffik serra le bras de l’enfant pour la contraindre au silence, et
relevant sa mante sur ses lèvres, elle répondit d’une voix étouffée:
--Non.
L’obscurité était devenue si profonde qu’on ne pouvait distinguer la
rivière des prairies. Le jeune homme n’apercevait pas sa tremblante
compagne, mais il sentait son pas léger hésiter en trébuchant sur
l’étroite plate-forme.
--Vous allez tomber, dit-il un peu brusquement. Allons, donnez-moi votre
main: faut-il porter l’enfant?
--Ah! bien, merci! répondit la petite fille avec finesse en traînant ces
mots d’un ton nasillard et paysan qui rendit à merveille l’accent de la
contrée.
Jeffik marchait comme une fée. Il y avait en elle quelque chose d’aérien
dont Arvid était troublé sans qu’il sût pourquoi. Sa robe s’agitait avec
des bruissements veloutés, son souffle s’exhalait pur et court. On
respirait à ses côtés une odeur d’élégance et de jeunesse qu’on ne
pouvait définir.
Pour ne pas éventer son mystère, la jeune fille tendit bravement sa main
dans l’ombre, et ce fut ce geste qui la trahit.
Jamais main plus soyeuse et plus tendre n’était tombée, comme une
aumône, dans celle du Norvégien. Il la palpait avec curiosité et la
serrait un peu. Un mince cercle de métal tournait autour d’un doigt et
une petite pierre venait frôler sa paume.--Rien de bien précieux que
cette bague ayant servi aux fiançailles: un vieux diamant retenu comme
une goutte de rosée à un fil d’or tout terni. Encore n’en trouve-t-on
pas autant à l’annulaire d’une pêcheuse! Mais deviner, sans aucun
indice, le voisinage d’une créature d’essence plus noble, semble aussi
aisé, à certaines créatures sensitives, que de reconnaître au parfum sa
fleur préférée.--Et chacun de ces deux enfants, toute tristesse et
pureté, se sentait, dans cette étreinte, plus fortifié contre la nuit,
le silence et les vents.
Et si la lune émergeant des nuées, ou la lueur de quelque astre
illuminant le ciel, avait permis au Norvégien de contempler les traits
de cette agile fille du Nord, nul doute qu’il ne l’eût prise pour la
gracieuse sœur d’une héroïne de l’Edda; et, aussi troublé que Sigurd
découvrant dans un château fort Brinhild, la blonde Valkyrie, enfermée
dans la cotte de mailles, sous l’armure pesante d’un guerrier, peut-être
se fût-il écrié, comme lui:--Il n’y a point de femme comme toi, et je le
jure, je veux que tu sois à moi, car tu es comme je le désire.
Ils traversèrent un coin du port très désert, des chantiers de bois, de
charbon, de houille. Ils s’engagèrent ensuite, sans échanger une parole,
dans un chemin défoncé aboutissant au château; il était bordé de jardins
au-dessus desquels se profilait la ligne des hauts tilleuls, comme un
mur d’ombre. Quand ils eurent franchi cette route pierreuse, la jeune
Bretonne s’arrêta.
--Nous voici arrivées, merci, Monsieur, dit-elle sans déguiser sa voix.
Sa mante noire, tiraillée par la petite Anne, s’était soudain dégraffée,
glissant sur l’enfant qui s’en dégageait à grand’peine; et tandis
qu’Arvid tenait encore serrée contre lui cette main charmante, le
réverbère fit couler sur leurs têtes une clarté douteuse.
Jeffik se tenait droite devant le jeune homme, pâle sous la lueur,
blémissante comme un fantôme de la Scandinavie, un peu nébuleuse comme
les apparitions, angoissée, un vague orgueil au front, l’effroi farouche
dans les yeux, l’amour sur la bouche: ainsi lui parut-elle. Sa robe de
brocard rigide se creusait en plis sculpturaux, et les broderies de son
justaucorps étincelaient autour de sa gorge comme un pectoral composé de
coquilles d’or.
Mais cette vision ne dura qu’un instant. Soudain il se trouva seul et
confondu.
--Adieu! dit-il en tendant les mains avec la mélancolie d’un rêve. Jeune
fille, ajouta-t-il plus bas, tu as des yeux semblables à tes flots,
quand ils sont troublés ils deviennent sublimes.
Arvid n’entendit plus rien que la chute légère d’une branche détachée de
la masse confuse des rameaux et le cri lointain d’un goéland.