Les bois. _Entre_ TIMON _avec une bêche_.
--O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité
empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur[15]! Prends deux frères
jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation
et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des
destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature
qu'assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en
méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le
seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des
honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui engraisse les flancs
d'un frère; c'est le besoin qui le maigrit[16]. Qui osera, qui osera
lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur?
S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est
aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon
devant l'imbécile vêtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre
nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux
fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son
semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!--O
terre, cède-moi quelques racines. (_Il creuse la terre_.) Celui qui te
demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus
actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et précieux
inconstant. Non, dieux[17], je ne suis point un suppliant inconstant. Des
racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc,
la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse
jeunesse, la lâcheté bravoure.--Oh! pourquoi cela, grands dieux?
Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos
autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller placé sous
la tête du malade encore plein de vie[18]. Ce jaune esclave forme ou
rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit,
fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur,
sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et
l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve flétrie.
Celle dont ses ulcères dégoûteraient l'hôpital, l'or la parfume et
l'embaume, et la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite,
prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la
foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la
nature!--(_Une marche militaire_.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je
veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent
rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon.
[Note 15: Dans ce monde sublunaire.]
[Note 16: Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé
les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que _brother_
devait être remplacé par _weather, saison_, selon les uns, et _wether,
bélier_, selon les autres, qu'on a oublié ce que Shakspeare voulait
dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur.
_It is the pasture lards the brother's side_.
C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du
_bélier_, ni de _la saison_; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il
pas, huit vers plus haut: _Twinn'd brothers of one womb_, etc.]
[Note 17: _Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule!_
(PERSE.)]
[Note 18: Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de
dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort
plus douce.]
(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.) (Entrent Alcibiade, avec
des fifres et des tambours comme dans une marche militaire; Phrynia,
Timandra.)
ALCIBIADE.--Qui es-tu? parle.
TIMON.--Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir
me montrer encore les yeux d'un homme!
ALCIBIADE.--Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur,
toi qui es, toi-même, un homme?
TIMON.--Je suis misanthrope[19], et je hais le genre humain.--Pour toi,
je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu.
[Note 19: Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons à
cette expression devenue française.]
ALCIBIADE.--Je te connais bien, mais j'ignore complètement tes
aventures.
TIMON.--Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir
davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes,
couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont
cruelles! Que doit donc être la guerre?--Cette fatale courtisane, que tu
mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée,
malgré ses yeux de chérubin.
PHRYNIA.--Que tes lèvres pourrissent!
TIMON.--Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes
lèvres.
ALCIBIADE.--Comment le noble Timon est-il venu à ce changement?
TIMON.--Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n'ai
pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n'y avait point de soleils,
pour en emprunter d'eux.
ALCIBIADE.--Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre?
TIMON.--Aucun, sinon de justifier mes sentiments.
ALCIBIADE.--Quels sont-ils?
TIMON.--Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux
pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu
tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme!
ALCIBIADE.--J'ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs.
TIMON.--Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.
ALCIBIADE.--Je les vois maintenant; alors c'était un heureux temps.
TIMON.--Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées.
TIMANDRA.--Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont le monde parlait
avec tant d'admiration?
TIMON.--Es-tu Timandra?
TIMANDRA.--Oui.
TIMON.--Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment
point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie
bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et
les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de
rose.
TIMANDRA.--Va te faire pendre, monstre!
ALCIBIADE.--Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s'est perdu et noyé
dans ses calamités.--Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont
la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats
indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans
faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent
lorsque les États voisins allaient l'écraser, sans ton épée et ta
fortune....
TIMON.--Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.
ALCIBIADE.--Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains.
TIMON.--Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais
mieux être seul.
ALCIBIADE.--Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or pour toi.
TIMON.--Garde-le, je ne peux pas le manger.
ALCIBIADE.--Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de....
TIMON.--Fais-tu la guerre à Athènes?
ALCIBIADE.--Oui, Timon, et j'en ai sujet.
TIMON.--Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après
quand tu auras triomphé!
ALCIBIADE.--Moi, Timon, et pourquoi?
TIMON.--Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir
ma patrie.--Reprends ton or: pars, voilà de l'or, pars: sois comme un
astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une
ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en épargne pas un
seul; n'aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa
barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien
n'est honnête en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que les
joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces
mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de
l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les
comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant dont le gracieux
sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un
oracle équivoque a désigné comme devant t'égorger; mets-le en pièces
sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux
d'une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants,
à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés.
Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et
quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas:
va-t'en.
ALCIBIADE.--As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes
avis.
TIMON.--Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane
sur toi!
TIMANDRA ET PHRYNIA.--Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore?
TIMON.--Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et
renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures,
tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut
demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes
à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler
d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient.
Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des
prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir
soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le
de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne
désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de
l'année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de
la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe,
servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les
rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il devienne un
bourbier.
TIMANDRA ET PHRYNIA.--Fort bien: encore de l'or.--Eh bien! sois persuadé
que nous ferons tout pour de l'or.
TIMON.--Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes;
frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche;
étouffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux
titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des
subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et
qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu'il
se le casse l'homme qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier
au milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête
frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans
votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau.
Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur.
Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne
à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau!
TIMANDRA ET PHRYNIA.--Encore des avis et encore de l'argent, généreux
Timon.
TIMON.--Encore plus de prostituées et plus de maux d'abord. Commencez
votre tâche; je vous ai donné des arrhes.
ALCIBIADE.--Tambours! battez. Marchons vers Athènes.--Adieu, Timon; si
je prospère, je reviendrai te revoir.
TIMON.--Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais.
ALCIBIADE.--Je ne t'ai jamais fait de mal.
TIMON.--Tu as dit du bien de moi.
ALCIBIADE.--Appelles-tu cela du mal?
TIMON.--Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.--Sors d'ici, pars,
et emmène tes chiennes avec toi.
ALCIBIADE.--Nous ne faisons ici que l'offenser.--Partons.
(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)
TIMON.--Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme,
puisse encore avoir faim!--O mère commune, toi dont le sein immense et
fécond enfante et nourrit tout (_il creuse la terre_); toi, qui de la
même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé,
engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent
aveugle[20], et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel,
où brillent les feux vivifiants d'Hypérion[21], donne à celui qui hait
tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!--Détruis la fécondité
de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois
plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis
d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore
montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.--Oh! une racine!--Je te
remercie.--Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés
par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets
onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison.
(_Entre Apémantus_.) Encore un homme! malédiction! malédiction!
[Note 20: L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la
petitesse de ses yeux: c'est le _cæcilia_ des Latins.]
[Note 21: Hypérion, le soleil.]
APÉMANTUS.--On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs,
que tu les copies.
TIMON.--C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que
la peste te consume!
APÉMANTUS.--Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une
mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta
fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave,
et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie,
boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums
pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore
point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à
ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à
courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton
hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et
érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était
toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil
gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que
tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles
appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler.
TIMON.--Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.
APÉMANTUS.--Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis
extravagant, sot aujourd'hui.--Quoi! attends-tu que cet air froid,
brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces
arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et
bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace
préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit?
Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de
l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des
éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.--Oh! tu
trouveras....
TIMON.--Un fou en toi: va-t'en.
APÉMANTUS.--Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait.
TIMON.--Et moi, je te hais davantage.
APÉMANTUS.--Pourquoi?
TIMON.--Tu flattes la misère.
APÉMANTUS.--Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard.
TIMON.--Pourquoi m'es-tu venu chercher?
APÉMANTUS.--Pour te vexer.
TIMON.--C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: te plais-tu dans
ce rôle?
APÉMANTUS.--Oui.
TIMON.--Quoi, tu es aussi un coquin?
APÉMANTUS.--Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton
orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais
un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.--L'indigence volontaire survit
à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs.
L'une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l'autre est
toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement,
est un état de peine et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le
contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.
TIMON.--Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu
es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras
caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton
berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde
de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes
ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la
débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la
volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance
aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.--Mais moi,
qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la
langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais
employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le
sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des
rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est
pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais
que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance,
et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont
pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis
ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque
malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire.
--Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu
aurais été un fripon et un flatteur.
APÉMANTUS.--As-tu encore de l'orgueil?
TIMON.--Oui, j'en ai de ne pas être toi.
APÉMANTUS.--Et moi de n'avoir pas été un prodigue!
TIMON.--Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je
possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre;
va-t'en.--Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je
la dévorerais ainsi!
(Il mange une racine.)
APÉMANTUS, _lui offrant quelque chose_.--Tiens, je veux améliorer ton
repas.
TIMON.--Commence par améliorer ma société; va-t'en.
APÉMANTUS.--Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi.
TIMON.--Elle ne sera pas améliorée[22], elle ne sera que rapiécée; du
moins je le souhaite.
[Note 22: Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer
à double sens le verbe _to mend: raccommoder, rapiécer, corriger,
améliorer_.